Adalbert Stifter pour les vacances

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Adalbert Stifter (1805 – 1868), Le Sentier forestier et autres nouvelles. Contient: Le Sentier forestier, Le Sceau des Anciens et Le Sapin aux inscriptions. Traduction, introduction et notes de Nicolas Moutin, avec la collaboration de Fabienne Jourdan. Bibliothèque allemande, 2014, XXV-200 pages, 25,50 €.

Extrait de  « Stifter – Unser Land », introduction au Sentier forestier et autres nouvelles, Bibliothèque allemande, 2014 (les notes présentes dans notre édition ont été ici enlevées pour faciliter la lecture) :

Dans le roman de Joseph Roth intitulé La Marche de Radetzky, le baron Franz vonTrotta conseille à son fils la lecture d’Adalbert Stifter (1805-1868) « pour les jours de vacances ». Est-ce là l’ironie de Roth, peintre magistral de la décadence de l’Empire austro-hongrois, vis-à-vis d’un écrivain qu’il considère comme un représentant du passé et que les tragédies du présent rendent définitivement anachronique ? Ou l’ironie vise-t-elle le personnage, un préfet maniaque qui n’entend rien à la littérature et se méprend sur la valeur de Stifter ? Parce qu’il traverse son siècle en demeurant à l’écart de l’agitation du temps, si ce n’est lors d’une parenthèse en 1848 durant laquelle il s’engage brièvement en faveur de la révolution, Adalbert Stifter a souvent été méjugé. À une époque où le voyage fait presque figure de passage obligé pour un écrivain, voici une vie toute simple dont les limites géographiques n’excèdent pas Munich et Trieste. Dans ce XIXe siècle tourmenté où tant d’écrivains, Hebbel notamment, font des questions historiques et sociales la matière de leur œuvre, Stifter semble tourner le dos à ces sujets pour proposer des récits éminemment sobres qui se déroulent généralement dans un pays de moyenne montagne. Cette simplicité de la vie de l’écrivain et cette sobriété de son œuvre ont engendré un certain nombre de malentendus qu’il convient de rectifier.
Le premier malentendu tient à l’écriture de Stifter. Volontiers archaïsante, ne fuyant ni les répétitions ni les tournures les plus banales (que de « il y avait », de « c’était » dans l’œuvre de Stifter !), refusant de poétiser le réel, affichant même parfois une certaine naïveté, cette écriture a dérouté la critique, qui a longtemps voulu y voir une volonté de faire disparaître la langue derrière la pure nomination des éléments d’un environnement immédiat. C’était là négliger tout le travail du style, sur lequel Friedrich Nietzsche, dans Humain, trop humain, avait pourtant appelé l’attention : il plaçait le grand roman de Stifter, L’Arrière-Saison (Der Nachsommer, 1857), parmi les meilleures œuvres en prose de la langue allemande, aux côtés des Entretiens de Goethe avec Eckermann, des Aphorismes de Lichtenberg et du premier tome de l’Autobiographie de Jung-Stilling. Un tel jugement aurait dû mettre en garde contre la tentation de faire de Stifter un simple représentant du Biedermeier – malentendu qui rappelle en France l’appréciation tiède longtemps portée sur Gérard de Nerval. Pour mieux comprendre la valeur de l’écriture de Stifter, on se souviendra que cet homme, par ailleurs passionné de géologie et de botanique, hésite longtemps entre la littérature et la peinture avant de choisir la première. Mais il ne renonce pas alors à ses ambitions de peintre, tant s’en faut : dans Descendances (1864), nouvelle à forte coloration autobiographique, le narrateur exprime son intention de « saisir, faire venir sur [sa] toile la brume inimitable et la couleur inaccessible de la nature ». Le Sentier forestier (1844) témoigne tout particulièrement des talents de paysagiste de l’auteur dans le passage où le personnage de Tiburius rencontre une jeune cueilleuse de fraises. Ce passage s’attache à rendre la perception évolutive du marcheur et constitue un merveilleux poème de la lumière et de la couleur dans lequel le peintre met tout son art à harmoniser les différents tons de sa palette : le vert de la forêt engendrant une forme de clair-obscur, le blanc du fichu, le rouge vif du foulard discrètement prolongé par les fraises des bois.

