À Sénèque : une lettre de Pétrarque

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La lettre 5 du Livre XXIV des Lettres familières de Pétrarque écrite à Parme le 1er août 1348 vous est ici offerte dans son intégralité, précédée d’un extrait du texte latin (en vis-à-vis dans le volume). Les notes, placées en fin de volumes, ont été ici supprimées pour plus de fluidité de lecture.

Ad Anneum Senecam.

[1] Franciscus Anneo Senece salutem. Petitam a tanto viro impetratamque veniam velim, siquid asperius dixero quam aut professionis tue reverentiam deceat aut quieti sit debitum sepulcri. Qui enim me Marco Ciceroni, quem latine eloquentie lumen ac fontem, teste te, dixerim, non pepercisse legerit, si reliquis itidem vera loquens non pepercero, indignationis iuste materiam non habebit. [2] Iuvat vobiscum colloqui, viri illustres, qualium omnis etas penuriam passa est, nostra vero ignorantiam et extremum patitur defectum. Certe ego quotidie vos loquentes attentius quam credi possit audio; forte non improbe ut ipse a vobis semel audiar optaverim. Inter omnis quidem evi clara nomina tuum nomen annumerandum esse non sum nescius, idque si aliunde nescirem, magno quodam et externo teste cognovi. [3] Plutarchus siquidem grecus homo et Traiani principis magister, suos claros viros nostris conferens, cum Platoni et Aristotili — quorum primum divinum, secundum demonium Graii vocant — Marcum Varronem, Homero Virgilium, Demostheni Marcum Tullium obiecisset, ausus est ad postremum et ducum controversiam movere, nec eum tanti saltem discipuli veneratio continuit. In uno sane suorum ingenia prorsus imparia non erubuit confiteri, quod quem tibi ex equo in moralibus preceptis obicerent non haberent; laus ingens ex ore presertim hominis animosi et qui nostro Iulio Cesari suum Alexandrum Macedonem comparasset. (Extrait du texte latin, page 589)

5. À Annaeus Seneca.

1. Francesco à Annaeus Seneca, salut. Je voudrais demander et obtenir le pardon d’un homme aussi grand que toi, s’il m’arrivait de tenir des propos plus blessants qu’il ne conviendrait à la dignité de ta profession ou à la paix de ton tombeau. De fait, quand tu liras que je n’ai pas épargné Cicéron que pourtant j’ai appelé – tu en es témoin – la lumière et la source de l’éloquence latine, tu n’auras pas raison de t’indigner si, en disant la vérité, je n’épargne pas les autres non plus. 2. J’aime à parler avec vous, hommes illustres, vous qui avez été malheureusement si peu nombreux à toutes les époques, mais que la nôtre ne connaît pas et dont elle déplore la complète disparition. C’est un fait que chaque jour je vous écoute parler avec plus d’attention qu’on ne pourrait croire ; il ne serait peut- être pas injuste de ma part de souhaiter être écouté une fois par vous. Je n’ignore pas qu’on doive compter ton nom parmi les noms illustres de toutes les époques, et cela, même si je ne l’avais pas appris d’autres témoignages, je l’aurais appris de celui d’un grand auteur étranger. 3. Plutarque, un grec qui fut le maître de l’empereur Trajan, en comparant ses grands hommes avec les nôtres, après avoir opposé Varron à Platon et Aristote – les Grecs qualifient le premier de dieu, le second de démon –, Virgile à Homère, Cicéron à Démosthène, a finalement osé comparer entre eux les grands généraux, et la révérence qu’il devait à un si grand disciple ne l’a pas retenu. Pour un seul cependant il n’a pas rougi d’avouer que les siens lui étaient inférieurs, car ils n’avaient personne à mettre sur un pied d’égalité avec toi dans le domaine de la morale ; louange particulièrement flatteuse venant de la bouche d’un homme plein de cœur et qui avait comparé son Alexandre de Macédoine à notre Jules César. 4. Je ne sais comment, mais la nature changeante fait souvent subir quelque grave dommage à la remarquable beauté aussi bien des âmes que des corps, soit que notre mère à tous refuse la perfection aux mortels et cela d’autant plus qu’ils semblent s’en approcher davantage, soit qu’au milieu de tant de beauté apparaisse le plus petit défaut et que ce qui serait une simple tache sur le visage d’un homme obscur semble une affreuse cicatrice sur celui d’un homme illustre : tant le rapprochement jette de lumière sur des choses contraires. 5. Toi aussi, homme vénérable et, si nous en croyons Plutarque, incomparable maître de morale, reconnais avec moi, si cela ne t’est pas à charge, l’erreur de ta vie. Le hasard a voulu que tu vives sous le prince le plus cruel qui fût jamais [Néron], et toi, le matelot, tu as calmement dirigé ton navire chargé de marchandises précieuses vers un écueil infâme et tempétueux. 6. Pourquoi t’y es-tu fixé, dis-moi ? était-ce pour démontrer ton savoir-faire au milieu d’une violente tempête ? Mais c’est ce que personne, à moins d’être fou, ne fait, car de même qu’un homme courageux sait faire face jusqu’au bout au danger, de même un homme prudent ne le souhaite pas ; au contraire, si on laissait à la prudence le libre choix, le courage serait inutile, car rien ne pourra arriver, si on implore son aide ; la modération, jouant son rôle, mettra plutôt un frein aux transports de joie et imposera une limite aux désirs. 7. Mais puisque innombrables sont les hasards de la vie des hommes et nombreux les événements qui déjouent nos plans, seule la vertu invincible peut s’opposer aux emportements de la fortune, non pas librement, comme je l’ai dit, mais selon les lois inflexibles et inexorables de la nécessité. 8. Mais ne pourrais-je pas paraître passablement stupide de vouloir discuter de la vertu avec le maître de la vertu et de chercher à démontrer ce dont on ne peut démontrer le contraire – je serais assurément vainqueur, à ton avis et à celui de quiconque a appris, même imparfaitement, à naviguer dans les flots de cette vie –, à savoir qu’il n’a pas été prudent de ta part de te fixer aux Syrtes ? 9. Si tu cherchais à obtenir la gloire en affrontant les difficultés, le comble de la gloire pour toi c’était de surnager et de te réfugier dans un port après avoir sauvé ton navire : tu voyais l’épée qui était constamment suspendue au-dessus de ton cou, et tu n’éprouvais pas de crainte, et tu ne prévoyais pas l’issue d’une situation incertaine, surtout quand tu pouvais comprendre que ta mort ne serait pas fructueuse et glorieuse – ce qui est le genre de mort le plus misérable. 10. Tu étais venu, ô malheureux vieillard, entre les mains d’un homme qui pouvait faire tout ce qu’il voulait, et ne pouvait vouloir que le mal. Un songe t’avait averti de te garder de cette amitié naissante, mais, par la suite, de nombreux arguments t’avaient amené à accepter un repos peu sûr ; qu’avais-tu donc de commun avec cette maison, avec ce disciple inhumain et sanguinaire, avec cette cour si différente de toi ? 11. Tu répondras : « J’ai voulu fuir, mais je ne l’ai pu », et tu citeras ce vers de Cléanthe, que tu as coutume de citer traduit en latin:

