Les rendez-vous de la clairière de Robert Penn Warren, à nouveau disponible : extrait

Reprise en poche de l’avant-dernier roman d’un des plus grands écrivains américains, Robert Penn Warren. Écrit en 1971, Meet me in the green Glen, précédemment traduit et préfacé par Robert André aux éditions Stock en 1972, rejoint notre collection Domaine étranger.

Robert Penn Warren (1905, Kentucky – 1989, Vermont), après avoir rallié les agrariens dans sa jeunesse, revient sur ses positions et rejoint dès la fin des années 1950 les combats en faveur de l’intégration raciale. En faveur du Mouvement des droits civiques, il publie en 1965 Who Speaks for the Negro?, recueil d’entretiens avec de grandes figures comme Martin Luther King ou Malcolm X. Six ans plus tard, c’est dans ce contexte, au cœur d’un Sud dépeuplé et hanté, le Tennessee des années 1950 de Spottwood Valley à Nashville, qu’il tisse la toile d’araignée dans laquelle vont venir se prendre ses personnages assommés par une existence solitaire, dépourvue de dénouements heureux mais profondément en recherche d’elle-même. Robert André dans sa préface touche du doigt quelques-unes des multiples subtilités qui rendent les romans de Penn Warren impossibles à réduire à leur intrigue. « Sans doute y a-t-il des données insoulevables, irrémédiables, telles celles qui appartiennent au passé préhistorique de l’individu et, en partie, à « ses dates« . » Le drame est ici construit autour de Cassie, une femme vieillissante et légèrement différente, qui s’occupe de son mari impotent lorsque surgit un beau Sicilien fuyant son passé, la révélant dans toute son impuissante condition.

En voici un extrait.

Le monde était habité, partout !

Il sortit du jardin de la clinique où le crépuscule baignait les érables d’une lumière déclinante, froide et aqueuse. Le ciel au-dessus restait brillant, d’un or qui pâlissait.
Sur la grande route, la vision de la campagne, des collines, de l’immensité du ciel le rasséréna. Il fonça à travers l’espace pour fuir l’insoutenable joie qui illuminait le visage de la femme. En quoi y avait-elle droit ? Il la haïssait de l’éprouver. Il aurait voulu mettre toute la distance du monde entre lui et cette joie. Mais cela n’était pas suffisant.
Le monde n’était pas vide. Il passa une petite maison dont tous les détails s’inscrivirent dans son esprit : la cour et le grillage de la clôture, l’arbre, un grand cèdre, le blanc défraîchi des murs, le mulet dans son enclos, la volaille…
Sa tête s’emplissait de visions : tout, à chaque minute s’imprimait sur cet œil gigantesque, saignant, qu’était devenu son cerveau. On ne lui épargnait rien. Tout s’inscrivait. La femme assise sur une chaise sous le cèdre, il la voyait, en train de donner le sein à un nourrisson, il voyait la blancheur du mamelon, la main rose minuscule qui s’y agrippait, il voyait tout : deux autres enfants contre le grillage qui lui faisaient des saluts en poussant des cris. Et il aurait encore pu les effacer de son esprit si la femme à son tour ne s’était pas mise à faire des gestes et à s’exclamer. De quel droit lui souriait-elle, alors qu’une chose sans nom était en train de gonfler dans sa poitrine ? Il se mit à la haïr aussi. À haïr l’homme qui revenait de son champ en pataugeant. Sa chemise bleue devait être noircie par la sueur sur ses épaules, et la femme allait lui sourire. Il accéléra. Le ciel demeurait lumineux. Les champs dansaient, se balançaient, glissaient comme des cartes à jouer qu’on étale. Au loin dans un champ un homme conduisait un tracteur jaune dans un sillon noir. Un vol de merles bleus traversa le ciel, en formant une série de figures qui ne cessaient de se défaire et de se refaire comme le mouvement d’une vague, d’un noir violacé sur la lumière jaune.
Murray fuyait, mais il était terrifié parce qu’il ne fuyait pas en s’éloignant, mais en se précipitant, de plus en plus vite vers la cause de sa terreur ! Vers…
Deux enfants qui pêchaient dans une rivière levèrent la tête vers la voiture qui franchissait le pont. Il vit leurs visages innocents. Ils allaient être en retard pour le dîner.
Un vieux nègre marchait lentement sur le bord de la route. Il tenait un panier et donnait la main à une petite fille. Il grimaça un sourire au passage du bolide. Qu’est-ce qu’il avait à grimacer ? Il était pauvre, vieux et noir, et il se permettait de faire des grimaces !
Deux amoureux entraient dans un bois. La fille portait une robe jaune, l’homme un pantalon kaki et une chemise bleue. Il était plus grand qu’elle.
Un homme âgé sarclait un carré de légumes, dans la lumière du soir. Elle se reflétait sur la lame de la binette. Soudain le vieux s’arrêta de travailler, se pencha sur son outil en épongeant son crâne chauve avec un foulard rouge. Une vieille femme, obèse, à cheveux blancs, revenait de la maison, un plateau à la main où était posé un grand verre empli de ce qui semblait être du thé glacé avec un peu de menthe. Elle le lui apportait.
Il n’y avait pas de vide dans le monde, nulle part ; aucun endroit pour fuir la joie qui illuminait le visage de Cassie Killigrew Spottwood. Le monde était habité, partout !

Pages 383-385.


 

 

Bonus

Pour Les Fous du roi que nous avons également repris en poche en 2015, Robert Penn Warren a obtenu en 1947 le prix Pulitzer pour la fiction (il l’obtiendra deux fois pour la poésie, ce qui fait de lui un cas unique dans la littérature). Lire un extrait :

penn-warren-fous-du-roi


La littérature classique américaine aux Belles Lettres

Parcourez notre galerie dédiée :

Littérature américaine

Tout afficher

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s