Curzio Malaparte, Pétrarque en chemise rouge

Texte complet extrait de La tête en fuite, 1954, édition 2014 dans la collection Domaine étranger :

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Curzio Malaparte (1898 – 1957), Sodome et Gomorrhe, suivi de La tête en fuite. Traduit de l’italien par Georges Piroué et René Novella. Collection Domaine étranger, 2014, 302 pages, 14,90 €

Pétrarque en chemise rouge

Mon premier contact avec Pétrarque me le révéla pâle, décharné, fébricitant : maigre poitrine secouée de sanglots qui ressemblaient à des accès de toux, mains moites de sueur, oreilles d’albâtre rose dures et transparentes, nez mou, yeux humides à paupières vertes. Un petit saint Louis amoureux, un poétaillon tout soupirs et caresses, tendres oeillades et paroles de miel. Puis, vers mes quinze ans, un voyage à Arezzo m’offrit l’image d’un Pétrarque grand, corpulent et affable, le menton gras, les mains blanches et effilées, quelque chose entre le prélat romain et le seigneur grandducal, à bouche ronde et sourire solennel. Une onction de cardinal plutôt qu’une douceur de poète. Ce Pétrarque de cour seigneuriale ou papale ne me plut pas, je le confesse, et je le trahis avec l’Arétin : lequel était, à tout le moins, un arétin sérieux, je veux dire un véritable enfant d’Arezzo.
Mon premier contact personnel avec le vrai Pétrarque date de mes seize ans, à Avignon, la nuit de l’hiver 1914 où j’y arrivai en compagnie d’une centaine de volontaires italiens qui avaient traversé la frontière à pied par petits groupes (pour ma part, j’avais franchi tout seul les montagnes qui dominent Vintimille, et aujourd’hui encore je suis fier de cet exploit) pour s’enrôler dans la Légion garibaldienne de l’Argonne. C’était le début de la guerre, l’Italie faisait semblant de dormir et en mon for intérieur je ne savais pas encore si j’étais un héros ou simplement un jeune garçon échappé de chez lui. La nuit était froide et venteuse, une vraie nuit avignonnaise. Rues désertes et mal éclairées, d’un gris blafard et sale. Pendant le long trajet en train de Nice à Avignon, nous n’avions fait que boire et chanter, nous étions tous morts de fatigue, enroués et boitillants ; j’avais un peu de fièvre, la tête me tournait et je marchais en titubant entre le professeur De Mohr et Giovannangeli, si je me souviens bien de ce nom, un volontaire milanais de quatorze ans, gros et gras, qui me volait le prestige d’être le plus jeune garibaldien de l’Argonne.
À la tête de notre mince cortège s’avançait la fanfare du 1er régiment de la Légion étrangère, toute en fifres algériens ; et ce rythme sautillant, s’il ne nous maintenait pas debout, nous aidait à rester éveillés. Pour courir aux trousses de Garibaldi, j’avais abandonné le collège Cicognini et les bancs du lycée, j’étais encore enflammé de culture et l’idée de marcher dans les rues de cette ville d’Avignon où « entre deux rivières », le Rhône et la Durance, l’amant de Laure avait pu contempler l’amoureuse vision de la blanche biche aux cornes d’or dans une verte prairie, me réconciliait avec Cicognini, avec Pétrarque et Arezzo, suscitant dans mon coeur un sentiment de tendresse repentante, de doux remords du fils prodigue qui retrouve la maison paternelle. Durant tout le voyage, De Mohr n’avait fait que parler des papes, de la captivité d’Avignon, de Dame Laure et de Pétrarque, citant des dates, déclamant des vers, rappelant des lieux, des personnes, des événements, mêlant l’histoire de la poésie à la politique des papes et aux entreprises de Garibaldi, au point que vers la fin du voyage, Messire Francesco avait fini par m’apparaître comme le Goffredo Mameli ou le Luigi Mercantini de la cour papale d’Avignon.
À mesure que nous approchions de la place de l’Horloge et que les murailles du palais des Papes, où étaient les casernes de la Légion, nous apparaissaient en enfilades, noires et lisses, j’avais l’impression de pénétrer, de vers en vers, de sonnet en sonnet, de canzone en canzone, dans le climat passionné et raréfié du Canzoniere. De Mohr marchait à côté de moi, parfaitement réveillé, et tandis que les fifres algériens répétaient infatigablement la rengaine de la Légion étrangère :

