Eschyle, Agamemnon : le geste de Clytemnestre

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Eschyle (0525 – 0456), Agamemnon. Traduction du grec, introduction, notes et commentaires de Pierre Judet de la Combe. Texte grec établi par Paul Mazon. Collection Classiques en poches, bilingue, 2015, XLII – 328 p. Bibliographie. 13,50 €

Entre Clytemnestre, avec le corps d’Agamemnon,
dans un bain et couvert d’un tissu,
et, à côté de lui, celui de Cassandre.

Clytemnestre
Ces paroles nombreuses que j’ai prononcées autrefois avec justesse,
je ne rougirai pas de prononcer leur contraire.
En effet, quand on se propose des actes d’inimitié contre des ennemis
[qui passent
pour des amis, comment bâtir un désastre qui devienne un filet
si haut qu’il interdise qu’on s’échappe d’un bond ?
Le combat d’aujourd’hui ne m’est pas venu sans que l’accompagne
[la vieille pensée
d’une vieille victoire, même s’il a fallu du temps.
Je me tiens là où j’ai frappé, une fois la tâche accomplie.
J’ai agi, et cela je ne le nierai pas,
de sorte qu’il ne pût ni s’enfuir, ni éviter la mort.
L’enveloppe sans limites d’un filet, comme pour des poissons,
je l’arrange autour de lui, richesse malfaisante d’un vêtement.
Et je le frappe deux fois, et en deux gémissements
il lâcha ses membres, et à l’homme à terre
j’offre en plus une troisième frappe, action de grâce destinée
à Hadès souterrain, le sauveur des corps.
Et ainsi, abattu, il déchaîna son ardeur.
Soufflant la saignée d’une victime égorgée net,
il me frappe des gouttes ténébreuses d’une rosée de sang,
ne me faisant pas moins plaisir que lorsqu’au vent de pluie donné
[par Zeus
la fleur semée s’illumine, quand le calice naît au monde.
Comme les choses en sont là, ô vous, grande noblesse d’Argos,
prenez plaisir, si vous voulez prendre plaisir. Moi, je veux être bénie
[des dieux.
Et si parmi les offrandes légitimes, il y en avait une qu’on puisse
[verser sur un cadavre,
ce serait un acte de justice, et plus que de justice.
Cet homme avait dans sa maison empli un cratère avec tant
[de malheurs
pour maudire qu’à son retour il le boit lui-même jusqu’au bout.

Le Choeur
Je m’émerveille de ton langage, de l’audace qu’il te met dans la bouche,
toi qui te glorifies par ces mots-là contre ton mari.

Clytemnestre
Vous me mettez à l’épreuve comme si j’étais une femme sans raison.
Mais moi, d’un coeur qui ne tremble pas, je parle à
des gens qui savent. Et toi, que tu veuilles approuver ou blâmer,
c’est pareil. Lui, c’est Agamemnon, mon
époux, et le cadavre est l’oeuvre de cette main
droite, ouvrière de justice. Tels sont les faits.

Le Choeur
De quel mal, ô femme, nourri de la terre 
t’es-tu alimentée, ou de quelle boisson
jaillie des flots de la mer, pour t’imposer ce sacrifice
ainsi que les malédictions grondantes du peuple ? Tu as évincé,
[tu as démembré ;
de la ville, tu seras déchue, haine puissante des habitants.

Clytemnestre
Et voilà que tu me condamnes à être exilée de la ville,
et à subir la haine des habitants et les malédictions grondantes du peuple,
alors que cette contestation, tu ne la fais pas valoir contre cet homme,
lui qui, confondant les dignités, comme si c’était la mort d’une bête
quand les brebis affluent en troupeaux de belle laine,
sacrifia sa propre fille, la douleur chérie
de ma délivrance, pour ensorceler les souffles de Thrace.
N’est-ce pas lui que tu dois bannir de ce pays
pour le prix de ses souillures ? Mais, prêtant l’oreille à mes
actes, tu es un juge revêche. Mais, je te le dis,
ne profère de telles menaces qu’en sachant que je me suis préparée
sur le principe de la réciprocité : qui vainc par la violence me
commande, et si le dieu décide le rapport inverse,
tu sauras, pour l’avoir appris tard, ce qu’est la sagesse.

Le Choeur
Tu as des pensées d’immensité, et tu as hurlé 
des folies, tout comme le fait un esprit qui délire
devant une libation sanguinaire. La viscosité du sang
se remarque sur tes yeux. En contrepartie, il faut encore,
privée d’amis, que frappée d’un coup tu deviennes quitte du coup
[frappé.

Clytemnestre
Écoute aussi cette loi qui règne dans mes alliances :
au nom de la Justice exécutrice du droit de mon enfant,
et au nom du Désastre et de l’Érinye pour qui j’ai égorgé cet homme,
l’Espérance, pour moi, ne pose pas le pied dans une maison d’Effroi
tant que sur l’autel de mon foyer le feu est allumé
par Égisthe, qui me veut du bien comme avant.
En effet, il ne nous est pas un petit bouclier de confiance.

Eschyle, Agamemnon, nouvelle traduction de Pierre Judet de la Combe, 2015, pages 117-123.

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Publié dans Grèce antique, Sources

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