Les années 1989-1991 de Philippe Muray : Rubens, Procope, l’Empire du Bien…

Avec Ultima Necat III – Journal intime (1989-1991), nous poursuivons la publication du contexte intellectuel, politique et personnel du polémiste français tel qu’il l’a vécu et pensé, à l’époque cruciale où il s’apprête à publier, aux Belles Lettres, son plus mémorable pamphlet : L’Empire du bien. Extraits.

L’impubliable sans masque

Ne pas tenir de journal, ou n’en pas voir l’utilité, c’est avouer que l’on n’a rien à cacher, donc rien à révéler, que l’on n’a rien à taire, donc rien à dire, que l’on ne pense rien de mal de personne, donc qu’on ne pense tout simplement pas.
Un Journal ne doit même pas être diffusable sous le manteau. Même pas avouable, fût-ce à une seule personne.
« Je n’ai rien ignoré de vous. Jamais. J’ai tout vu et j’ai tout su. Si je n’ai pas tout dit, c’est que je n’en ai pas eu le temps… »
Un Journal qui se respecte ne peut être que d’outre-tombe.
Les livres qu’on publie de son vivant, si provocants qu’ils paraissent, ne sont que des concessions.
Un Journal est la mise en scène de l’impubliable sans masque.
Posséder cet art de l’inavouable, c’est démontrer qu’on connaît exactement les limites de ce que peut supporter la société.
C’est donc connaître la société, et c’est l’essentiel.

5 janvier 1991, page 405.

1989-1991 : années cruciales

Le volume II du Journal de Philippe Muray, publié en 2015, recouvrait les années 1985-1988, celui-ci prend donc la suite. 1989-1991, ce sont trois années cruciales pour l’écrivain, puisqu’il publie l’un de ses livres les plus brillants, La Gloire de Rubens, et qu’il se libère de ses anciens éditeurs pour entrer aux Belles Lettres, sur l’invitation de Michel Desgranges. En 1991 y paraît en effet L’Empire du Bien, où pour la première fois Muray peut s’exprimer en toute liberté et trouver enfin son style.

Comme dans les précédents volumes, il est beaucoup question ici d’écriture – Muray travaille alors à un roman qui ne paraîtra que bien longtemps plus tard, sous le titre On ferme –, de littérature, ancienne ou contemporaine, du petit monde de l’édition et de la presse. Mais il y est question aussi des événements politiques, et non des moindres, qui ont lieu à cette époque : la chute du Mur de Berlin, l’éclatement des pays de l’Est, la mort des Ceaucescu ou la fatwa sur Salman Rushdie. Et c’est aussi, bien sûr, une chronique des « années Mitterrand », dans une France de plus en plus « libérale » à tous égards. Muray commente les événements en écrivain solitaire, et page après page, il s’interroge sur le sens du monde, sur ses transformations folles, se demandant comment les décrire, les écrire. Il s’informe, il observe ses contemporains, il relève la langue nouvelle qui s’installe et ce qu’elle annonce dans le changement des mœurs. Écrites il y a trente ans, ses observations n’ont rien perdu de leur acuité. Les hommes et les femmes, leurs relations, sont comme dans le précédent volume, au centre des réflexions ; reproduction, procréation, sexe, genres, identités, mutations, ce qui agite aujourd’hui nos sociétés est déjà analysé, et en un sens, prédit.                       

Lutter contre le consensus général exige une énergie considérable et une certaine brutalité dans la pensée comme dans les termes : on aura compris que ce Journal n’est pas un catalogue de bons sentiments mais un combat pour la vérité. Muray ne cherche nullement à convaincre, ni à se faire aimer, mais à comprendre.

« C’est une grande infortune que de vivre en des temps si abominables », a-t-il écrit plus tard. « Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge. »