Encore un carreau cassé
C’est la Légion qui passe 

il scandait à haute voix et sur le même rythme le « béni soit le jour, et le mois et l’année » et le « je sens mon air ancien et les douces collines » et c’était là pour moi, j’en avais l’intuition, la vraie patrie de Pétrarque, la vraie voix de l’Italie lointaine. Plus que sur le rythme des fifres, je marquais le pas sur la cadence de ces vers. Et plus nous approchions du palais des Papes, le vent froid finissant de me réveiller, plus ma tendresse filiale se faisait vive et attentive : j’avançais comme en songe, et, quand nous débouchâmes sur la place, devant cette immense façade nue et sévère, il me sembla vraiment être en face du logis de Messire Francesco.
On nous fit dormir dans une grande salle au sommet d’une tour et cette nuit-là je me trouvai comme en famille entre De Mohr et Giovannangeli. Pétrarque, sa Dame Laure et la blanche biche sur fond de verte prairie me visitant en rêve. Les jours suivants, cette première impression grandit en force et en noblesse, je croyais vivre réellement en la demeure du poète : dans ce labyrinthe d’escaliers et de corridors, dans ces salles aux très hautes voûtes, dans ces cours démesurées, je me voyais rencontrer à chaque pas le maître de maison au bras de Laure. Ainsi je m’habituai peu à peu à respirer et à me mouvoir dans son ombre familière et les heures de caserne, les exercices du matin le long du Rhône, les sommeils de mort sur la litière de paille au haut de la tour coulaient maintenant sous le signe de Pétrarque plutôt que sous le signe de Garibaldi.
Autour de De Mohr s’étaient un à un groupés les plus jeunes d’entre nous, pour la plupart étudiants et ouvriers milanais amis de Corridoni, parmi lesquels le plus noble d’âme et de talent était un de mes camarades de section, Vincenzo Rabolini, tombé lui aussi dans la Tranchée des Roseaux. La discipline à laquelle nous nous sentions soumis était plus poétique que militaire. Nous vivions vraiment dans un climat poétique, la guerre qui nous avait fait accourir en France était très loin de nos pensées et de nos sentiments, car nous n’étions les soldats que d’une guerre ; celle que le cruel amour livrait à notre bon Pétrarque. Et de jour en jour nous nous apercevions que l’esprit garibaldien allait s’affaiblissant en nous, au point que nous n’aurions su dire si nous étions encore des volontaires garibaldiens ou pétrarquisants. De Mohr, le soir, nous récitait à haute voix les plus belles stances du Canzoniere. Mais les autres légionnaires, garibaldiens pour de vrai qui désiraient dormir, protestaient, sifflaient et les beaux vers aux ailes légères finissaient par s’ébrouer sous une grêle de chaussures et de gibernes, dans une tempête d’imprécations et de menaces.
L’adversaire le plus acharné de Pétrarque était un volontaire napolitain, un jeune homme noir et maigre qui avait la manie d’écrire contre les murs tout ce qui lui passait par la tête et qui se proclamait anarchiste sur le même ton qu’il aurait dit : « J’ai l’béguin pour la Concettella. » C’était un de ces Napolitains tristes comme par bonheur il en existe peu, humble d’aspect et d’humeur fantasque. Il dormait les yeux grands ouverts et sans doute voyait-il en rêve des fleuves de sang, d’un sang couleur de tomate. Il s’appelait Ruocco et le seul nom de Pétrarque le mettait en fureur verte et glacée. Le sergent Podhus, un Anglais au visage tavelé de petite vérole, qui servait dans la Légion étrangère depuis quinze ans au moins et que nous avions comme instructeur, nous surprenait parfois, pendant ses tours d’inspection, en pleine dispute littéraire et se jetait aussitôt au plus fort de la mêlée en criant : « Pas de politique ! Pas de politique ! »
Il avait fini par se convaincre que les pétrarquisants étaient des révolutionnaires, du gibier de prison : il nous l’avait juré et nous étions sur nos gardes.
Mais soyons justes : que peuvent les règlements militaires contre le Canzoniere ? Chaque coin du palais des Papes, chaque angle de rue, chaque pierre, chaque ruisseau étaient pour nous prétexte à des exclamations de surprise et de joie, à des découvertes et à des évocations émues, à des déclamations de vers et, pour les autres, à des cris séditieux et à des grêles de souliers. En quelque lieu que nous fussions, « Ici aussi Pétrarque doit avoir passé » disions-nous et il fallait que De Mohr s’ingénie à retrouver sur-le-champ, si ce n’est même à inventer, le comment et le quand. Ce « Ici aussi Pétrarque doit avoir passé » était devenu proverbial et les anti-pétrarquisants l’accueillaient avec des rugissements furieux et de sinistres prophéties. L’orage était dans l’air, déjà l’ombre du sergent Podhus se profilait menaçante à l’horizon.