Ce malentendu sur la sobriété affichée de son style en a engendré un autre, qui consiste à voir en Stifter un écrivain se bornant à une plate adoration de l’ordre du monde, de la « douce loi » des petits événements de la vie, et privilégiant « une atmosphère d’idylle conservatrice », selon les mots de Jean-Louis Bandet. Stifter ne serait qu’un écrivain au charme aimablement désuet – jugement injuste, qui ne résiste pas, là encore, à un examen des textes. Car son monde est loin d’avoir pour caractéristique l’immobilité qu’on lui prête. Cette « douce loi » n’est jamais une donnée immédiate, elle est au contraire le fruit de tout un cheminement pour apprivoiser la terreur, donnée première de toute expérience chez Stifter. La nature n’est pas d’emblée le lieu paradisiaque d’un abandon à la contemplation mais confrontation à des forces dangereuses qui font vaciller tous les repères familiers, comme il arrive au promeneur égaré du Sentier forestier qui voit un locus amœnus se muer en locus terribilis. Dans la très belle clôture du Sceau des Anciens (1843), même la nature perd son caractère de permanence ; il ne s’agit donc plus seulement d’opposer aux déchirantes passions humaines le spectacle d’une nature immuable comme pouvait le faire un certain romantisme, mais bien plutôt de placer le lecteur devant une vision héraclitéenne du devenir : « cette belle et bienveillante terre qui nous semble aujourd’hui pourtant avoir des fondements si solides et être bâtie pour des éternités » est vouée à disparaître, son éternité n’étant qu’apparence pour l’homme dans sa brève existence.
Dans l’intervalle que constitue cette existence, il appartient pourtant à l’homme de trouver un juste rapport au monde et à ses semblables. Dans la préface à ses Études (Studien, 1850), auxquelles appartiennent les trois nouvelles, Stifter formule son projet avec beaucoup de modestie : « faire passer une heure agréable à quelques hommes dont les pensées et les sentiments sont à peu près semblables aux [siens], que cette heure ensuite puisse continuer à avoir des résonances en eux et à favoriser une forme de beauté morale », assignant à ses récits un but édifiant qui établit une continuité entre la littérature et la vie, entre le cheminement des personnages et celui que le lecteur peut être appelé à vivre. Stifter propose une forme de sagesse visant à faire accepter à l’homme sa finitude et à surmonter la mélancolie. Cette sagesse en partie empreinte de christianisme trouve son expression dans l’image de la graine, seul élément véritablement porteur d’éternité. C’est ce motif qui conclut la préface des Études :

Même si ce qui advient avec le plus grand éclat dans le présent n’est en réalité qu’un échafaudage de l’avenir et sera mis à bas, tout comme cet avenir sera lui-même un jour passé, eh bien, même la plus petite graine, à l’origine d’un bien authentique dans le présent, ne sera pas perdue ; car tout l’édifice de l’éternité repose sur cette petite graine.

Et Stifter de formuler un souhait pour le lecteur et pour lui-même : « Si les écrits qui suivent contiennent ne serait-ce que la plus petite de ces graines, alors l’auteur ne regrettera pas le temps passé à les composer ni les sentiments dont Dieu lui a fait grâce pendant ce travail. » Chacun des trois récits emprunte des voies différentes pour montrer comment cette graine peut germer dans le cœur de l’homme. […]

Longtemps dédaigné au profit d’autres écrivains plus engagés dans les luttes de leur temps, Adalbert Stifter retient aujourd’hui l’intérêt parce qu’il répond à une angoisse moderne : le risque de perdre toute authenticité face à un monde dominé par ce que Martin Heidegger a nommé « la pensée calculante », au détriment de « la pensée méditante ». « Stifter – notre pays », avait dit Fridolin Wiplinger au philosophe en le quittant pour la dernière fois. À quoi celui-ci avait répondu : « Et aussi, en secret, ce qui est au plus profond de nous. »

Nicolas Moutin, avec la collaboration de Fabienne Jourdan, introduction au Sentier forestier et autres nouvelles, d’Adalbert Stifter, 2014, pages I-XIII, XX.


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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XIXe siècle

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