Découvrir la Société du Spectacle

9 juin 1991. Iskandar découvre la Société du Spectacle. Il a dix-huit ans, il est plutôt atterré. Il se pose les bonnes questions, notamment celle-ci : étant donné qu’il n’existe plus d’autres rapports entre les personnes que médiatisés par le Spectacle, comment font-ils encore des films, écrivent-ils encore des romans ? Il pense que le cinéma va disparaître. Il voit déjà très bien à quel point la plupart des histoires qu’on raconte sont artificielles, du moment qu’on n’y fait pas entrer la réalité, c’est-à-dire le Spectacle lui-même et surtout la façon dont il transforme le mode de vie des gens. Or, des hommes et des femmes qui regardent la télé n’ont pas d’histoires, ou très peu (et en tout cas pas celles qu’on voit au cinéma, pas celles qu’on lit dans neuf sur dix des romans d’aujourd’hui). Donc, les histoires du cinéma et des romans sont de plus en plus des absurdités, des espèces de monstruosités sans rapport avec la réalité, sans vérité…
Ce sur quoi il n’a pas encore buté, parce qu’il est trop jeune, c’est sur le corollaire de ce constat : les gens n’ont effectivement plus de vie, mais ils ne veulent pas le savoir, ils ne veulent surtout pas qu’on le leur dise, ni qu’on l’écrive. Et si on le dit, si on le montre, si on l’écrit, ils se détournent du miroir (ou de l’interprétation) qu’on leur propose. Ils sont prêts à lire tous les romans historiques du monde, à voir toutes les cochonneries à l’eau de rose, tous les polars de la télé et du cinéma, pour continuer à ne rien connaître de leur propre existence. Cette Société où ils se trouvent et qu’ils sont prêts à défendre contre toutes les attaques possibles et imaginables, ils la haïssent en vérité comme jamais peut-être aucune population, dans le cours des temps, n’a haï le donné social, les structures dans lesquelles elle se trouvait vivre. Mais ils ne le savent pas. Ils se vengent donc sur ceux – très rares – qui ont le courage de le leur révéler.
Tout romancier réaliste est traité aujourd’hui comme jadis les « porteurs de mauvaises nouvelles ».
Un romancier réaliste, par définition, ne peut plus être qu’un porteur de très mauvaises nouvelles.

Extrait page 467.


Présenter l’Empire du Bien

25 juin 1991. Par un temps de mousson, sous un ciel qui ressemble à de la pluie chaude, je descends le boulevard Raspail pour aller faire mon laïus sur L’Empire du Bien aux représentants des Belles Lettres.
Je leur dis en substance ceci :
« Pourquoi L’Empire du Bien ?
Je pars du principe que la meilleure description de notre société est celle de Debord, et que tant que le Spectacle lui-même n’aura pas changé, tant qu’il n’aura pas disparu, cette description fera autorité. À partir de là, ce qui reste à comprendre et à décrire, c’est : de quoi est remplie cette société spectaculaire ? Quels sont les contenus, quels sont les messages essentiels diffusés par le Spectacle ?
Des Télétrompettes de la Renommée, quelles sont les musiques ?
Ma réponse est que tous ces messages, toutes ces « musiques » se rassemblent sous la même rubrique, celle de la diffusion en permanence de la propagande des bons sentiments.
De même qu’il semble qu’il n’existe plus sur la planète d’alternative à la démocratie, aux droits de l’homme, etc., de même, dans la vie des individus, plus d’alternative au positif, à la positivité sous toutes ses formes. Le sida, par exemple, supposé avoir rendu caduque la « libération sexuelle » des années 70, fait rentrer en force un certain nombre de valeurs qui semblaient en déconfiture, la famille, la tendresse, la fidélité, etc.
Tout cela conduit, dans certains pays, à des résultats assez burlesques. Anecdotes sur les États-Unis, sur les pays protestants en général.
Un puritanisme militant s’empare du monde, s’exprime partout, et s’équipe de lois toujours plus contraignantes. Cela en vue du bien de tous. De nouvelles formes de délation ou de chasse aux sorcières apparaissent.
Nous nous appartenons de moins en moins (santé, cigarettes). Plus de propre. Plus d’individu.
Tyrannie de la solidarité.
Brève analyse des diverses formes du Consensus à travers les âges. Historique esquissé du
Consensus. Ces néo-persécutions sont incritiquables.
Elles relèvent donc du sacré, d’un certain sacré d’aujourd’hui. Pour en finir avec ce monde, il est nécessaire de lui donner un nom.
Comme le Cœur y est roi, on l’appellera cordicole.
Description de la cordicocratie.
Évocation de la Cordicopolis.
Cynisme. Aspect éphémère des bons sentiments. Ils suivent les mouvements de mode, etc.
Quelle est, quelles sont les « religions » de la fin du siècle ?
Avoir la foi, c’est avoir la foi dans le Spectacle.
La littérature n’est plus qu’une branche du Charity Business planétaire.
Le Bien ayant tout envahi (dans les discours), où est passé le Mal ? Où est passé le négatif ? Où est passée la part maudite ?
La comédie du Spectacle pour monter en épingle certains Méchants de façon sporadique (Saddam, etc.). Fictions. Hitlérisations. Nostalgie ravageante du temps où il y avait un vrai Bien et un vrai Mal.

Extrait des pages 501-502.


Raconter Procope

[En 1990, Michel Desgranges, alors directeur des Belles Lettres, sollicite une préface de Philippe Muray à l’édition de La Guerre contre les Vandales de Procope, traduit dans la collection La Roue à Livres. Rapportée dans son Journal, en date du 23 août 1990, en voici un extrait. Vous retrouverez l’intégralité de cette préface dans Ultima Necat III, bien entendu, mais aussi dans notre nouvelle édition de ce texte de Procope, rejoignant notre série du Centenaire ce mois-ci.]