Un soir, peu avant l’extinction des feux, De Mohr avait à peine commencé à réciter
De ma mort je me repais et je vis en flammes
Étrange nourriture et surprenante salamandre…
quand Ruocco bondit sur ses pieds comme un possédé, levant les bras en criant : « Vive Garibaldi ! À bas Pétrarque ! » Ce fut le signal de la bagarre. Je me précipitai sur l’anarchiste, et tandis que nous étions aux prises comme Hercule et Cacus, je me sentis soudain saisi par le cou. Je me retournai, aperçus le visage tavelé du sergent Podhus et, avant de m’être rendu compte de ce qui m’arrivait, je me trouvai en prison en compagnie de Ruocco.
La cellule était étroite et basse, avec des murs poussiéreux couverts d’inscriptions amoureuses, de noms de femmes, de coeurs traversés d’une flèche. Je dormis peu et mal. C’était la première fois que j’étais condamné aux arrêts et l’aube me surprit plus ennuyé qu’humilié. Mais Ruocco paraissait heureux. Une expression insolite de béatitude éclairait son visage noir et maigre. Couché sur sa planche les mains croisées sous la nuque, il dormait les yeux ouverts, vivant sans doute en rêve une révolution sociale semblable à une éruption du Vésuve dans une nuit de Piedigrotta ; et de temps en temps il me jetait un coup d’oeil en coin plein de mépris. Je mourais d’ennui, je bâillais, je ne voyais pas venir l’heure de m’en aller de cette cellule, et pendant toute la journée Ruocco ne m’adressa pas une fois la parole et je feignis de ne pas m’apercevoir une seule fois de sa présence.
Vers le soir, comme mon compagnon écrivait avec application quelque chose sur le mur, le sergent Podhus entra à l’improviste et sans ouvrir la bouche nous fit signe de sortir.
J’étais content d’être libre, mais Ruocco paraissait très peu satisfait de quitter la prison. Je m’arrangeai cependant pour qu’il sortît le premier. Il franchit le seuil en traînant les pieds : on eût dit qu’il était chassé du paradis terrestre. Dès qu’il m’eut tourné le dos, je m’approchai du mur pour voir ce qu’il avait écrit. Je lus ces heureuses paroles :
« Ici au moins Pétrarque n’a jamais passé. »

Traduit de l’italien par par Georges Piroué et René Novella, pages 238-244.


Lire un autre extrait de ce recueil.

Bibliographie des oeuvres de Pétrarque aux Belles Lettres.

Curzio Malaparte aux Belles Lettres

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