Dix-neuf poèmes anciens & autres recueils dans la Bibliothèque chinoise : entretien avec Anne Cheng et Stéphane Feuillas

À l’occasion du Printemps des poètes 2022, nous avons consacré notre bulletin annuel à la poésie. Dans celui-ci se trouve un entretien avec les fondateurs de la Bibliothèque chinoise, qui nous éclairent sur la poésie chinoise classique et d’aujourd’hui. En voici un extrait.

Le Bulletin des Belles Lettres est à mettre entre toutes les mains : scandé comme une revue, renseigné comme un catalogue, soigné comme un livre.
Voici une poignée de sens, souple mais dense, à glisser dans votre bibliothèque pour accompagner vos lectures.
Cette année, trois couples – poésie et traduction, éphémère et transmission, magie et génération – embrasent nos feuillets.
Célébrons ensemble les passeurs de vers ; ceux qui tressent, sous la couverture des livres, d’audacieux herbiers.

Bulletin publié en partenariat avec le Printemps des Poètes (édition 2022 sur l’éphémère).

À lire également

La voix des fondateurs de la Bibliothèque chinoise (extrait)

Cette année, notre bulletin est consacré à la poésie. Pourriez-vous revenir sur les Dix-neuf poèmes anciens, très célèbres en Chine ? Avez-vous prévu de publier une anthologie de la poésie chinoise ?

Stéphane Feuillas — Nous souhaitions récupérer la traduction des Dix-neuf poèmes anciens par Jean-Pierre Diény, qui est sans doute la meilleure, citée constamment en Angleterre, aux États-Unis ou au Japon, parce que celle-ci était devenue indisponible. Les Dix-neuf poèmes anciens sont des textes poétiques anonymes, rédigés, édités et transcrits aux alentours du premier siècle de notre ère, donc très tardivement. Ils constituent le troisième canon de la poésie en Chine.

Le premier de ces canons poétiques s’intitule le Livre des odes. Il fait partie des Cinq Classiques confucéens et remonte au VIIIe siècle avant notre ère : Confucius, selon la tradition, aurait fait l’édition ou du moins la sélection des 305 poèmes que contient le Livre des odes.

Le second, qui vient plutôt d’une tradition du sud de la Chine au IVe siècle avant notre ère, reliée au chamanisme et à une dimension religieuse, est celui des Élégies du pays de Chu. Les Dix-neuf poèmes anciens s’insèrent dans une tradition purement lyrique. Dans ces poèmes, une épouse parle de la séparation d’avec un mari parti aux frontières pour le bien de l’État. Ils mettent en place toute une imagerie de la séparation, mais font aussi appel à une poésie très quotidienne : on voit la femme au travail qui pense à son mari au loin, tout en décrivant ses occupations comme la couture ou la cuisine. Une sensibilité poétique très particulière apparaît dans ces poèmes anonymes, par laquelle la poésie s’incarne d’abord dans une voix féminine en Chine.

C’est à partir de ces textes que naît la tradition de la retenue, de la litote poétique. On dit peu de choses mais tous les sentiments sont là.

Il faudra attendre une époque beaucoup plus tardive pour que les textes poétiques assument une voix masculine. Ce lyrisme met en scène toutes les dimensions de l’intimité, de la vie quotidienne, et c’est à partir de ces textes que naît la tradition de la retenue, de la litote poétique. On dit peu de choses mais tous les sentiments sont là. Au fur et à mesure que Les Dix-neuf poèmes anciens vont être diffusés, ils vont composer un répertoire d’images très fortes, au même titre que celles que l’on trouve dans les Élégies du pays de Chu ou dans le Livre des odes. Par ailleurs, il s’agit d’un très beau poème, en dix-neuf variations. Le propre de la traduction de Jean-Pierre Diény est ainsi de mettre en avant la richesse de l’imagerie chinoise, très différente de l’imagerie occidentale ou même japonaise.

Quelle est la place de la poésie aujourd’hui dans la société chinoise ? Connaît-elle une multitude de mouvements plus ou moins avant-gardistes ou dissidents, ou est-ce une production relativement homogène, assez classiciste ?

Stéphane Feuillas — Dans le courant du XXe siècle a eu lieu une forme de réécriture des canons de la poésie classique. Toute une série d’auteurs se sont voulus modernistes, en s’inspirant beaucoup de la poésie occidentale.

Des poètes comme Baudelaire, Rimbaud ou Whitman, ont joué un rôle important dans la déstructuration de la poésie chinoise. La prosodie chinoise classique est assez simple, elle fonctionne sur des vers de cinq à sept syllabes, avec des longueurs plus ou moins différentes, sachant que la forme canonique, c’est le double quatrain de cinq ou sept syllabes. C’était le propre d’une poésie en langue classique, mais à partir du moment où la langue vernaculaire a été adoptée comme langue nationale dans les premières décennies du XXe siècle, de nombreux auteurs chinois se sont détournés de cette tradition, mis à part un courant classiciste et conservateur, comme toujours, qui a souhaité perpétuer la tradition classique.