« Impossible de lire les Guerres de Procope, et notamment celle contre les Vandales, sans avoir à l’oreille, sans cesse, la musique déchaînée, sourde, merveilleusement vibrante et vivante d’indignation, de ces Anekdota que la tradition, judicieusement, a choisi de nommer Histoire secrète. Impossible d’oublier qu’existe ce trou noir, ou ce crépitement d’incendie, en arrière des huit livres des Guerres. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il se détourner de cet horizon ravagé d’imprécations, aux confins d’une œuvre par ailleurs méditée comme une célébration des puissances de l’époque où elle s’est déployée ? N’est-il pas préférable de laisser les textes ricocher les uns contre les autres, les ouvrages « officiels » couvrir de leur autorité (de leur probité « scientifique ») le pamphlet clandestin, et celui-ci, en retour, illuminer ceux-là de la fièvre qui l’anime ? Je me demande si on n’a jamais vraiment pris la mesure de l’événement sensationnel qu’a pu être la découverte, en plein XVIIe siècle, au Vatican, du manuscrit ravageur des Anekdota. Pourquoi ce livre,
« ressuscité » depuis trois siècles maintenant, mais vieux de plus de mille quatre cents ans, déconcerte-t-il encore si fort les commentateurs ? Nous ne saurons jamais, sans doute, qui fut réellement Procope, mais l’intrépidité et la duplicité de l’ensemble de son entreprise peuvent nous conduire à des hypothèses. À condition précisément de ne pas vouloir scinder cet ensemble, de ne pas essayer de séparer les versants apparemment contradictoires, les faces incompréhensiblement solidaires et irréconciliables d’un même projet, celui de raconter dans ses détails le chaos du monde et les délires de l’Histoire. […] »

Notre nouvelle édition de La Guerre des Vandales de Procope

« En réalité Procope, comme tout véritable écrivain, n’a constamment qu’un seul sujet, une seule préoccupation en tête, aussi bien dans ses Guerres officielles que dans les Anekdota : ce sont les mœurs. L’observation la plus fouillée possible des comportements des individus qu’il a connus et des sociétés qu’il a traversées. Que saurions-nous, sans lui, de ces Maures énigmatiques dont il nous apprend qu’ils vivent dans des cabanes enfumées, dorment à même le sol, ne changent jamais de vêtements et ne connaissent ni le pain ni le vin, mais ont érigé la trahison systématique en méthode de survie ? Experts en fourberie, ils tiennent en suspicion, dit-il, « le reste de l’humanité : il se trouve, d’ailleurs, que leur attitude ne manque pas de logique, car quiconque éprouve naturellement de la défiance pour son prochain ne peut lui-même se fier à personne, mais il est nécessairement porté à soupçonner l’ensemble de l’humanité parce qu’il se fonde sur ses propres façons de voir pour déterminer le caractère d’autrui. » Que saurions-nous, plus encore, de ces étranges Vandales qui ont légué leur nom à tous les destructeurs de monuments à travers les siècles, mais qu’il nous montre dans leur existence quotidienne raffinée, résidant au milieu de parcs ombragés, se rendant au théâtre pour y voir des drames grecs, et se livrant « avec beaucoup d’assiduité à toutes les activités de l’amour » ? C’est pourtant l’avenir de la planète qui s’est noué là, sans que personne s’en doute, entre Berbères (la conquête islamique est proche) et Germains. Étonnante actualité de Procope ! Les siècles futurs viennent se profiler dans ses pages, avec leurs convulsions, leurs carnages, leurs conflits mondiaux et leurs dictatures encore impensables. Et jusqu’aux « dénouements » provisoires d’aujourd’hui (chute du Mur de Berlin, Golfe persique à feu et à sang).[…] »

« Questionner à coups de marteau », dira Nietzsche bien plus tard. Traquer l’idéal dans ses moindres recoins afin de « percevoir pour toute réponse ce fameux “son creux” qui indique les entrailles pleines de vent. » Toute expérience littéraire véritable en arrive là un jour ou l’autre. Au VIe siècle de notre ère, la frénésie satanique était sans doute l’unique moyen de traduire le vide assourdissant du monde. »

Extrait pages 351-359.


Ultima Necat III – Journal Intime 1989-1991, en librairie

Édition établie par Anne Séfrioui

Livre relié sous jaquette, 16 x 22 cm, 656 pages.

Paru le 31 octobre 2019.

35 € – EAN13 9782251449920


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