Série indienne ~ Enseigner la clairvoyance grâce à la fable : l’instruction utile ou Hitopadesha

Datant probablement du IXe ou Xe siècle, le Hitopadesha est, avec le Pantchatantra, l’un des deux plus célèbres recueils de fables animalières de l’Inde ancienne. Il a inspiré de nombreux auteurs orientaux ou occidentaux, du Moyen Âge à La Fontaine.

Série indienne : notre série de collection 2022

Dix classiques pour regarder l’Inde dans les yeux

Avec la série indienne dont les dix parutions prévues courront sur toute l’année 2022, les Belles Lettres vous convient à vous initier aux secrets immensément riches de l’Inde classique.

Dans la ligne droite de la politique éditoriale des Belles Lettres, cette série cherche à éclairer une culture par ses textes : celle de l’Inde et « des Indes ».

Les dix textes retenus font référence les uns aux autres de sorte que la lecture d’un des volumes éclaire celle des autres. De nombreuses références croisées entre les volumes accompagnent le lecteur dans cette démarche de construction progressive d’un tableau culturel polychrome.

En miroir de chaque texte, des illustrations originales offrent un éclairage contemporain sur des œuvres souvent méconnues du lectorat francophone. Ces créations graphiques sont signées par de talentueux artistes de renom. 

Les livres se présentent dans un format semi-poche (12,5 x 19 cm) relié et pérenne, fruit d’un assemblage de matières aux couleurs vives et contrastées pensé par Scott Pennor’s. Les motifs qui les animent ont été cueillis puis dessinés par le photographe anglais Henry Wilson (1959-2017), ébloui sa vie durant par la beauté des ornements indiens.


L’Instruction utile • Le Hitopadesha

La fortune vient au-devant de l’homme actif et vaillant. Dire que c’est le destin qui nous donnera tout, c’est parler en lâche. Laissez le destin de côté et, ne comptant que sur vos propres forces, montrez de l’énergie. 
Si, malgré vos efforts, vous ne réussissez pas, qu’aura-t-on à vous reprocher ? 

Un roi, déplorant le manque d’instruction de ses fils, demande à un brâhmane versé dans la science politique de remettre les princes sur le droit chemin. Celui-ci s’exécute et met sur pied un programme d’enseignement en quatre parties : « L’acquisition des amis », « La désunion des amis », « La guerre » et « La paix ». Il propose aux jeunes princes de s’asseoir autour de lui et commence à leur raconter une série de fables imbriquées, sans négliger de faire ressortir les enseignements à tirer de chaque histoire. 

Datant probablement du IXou Xe siècle, le Hitopadesha puise dans le fonds commun de fables et de contes et s’inspire, en les réarrangeant, de différents autres recueils, célèbres (comme le Pantchatantra) ou disparus. L’introduction de Michel Angot remet ce texte dans son contexte historique et insiste sur la vocation première de ces fables : enseigner la clairvoyance, la stratégie et la raison d’État aux jeunes princes. 


~ Note éditoriale ~

~ Note éditoriale ~

La traduction du Hitopadeśa par Edouard Lancereau, membre
de la Société asiatique, a été publiée en 1855 à Paris chez
P. Jannet. Plus de cent cinquante ans après, cette traduction
reste la seule disponible en français et continue de faire autorité.


Pour les besoins de la présente édition, l’avant-propos de
l’édition d’origine a été remplacé par une préface de Michel
Angot, tenant compte des développements les plus récents de
la recherche sur les fables sanskrites, leur contexte de composition et leur transmission. Les références fournies dans l’appendice
ont été modernisées lorsque les œuvres citées ont fait l’objet
d’une nouvelle édition

Les illustrations inédites qui ornent ce volume ont été réalisées par Odile Santi dont les nombreux séjours de travail en Inde et la fréquentation de certains contextes de transmission brahmanique ont fourni un riche matériau pour mettre en scène cet ouvrage.


On est heureux de revoir le Hitopadeśa « L’enseignement utile », ou le « Livre des bons conseils »

Extrait de la préface de Michel Angot.

