Nietzsche, La littérature classique des Grecs comme produit d’une culture non littéraire

[ Les leçons de l’Histoire de la littérature grecque de Friedrich Nietzsche sont le cours le plus long parmi ceux que le philosophe, alors jeune professeur de philologie, donna à l’Université de Bâle. Nous les publions ce mois-ci dans le volume XI de la série des Écrits philologiques En voici un extrait.]

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Il faut définir ici plusieurs notions : littérature classique des Grecs par opposition à une littérature non classique ; culture non littéraire, par opposition à une culture littéraire. Pour partir de cette dernière : la culture de l’époque plus moderne est littéraire, elle repose sur l’acte de lire. Le degré de diffusion de cette habileté {pas seulement le niveau atteint par la capacité de bien parler : ce qui peut sembler bien plus naturel !} passe pour le critère de la culture d’un peuple ; ce qui présuppose implicitement que soit déjà présent ce qui mériterait d’être lu et ce à partir de quoi la culture pourrait se développer : donc l’existence de livres formateurs {classiques}. Ce n’est pas en effet la lecture et encore moins la lecture de n’importe quoi qui est en mesure de créer la culture ; on devrait même tenir cette habileté pour vaine, voire dommageable, {et surtout au regard de la masse} si n’était pas déjà présent un critère de ce qui vaut d’être lu [Lesenswerthen].

Donc : la culture littéraire d’une époque repose sur la reconnaissance d’une littérature classique qui en est la base. La stimulation à la lecture n’a de sens qu’en fonction d’elle. Si l’on pouvait démontrer que telle ou telle littérature n’est pas du tout classique et qu’elle est même préjudiciable, cela suffirait à justifier qu’on ne lise pas [Nichtlesen]. C’est ce que pensait, eu égard à la littérature grecque, l’Église catholique comme le calife Omar lorsque son général Amr l’interrogea (en faveur de Jean Philopon) sur ce qu’il devait faire de la bibliothèque {de livres écrits en grec} d’Alexandrie : « Si ces livres sont en accord avec le Coran, la parole de Dieu, ils sont superflus et n’ont pas besoin d’être conservés ; s’ils sont en désaccord, ils sont dangereux, donc brûle-les. »

Les livres grecs ne doivent ainsi pas être lus. – Un peuple qui a une culture littéraire {dont la culture repose sur des livres classiques reconnus comme tels} produira-t-il une littérature classique ? C’est peu probable puisque ce serait superflu. Mais il pourra produire beaucoup de littérature par imitation, {émulation}, volonté d’expliquer les ouvrages classiques, etc. Il en va ainsi de la culture chrétienne, et de la culture bouddhiste comme aussi de la culture hellénistique.

La littérature grecque tardive {et la romaine} repose {sur le canon} de la littérature classique plus ancienne.

Notre culture allemande repose pour une part sur la littérature classique, pour une autre sur la française.

Mais où trouvons-nous des littératures classiques originelles ? Voilà précisément le problème.

Elles ne sont pas le produit d’une époque formée par la littérature ou de classes populaires qui auraient reçu une éducation littéraire. Elles n’obéissent pas à des modèles déjà présents. Leur caractère classique est le produit d’une haute culture, mais qui ne repose pas sur des livres.

Il ne manquera pas d’être difficile de se représenter une culture non littéraire. Involontairement, nous projetons sur le passé nos propres conditions d’existence. On a longtemps tenu pour établi que la culture moderne et la culture grecque antique étaient similaires. On oubliait ce faisant que la situation qui engendre un ordre est différente de celle que cet ordre produit.

Comme on sait, c’est avec les Prolegomena de Wolf sur Homère qu’a débuté notre grand étonnement à propos de la différence fondamentale entre les Anciens et les Modernes. Auparavant, on croyait possible de dépasser les œuvres classiques des Grecs : on supposait qu’elles avaient surgi à partir de conditions similaires aux nôtres.

Leibniz a écrit :

Pourquoi tant de louanges aux Grecs adressées ?
Ils feraient bien mieux de se rapetisser
Quand la Muse allemande régit. –
Horace chez Flemming revit,
Nason chez Opitz encore sévit,
Chez Greiff, de Sénèque, la mélancolie.

< Alexander > Pope, le traducteur d’Homère en anglais croyait pouvoir unir la grâce d’Ovide au sublime homérique et ainsi le dépasser.

Un peuple dont la culture est littéraire peut fort bien s’imaginer dépasser ses modèles : mais il est en fait impossible de nier le terrain sur lequel on s’est développé ; même dans le cas d’une apparente amélioration, on ne parvient précisément pas à égaler l’originalité.

L’émergence des littératures originales exige un traitement comparatif qui n’a pas encore été réalisé. Cela semble banal, mais ce ne l’est pas : une littérature originale ne peut pas naître d’une autre ; il faut qu’elle surgisse d’ailleurs : d’un autre besoin que littéraire. Chaque fois qu’est née une littérature classique, elle a procédé de quelque chose de nouveau qui n’était pas une culture littéraire, qui n’avait rien à voir avec elle.

La littérature classique des Grecs n’est pas apparue en fonction de lecteurs : c’est ce qu’elle a de plus spécifique. Les œuvres classiques n’ont pas du tout été conçues comme constituant une littérature : c’était au départ une sorte de méconnaissance du fait qu’elle serait plus tard considérée comme purement littéraire et qu’elle jouerait, sur un mode livresque, le rôle de base d’une culture.

Les auteurs qui écrivent pour des lecteurs s’imaginent un public idéal, ici ou là, et qui peut surgir longtemps après la mort de l’écrivain ; c’est véritablement ce qu’il y a d’excitant dans toute activité littéraire, {le stimulus sans lequel aucun effort n’est possible – que l’on pense aux journalistes} ; une possibilité tout à fait foisonnante d’influencer, d’exercer par après des effets. On déplore le mime qui n’est qu’instantané, dont l’art n’a pas de postérité.

Or la littérature classique des Grecs est, comme l’art du mime, destinée à l’instant, à l’auditeur et au spectateur présents, sans considération de la postérité (ou seulement de manière médiate). Un hymne homérique, un chant de chœur composé par Pindare, une tragédie de Sophocle, un discours de Démosthène doivent satisfaire un public bien défini et unique : ces œuvres sont créées en fonction de cet effet-là. Il ne s’agit pas d’un public idéal indéterminé. En même temps nous y constatons une articulation des différents arts, du moins celui de la représentation et de la déclamation, mais aussi, par ailleurs, la musique, le chant, l’orchestique. On fera plus tard abstraction de cette union des arts lorsque l’on érigera les œuvres littéraires purement classiques en canon, et en les destinant à un lectorat.

Friedrich Nietzsche, Histoire de la littérature grecque, Écrits philologiques tome XI, traduit par Marc de Launay, pages 245-247. Les notes présentes dans le volume ont été ici retirées.

Friedrich Nietzsche, Histoire de la littérature grecque

Écrits philologiques, tome XI

Traduction par Marc de Launay, du texte établi d’après les manuscrits par Carlotta Santini. Présentation et notes par Carlotta Santini.

13.7 x 21.1 cm • Livre broché, couverture à rabats • 420 pages, notes, bibliographie, index.

Paru en juin 2021 • 29 €

Écrits philologiques, volumes parus :

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