Les Écrits philologiques de Nietzsche en douze volumes

Le premier volume de la série des Écrits philologiques de Nietzsche propose pour la première fois une traduction intégrale – et directement à partir des manuscrits – du grand cours rédigé par Nietzsche sur Platon, donné plusieurs fois lors de son activité professorale de 1872 à 1879. Traductions, présentations et notes par Anne Merker.

Dirigés par Paolo D’Iorio & Anne Merker

Les cours et autres textes de Nietzsche relevant de la philologie grecque et latine font l’objet d’un intérêt croissant de la part du public et des lecteurs de ce philosophe majeur de la modernité. L’édition des Écrits philologiques de Nietzsche contiendra pour la première fois la traduction française de la totalité des manuscrits des cours de Nietzsche ainsi que de diverses productions (articles, conférence, édition critique d’un texte grec…) qu’il a fait paraître ou qu’il a conservées par devers lui. Le principe de l’édition est de rendre accessible de la manière la plus agréable possible et la plus fiable scientifiquement un contenu souvent érudit que les lecteurs d’aujourd’hui n’ont pas toujours la possibilité de s’approprier par eux-mêmes, compte tenu de la régression des lettres classiques dans l’enseignement général. Instrumenté scientifiquement avec des présentations critiques (incluant des notices sur les manuscrits) et des notes éclaircissant le contenu, la forme et les sources, cette édition donnera à chaque lecteur la possibilité de se mettre à l’écoute du professeur Nietzsche et de bénéficier directement de ses leçons comme en ont bénéficié ses propres étudiants à Bâle. C’est ainsi tout l’arrière-plan de l’érudition nietzschéenne qui sera rendue accessible avec rigueur et clarté, et qui permettra aux lecteurs de mieux comprendre les innombrables allusions à ces contenus de philologie classique qui figurent dans les œuvres de Nietzsche classées comme philosophiques.    

L’édition comptera 12 volumes, ordonnés selon un critère à la fois chronologique et thématique. La parution s’échelonnera de 2019 à 2023.

            Critère thématique : chaque tome est consacré à une thématique ou à deux thématiques étroitement liées. Le lectorat pourra ainsi identifier très rapidement les divers thèmes auxquels sont consacrés les écrits de Nietzsche, et pourra apprécier autour d’un même thème, dans un seul volume, les différents angles d’approche qu’il a adoptés ou l’évolution de ses réflexions.

            Critère chronologique : à l’intérieur de chaque tome les différents écrits se succèdent selon l’ordre chronologique de publication ou de composition. Les différents tomes sont à leur tour disposés dans un ordre grosso modo chronologique qui permet de suivre l’évolution de l’activité philologique et professorale de Nietzsche, et de comprendre d’un regard quels sont les thèmes qui l’intéressent à une certaine époque.


Le volume VIII, premier paru, porte sur Platon

« Peut-être ce vieux Platon est-il vraiment mon grand adversaire ? Mais comme je suis fier d’avoir un tel adversaire ! » Nietzsche, lettre à Paul Deussen.

Un volume traduit et présenté par Anne Merker

Anne Merker est agrégée de philosophie, professeure des universités en philosophie antique, doyenne de la Faculté de philosophie de l’Université de Strasbourg et directrice du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine. Elle a publié La vision chez Platon et Aristote (Academia, 2003), Une morale pour les mortels – L’éthique de Platon et d’Aristote (Les Belles Lettres, 2011, prix Joseph-Saillet 2013, Académie des Sciences morales et politiques), Le principe de l’action humaine selon Démosthène et Aristote – Hairesis, prohairesis (Les Belles Lettres, 2016) et Aristote, une philosophie pour la vie (Ellipses, 2016).

Le livre

Plato amicus sed — (« Platon est un ami, mais — ») : le frontispice calligraphié du grand cours que Nietzsche donna sur Platon à l’Université de Bâle, dès l’hiver 1871-1872 et jusqu’à la fin de son activité de professeur de philologie, dit déjà l’essentiel. Platon a toujours obsédé Nietzsche, lequel fit de lui son plus grand adversaire. Les œuvres publiées ou destinées à la publication par Nietzsche portent régulièrement la trace de cette joute philosophique. Mais celle-ci s’est nourrie d’un cours de philologie, dont on donne ici pour la première fois une traduction française intégrale, élaborée de manière critique à partir des manuscrits. Platon, de la « génération de la peste », comme le souligne à maintes reprises le cours, y est sourdement mis en opposition à Thucydide, comme le fera explicitement par la suite le Crépuscule des idoles. Mais le philosophe athénien est surtout réintégré dans le complexe littéraire spécifique de l’Antiquité, qui ne produisait pas de « littérature » à proprement parler, ce qui permet de dégager la figure d’un Platon comme « révolutionnaire de la plus radicale espèce ». À côté de ce cours se trouve en outre une courte et dense introduction de Nietzsche pour l’étude de l’Apologie de Socrate, trop méconnue à ce jour. Appuyée sur ses connaissances en rhétorique (domaine auquel il consacra plusieurs cours), cette brève ouverture magnifie comme jamais sous la plume de Nietzsche le talent de Platon.