Il y a longtemps que la traduction de Édouard Lancereau manquait à nos plaisirs. Réaliser une nouvelle traduction de ce recueil
de contes ? À quoi bon ? Si celle de Lancereau (1855) peut être améliorée sur quelques points, elle demeure un classique des lettres sanskrites, et « les ans n’ont pas altéré la sobre élégance et la justesse de ton » comme l’écrit L. Renou à propos de la traduction que Lancereau réalisa pour le Pañcatantra (1871).

Quant à l’ouvrage, composé peut-être vers la fin du Ier millénaire, il était fort célèbre aux Indes et avait depuis longtemps franchi les limites de l’érudition sanskrite. C’est ainsi que le Grand Moghol Akbar (r. 1556-1605) l’ayant aimé avait demandé à son ministre-écrivain Abu Fazl de composer en persan une version où il éliminerait ce qu’il considérait comme des longueurs, à savoir les « bons conseils » qui sous la forme de versets ralentissaient le cours des récits. Cela s’ajouta aux autres nombreuses traductions en langues indiennes. Le Hitopadeśa était donc déjà disponible dans les principales langues littéraires des Indes quand au XVIIIe
siècle, sanction de sa célébrité aux Indes, il fut présenté aux Européens, les nouveaux maîtres, par les brâhmanes. Le Hitopadeśa appartient aux toutes premières œuvres composées en sanskrit dont s’occupa la jeune érudition indianiste. En 1787 il fut le premier ouvrage traduit du sanskrit dans une langue européenne, grâce au travail de Charles Wilkins. C’est à Calcutta, dans le Bengale, la région capitale des Indes anglaises, autour de William Jones, qu’on inaugurait l’intérêt européen envers les lettres sanskrites. Avant la fin du XVIIIe siècle, William Jones avait à son tour publié une traduction anglaise et en 1803, dans une mission à Serampore près de Calcutta, William Carey faisait imprimer le Hitopadeśa en nāgarī, script qui au XXe siècle est devenu le principal système
d’écriture de l’Inde indépendante. Le Hitopadeśa est donc le premier texte sanskrit jamais traduit directement du sanskrit et le premier livre imprimé en nāgarī. • • •


Le Tigre et le voyageur

Extrait d’une des fables contées au livre premier, pages 28-31.

Un jour, en traversant le Dakshināranya, voici ce que je vis : Un vieux tigre qui venait de faire ses ablutions se tenait sur le bord d’un étang avec une poignée d’herbe kuśa dans la patte, et criait à tous ceux qui passaient : Holà, passant ! prenez ce bracelet d’or. Mais, en l’entendant, chacun était saisi de frayeur, et personne n’osait s’approcher. Enfin, un voyageur, attiré par la cupidité, se dit en lui-même : Voilà une bonne fortune ; mais il y a des risques à courir, et il ne faut pas se hasarder.

« Toute démarche que l’on fait pour obtenir un bien que l’on désire d’un être que l’on redoute est une cause de malheur. L’ambroisie même devient un poison mortel si elle est mêlée avec du poison. »

Cependant tous les efforts que l’on tente pour arriver à la fortune ne sont jamais accompagnés de certitude.

« L’homme, s’il se laisse arrêter par la crainte, n’obtient jamais le bonheur ; lorsqu’au contraire il surmonte toute hésitation, s’il survit, il parvient à la fortune. »

Je vais voir ce que c’est. Puis il dit à haute voix : Où est ton bracelet ? Le tigre allongea la patte et le lui montra. Comment puis-je me fier à un animal féroce comme toi ? lui dit le voyageur. — Écoutez, répondit le tigre : autrefois, dans ma jeunesse, j’ai été cruel ; après avoir dévoré une foule de gens et de bestiaux, j’ai vu mourir mes enfants et mes femmes, et je suis resté sans famille. Alors une personne pieuse me conseilla de pratiquer la charité et les autres devoirs religieux. J’ai suivi ce conseil, et, maintenant, je fais mes ablutions et je suis charitable. Je suis vieux, je n’ai plus ni griffes ni dents : comment puis-je inspirer de la défiance ?