L’enchaînement des idées n’y existe plus, on a essentiellement affaire à des collages de sensations afin de rendre compte de sentiments plus contemporains, comme la difficulté pour les poètes à s’insérer dans le monde tel qu’il va.

Le courant moderniste s’est développé avec plusieurs types d’orientations. L’un deux s’est exprimé à travers une poésie plus engagée, celle, par exemple, des années 1930 ou de l’immédiate libération après 1949 en Chine. Puis une rupture brutale s’est opérée à la fin des années 1970 et au début des années 1980, au sein d’un mouvement poétique qui réunissait sept ou huit poètes.

Ce mouvement, appelé «Ménglóng shi» 朦胧诗 en chinois, ce qui signifie flou, obscur, a été très influencé par l’Occident. L’enchaînement des idées n’y existe plus, on a essentiellement affaire à des collages de sensations afin de rendre compte de sentiments plus contemporains, comme la difficulté pour les poètes à s’insérer dans le monde tel qu’il va, marqué par le communisme puis l’ouverture chinoise (qui suppose une accélération du temps considérable liée au développement économique). Ce courant très important s’est un peu essoufflé à la fin du XXe siècle.

Aujourd’hui, une poésie plus réaliste prospère, mais qui, là-encore, essaie de transposer en chinois des tentatives déjà explorées aux États-Unis ou en Europe. En définitive, la poésie couvre peu d’espace, comme partout. De plus, en Chine, la poésie s’écrit traditionnellement sur le pouce. Par exemple, lors d’un banquet, le poète après avoir bu un verre d’alcool bien fort, compose un poème, qu’il va retravailler après. La poésie est une pratique sociale en Chine, comme ce fut le cas en Europe avant le romantisme. Cette pratique sociale s’est un peu perdue. Il est beaucoup plus difficile pour les poètes de trouver des espaces d’expression de nos jours. La plupart des poètes chinois que je connais ont d’abord subi de plein fouet la répression de 1989 avant de s’exiler. Je pense par exemple à Song Lin, exilé pendant presque une quinzaine d’années, retourné en Chine depuis. De manière générale cependant, en Chine continentale, la poésie reste beaucoup plus traditionaliste que la littérature en prose.

Les Chinois ont très tôt considéré qu’ils avaient atteint leur âge d’or poétique. Ils étaient persuadés, dès le XIe siècle, qu’ils ne feraient jamais mieux que la dynastie des Tang.

Il existe trois grandes formes de poésie chinoise : une poésie versifiée, une poésie psalmodiée mais pas chantée et une poésie qui correspond à des paroles de chanson. Le deuxième genre, que l’on peut traduire par rhapsodie, consiste à prendre n’importe quel thème et à le mettre en rythme. À Hong-Kong par exemple, ce genre se prolonge : vous avez ainsi des rhapsodies sur le bâtiment de la banque de Chine ou les gratte-ciels ! Certaines formes traditionnelles de l’écriture poétique se maintiennent mais les formes innovantes ont du mal à trouver leur place, si ce n’est dans des publications très confidentielles.

Les Chinois ont très tôt considéré qu’ils avaient atteint leur âge d’or poétique. Ils étaient persuadés, dès le XIe siècle, qu’ils ne feraient jamais mieux que la dynastie des Tang et en particulier les fameuses années 720-760 pendant lesquelles ont vécu Du Fu, Li Bai et Wang Wei notamment. La poésie ne peut se concevoir que par démarcation, par des nouvelles formes plus ou moins avant-gardistes qui iraient contre cette tradition. Cela s’est produit dans l’histoire chinoise à partir de la généralisation, aux XIe et XIIe siècles, de la poésie chantée qui ne respecte pas la métrique régulière; cela s’est aussi traduit par les mouvements d’avant-garde des années 1980 dont je vous parlais, qui ont voulu continuer la poésie en cassant la tradition chinoise. Mais à force de casser, plus grand chose ne se maintient et peu de formes nouvelles apparaissent. La poésie chinoise se trouve aujourd’hui en porte-à-faux avec son histoire, en grande partie aussi avec l’accélération considérable des modes de vie.

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Anne Cheng — À défaut d’inventer des formes nouvelles, on assiste actuellement à une nouvelle façon d’utiliser la poésie, comme moyen de résistance, en particulier à Hong-Kong, pendant les protestations. La poésie, en tant que langage crypté, a été pleinement utilisée par les opposants pour faire passer des messages de résistance contre la puissance écrasante de Pékin, contre une autre culture venue du nord et contre le mandarin. La poésie a aussi été utilisée pendant les manifestations pour son aspect graphique, puisque chaque mot est compris dans un caractère. Cela donne un poème en carré ou en rectangle, que vous pouvez lire en diagonale pour obtenir un message crypté.

Les poèmes ont donc été perçus comme des moyens détournés d’expression pour déjouer ou se jouer de la censure. Cette utilisation politique de la poésie mise en œuvre dans le mouvement hongkongais n’a plus cours, étant donné qu’il a été malheureuse[1]ment écrabouillé depuis…
Nous aussi, avec nos moyens textuels, nous essayons de faire acte de résistance.


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