Traductions, présentation et notes par Anne Merker – 280 pages – Bibliographie – Index – Neuf reproductions en noir et blanc – 13 x 21 cm – Couverture à rabats – Paru le 8 novembre 2019 – EAN13 9782251449944 – 26,50 €


Il faut se méfier des silences de Nietzsche

Extrait de la présentation par Anne Merker de l’Introduction à l’étude de Platon, de Nietzsche, page 21-22. Le frontispice du cours est reproduit, lui, page 71 de l’ouvrage.

L’expression « Plato amicus sed — » a d’abord pour fonction, en ouverture du cours, de laisser en apparence la part belle à un Platon qu’on traitera en ami, dans le cadre d’une situation professorale où le devoir académique commande. L’opposition est annoncée par sed, mais elle est malgré tout suspendue. Première signification du silence : ce n’est pas encore le temps des critiques envers Platon, quoique celles-ci se profilent. Nietzsche s’assume comme professeur tenu à une forme de neutralité et retenu dans ses critiques. Sur le frontispice, l’adage suspendu est donc suivi d’une annonce toute en modestie :

« Platon et ses prédécesseurs.
Une tentative
pour être utile à ceux qui veulent lire Platon
et tiennent pour nécessaire de s’y préparer ».

Deuxième effet du silence, puisque ce silence n’est pas un silence simple mais une aposiopèse, et en l’occurrence l’interruption d’une phrase très connue : on ne peut pas ne pas entendre la suite, qui est pourtant tue. Ce qui est tu est entendu, et de surcroît entendu comme tu. Or il s’agit ici de la vérité. Que signifie taire la vérité, tout en laissant bien entendre qu’on la tait ? En ce domaine, l’interprétation est infinie. Proposons, entre autres possibilités, la lecture suivante : énoncer la totalité de l’adage, donc nommer la vérité sans autre forme de procès, serait déjà trop platonicien ; dire Plato amicus sed magis amica veritas, si l’on ne va pas plus avant et qu’on n’apporte aucune précision sur la vérité, c’est en fait réaffirmer Platon et sa valorisation de la vérité – de la vérité comme absolue, dégagée de la personnalité de l’homme qui la porte et qui doit s’imposer par delà toute contingence, autrement dit le tout premier préjugé des philosophes. C’est d’autant plus réaffirmer Platon que l’adage trouve son origine première chez le grand Athénien, dans un passage où celui-ci rivalise avec Homère pour l’éducation des Grecs. En revanche, taire le mot de vérité tout en le laissant paraître fantomatiquement dans l’imagination des auditeurs, c’est effacer sciemment l’opposition classique entre l’erreur (située en un homme et sa subjectivité) et la vérité (dégagée d’une personnalité et reposant dans l’objectivité) pour laisser ouverte la possibilité d’un autre type d’opposition et d’une autre vérité. On peut, on doit, à notre sens, entendre la manière dont veritas résonne dans le silence comme une invitation à une autre vérité. Il faut taire la vérité, non pour l’effacer, mais pour la faire entendre d’une manière radicalement étrangère à la tradition platonicienne. En ce sens, ce n’est plus une joute simple qui se profile, entre deux adversaires rivalisant sur un terrain commun, comme a prétendu le faire Platon vis-à-vis d’Homère ou comme l’a fait Aristote vis-à-vis de Platon, réitérant pour son compte le geste platonicien. C’est une entente non platonicienne de la vérité qui est visée, une autre vérité, celle que, peut-être, Platon ne pouvait pas entendre – ou ne voulait pas entendre – et qu’il serait vain de lui opposer directement, de but en blanc. Ou encore une vérité qu’un professeur ne peut pas, sans précaution, dévoiler brutalement à de jeunes étudiants formés dans l’esprit idéaliste de la philologie allemande contemporaine et de la bienséance suisse. Il faut aller chercher la révélation de cette autre forme de vérité ailleurs, et – entre autres – dans une figure majeure de l’Antiquité classique avec laquelle Nietzsche a noué une forme d’amitié libre de tout « mais ». Nous tenterons de la dégager plus loin. Il faut se méfier des silences de Nietzsche. Comme certains poètes créent le fantôme d’un mot qu’ils n’écrivent pas mais évoquent par l’accumulation de sonorités qui lui appartiennent, de même Nietzsche est fort capable de laisser entrevoir quelque figure sans la nommer directement.


Nietzsche & Platon

aux Belles Lettres


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Un commentaire

  1. […] Lire l’article complet sur le blog des Belles Lettres. […]

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