« La célébration du sacrifice, l’étude des livres sacrés, la pratique des aumônes, les austérités, la véracité, la constance, la patience et le désintéressement : voilà ce qui constitue la voie que l’on doit suivre, et ce qu’on appelle les huit espèces de devoirs. »

« Parmi ces vertus, les quatre premières peuvent être pratiquées par hypocrisie ; mais les quatre autres ne se rencontrent que dans une âme élevée. »

J’ai renoncé à la cupidité, au point que je veux donner à n’importe qui ce bracelet d’or que je tiens. Mais, dit-on, le tigre mange l’homme : telle est l’opinion du monde, et cette opinion est difficile à détruire.

« Les hommes, toujours disposés à se former leurs opinions les uns d’après les autres, nous proposent comme des exemples de vertu une entremetteuse qui donne des leçons de sagesse, et un brâhmane qui s’est rendu coupable du meurtre d’une vache. »

J’ai aussi étudié les Dharmaśāstras. Écoutez : « La nourriture est, pour l’homme qui a faim, ce qu’est la pluie pour un sol desséché. Fils de Pandu, la bienfaisance qui s’exerce à l’égard du pauvre s’exerce toujours avec fruit. »

« Si notre existence nous est chère, les autres êtres ne tiennent pas moins que nous à la vie. C’est en jugeant d’après eux-mêmes que les hommes vertueux éprouvent de la pitié pour le reste des créatures. »

« En fait de refus et de dons, de bonheur et de malheur, de plaisir et de peine, l’homme trouve dans la comparaison qu’il fait entre lui-même et les autres créatures une règle de conduite qui lui indique ce qu’il doit faire. »

« La véritable science consiste à regarder la femme d’un autre comme une mère, le bien d’autrui comme de la poussière, et les autres êtres comme soi-même. »

Vous êtes pauvre : c’est pour cette raison que je veux vous donner ce bracelet. On a dit : « Fils de Kuntī, soulage les pauvres et ne donne pas au riche. Les médicaments conviennent au malade ; mais à quoi bon les médicaments pour celui qui se porte bien ? »

« Il faut être charitable, et la charité bien faite est celle que l’on exerce à l’égard des gens reconnaissants, et qui réunit les trois conditions de lieu, de temps et de mérite. » Faites donc vos ablutions dans cet étang, et prenez ce bracelet d’or.

Le voyageur, entraîné par la cupidité, se laissa séduire par ces paroles ; mais à peine fut-il entré dans l’étang pour y faire ses ablutions, qu’il s’embarrassa dans un bourbier d’où il ne put se retirer. Ah ! ah ! dit le tigre en le voyant dans cette position, vous vous êtes enfoncé dans un bourbier : je vais vous tirer de là.

En disant ces mots, il s’approcha doucement et saisit le voyageur. Celui-ci fit les réflexions suivantes : « Il ne lit pas le Dharmaśāstra, voilà la cause ; le méchant n’étudie pas non plus les Védas : c’est la méchanceté qui domine en lui ; elle est chez lui une qualité naturelle, comme la douceur dans le lait de la vache. »

« Les œuvres de ceux qui n’ont dompté ni leurs sens ni leur esprit ressemblent à un bain que l’on ferait prendre à un éléphant. Sans les œuvres, la science n’est qu’un fardeau inutile, comme une parure sur une femme que l’on n’aime pas. »

J’ai eu tort de me fier à un animal si féroce. On a dit : « Il ne faut se fier ni aux rivières, ni aux gens armés, ni aux animaux qui ont des griffes ou des cornes, ni aux femmes, ni aux princes. »

« Chez tout le monde, les dispositions naturelles se montrent à découvert ; il n’en est pas ainsi des autres qualités : en effet, le naturel domine toutes les qualités et se place à leur tête. »

La lune, qui parcourt l’espace, qui nous purifie de nos souillures, qui brille de mille rayons lumineux et marche environnée des étoiles, la lune elle-même, subissant l’influence du destin, est dévorée par Rāhu. Quel est l’être qui peut échapper à la destinée écrite sur son front ? » Tout en faisant ces réflexions, le voyageur fut tué et dévoré par le tigre.


L’INSTRUCTION UTILE • Le Hitopadesha

Traduction et notes par Édouard Lancereau. Introduction par Michel Angot. Illustrations par Odile Santi

Lire relié • 288 pages • illustrations en couleurs • Glossaire, appendices • 12,5 x 19 cm • 24,50 €

En librairie ou sur notre site internet.


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