Robert Penn Warren, Les Fous du roi : la campagne du gouverneur Stark

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Robert Penn Warren (1905 – 1989), Les Fous du roi. Traduit de l’américain par Pierre Singer. Collection Domaine étranger, 2015, 528 pages, 15,50 €.

Extrait des Fous du roi, de Robert Penn Warren [Prix Pulitzer 1946], coll. Domaine étranger, 2015 :

— Mes amis, va y avoir un petit peu de grabuge entre moi et cette Législature pleine de hyènes puantes. Vous voyez ce que je veux dire. Eh bien ! à force de regarder cette engeance, j’ai voulu faire un tour pour voir à quoi ressemblent des êtres humains, voilà pourquoi j’ai décidé de faire un petit voyage. Vous autres vous avez tous l’air humain ; plus ou moins ; vous avez l’air raisonnable même, en dépit de tout ce que prétendent les types de la Législature, ces types que vous, les contribuables, vous payez cinq dollars par jour pour qu’ils vous traitent d’imbéciles et de couillons parce que vous m’avez élu gouverneur de cet État. Vous avez peut-être fait une connerie, maisfaut pas me le demander à moi, je suis partial dans l’affaire. Mais je veux vous poser une question, et il me faut une réponse, je l’exige devant Dieu ! Vous ai-je déçus ? Non, attendez, ne répondez pas avant de consulter le fond de votre coeur pour y voir la vérité. Car c’est là qu’elle se cache. Pas dans les livres. Pas dans les livres de lois. Ni sur un bout de papier. Dans votre coeur.
Il faisait alors une longue pause et, parcourant la foule du regard :
— Répondez-moi !
J’attendais la clameur, je ne pouvais pas m’en empêcher. Je savais qu’elle devait venir, mais chaque fois je trouvais l’attente insupportable. Comme une plongée en profondeur. On remonte vers la lumière, mais il ne faut pas respirer, non, pas encore ; le sang vous bat dans la tête et le temps s’arrête. Enfin la clameur se déchaînait et le plongeur remontait à la surface ; il emplissait ses poumons d’air et le monde entier vacillait dans la lumière retrouvée. Il n’existe rien de semblable au hurlement prolongé d’une foule, ce cri dans lequel chaque homme sent qu’il n’est plus lui-même mais un simple élément dans un tout. Obéissant aux mouvements de bras du Patron, la clameur s’enflait, retombait, s’enflait de nouveau puis retombait ; les yeux exorbités, le Patron criait :
— J’ai regardé vos visages !
Ils hurlaient.
— Ô Seigneur, j’ai vu un signe !
Ils hurlaient de nouveau.
C’était toujours comme ça ou à peu près. La charge à travers l’État, le klaxon qui déchirait le silence, Sugar-Boy qui rasait un camion-citerne sur la grand-route, et les postillons qui giclaient sur le pare-brise, ses lèvres qui s’agitaient et les mots qui se bousculaient dans sa bouche : « Le s-s-s-s… salaud ! » Sous la pluie, sous un soleil de plomb, en pleine nuit, à la lueur de torches qui grésillaient, le Patron grimpait sur une estrade improvisée et haranguait les foules sans relâche. Quant à moi, le manque de sommeil me faisait tituber ; je me sentais la tête légère, vide, vaste comme le ciel, et je marchais sur des nuages de coton. (pages 174-175)

Traduit de l’anglais (US) par Pierre Singer.


Voir également :

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Ces « essais, reportages et ruminations », tous inédits en français, composent un extraordinaire portrait historique, social et culturel de l’Amérique contemporaine…

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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