Les destins conduisent une volonté docile,
ils entraînent celle qui résiste ;

en outre, tu diras bien haut que tu as voulu renoncer à tes richesses, pour ainsi rompre les liens entravant ta liberté et t’échapper, même nu, d’un si grand naufrage : c’est un fait connu des anciens historiens et que moi, qui marche sur leurs traces, je n’ai nullement passé sous silence. 12. Mais alors je m’adressais à tous et je n’ai pas divulgué certains faits plus intimes ; maintenant que je m’adresse à toi seul, penses-tu que je ne parlerai pas de ce que me suggèrent l’indignation et la vérité ? Viens, approche-toi, de peur qu’une oreille importune ne puisse écouter et comprendre que le temps ne nous a pas empêché d’avoir connaissance de tes actes ; nous avons un témoin très sûr qui, en parlant des hommes illustres, n’a été arrêté ni par la peur ni par les faveurs, c’est Suétone. 13. Que dit-il donc ? que tu as détourné Néron « de l’étude des anciens orateurs », pour accaparer plus longtemps son admiration : tu t’es appliqué à te rendre cher à cet homme, quand, pour être digne de ta mission, tu aurais dû chercher à te rendre vil à ses yeux ou en feignant un défaut de langue ou même en en acquérant un : voilà la racine de tes malheurs, qui émane de ta légèreté, pour ne pas dire de ta vanité. 14. Avec trop de mollesse, pour ne pas dire d’une façon trop puérile, ô dur vieillard, tu as aspiré à la vaine gloire des études. Le fait d’être devenu le maître d’une bête cruelle, aurait pu être le résultat ou d’une décision ou d’une erreur ou du destin, puisque nous cherchons avec particulièrement de soin des excuses et que nous attribuons nos fautes au destin ; mais ce désir relève bien d’une décision de ta part ; tu ne peux accuser la fortune : tu as eu ce que tu souhaitais. 15. Mais où te diriges-tu, ah ! malheureux ? Après avoir amené ce jeune insensé à un tel degré d’admiration pour toi qu’il ne te restait aucune possibilité de t’en libérer et d’en prendre congé, ne pouvais-tu pas supporter avec plus de sérénité le joug sous lequel tu t’étais placé toi-même et au moins t’abstenir de souiller pour toujours le nom de ton maître ? 16. Tu n’ignorais pas assurément que « la tragédie est le genre d’ouvrages le plus grave », comme le dit Ovide ; mais à quel point fut mordante, venimeuse et violente celle que tu as écrite contre lui, c’est un fait bien connu, et, parce que l’esprit ne peut résister au désir de la vérité, elle fut d’autant plus injurieuse qu’elle était plus conforme à la vérité ; mais est peut-être vraie cette opinion selon laquelle ce n’est pas toi qui es l’auteur de cette tragédie mais un autre qui portait le même nom que toi. 17. De fait, il y a même des espagnols qui affirment que Cordoue a eu deux Sénèque, et un passage de l’Octavie – tel est le nom de cette tragédie – confirme cette conjecture ; si nous l’acceptons, tu es exempt de faute en ce qui concerne notre propos ; quant au style, cet auteur, quel qu’il soit, n’est nullement inférieur à toi, bien qu’en raison de son âge et de son nom il vienne après toi ; ainsi, autant on retranche de déshonneur aux mœurs, autant faut-il enlever de gloire au talent ; autrement il n’y a, si je ne m’abuse, aucune excuse à un poème diffamatoire. 18. Je ne pense pas qu’on puisse trouver un talent ou des paroles dont la virulence soit capable d’égaler la méchanceté de cet homme, si seulement une inhumanité si brutale est digne d’un homme ; vois cependant s’il te convenait d’écrire cette tragédie, toi le sujet de ton empereur, l’ami de ton seigneur, le maître de ton disciple, de celui enfin que tu avais l’habitude de flatter si souvent, pour ne pas dire de tromper en le flattant. 19. Relis les livres que tu lui as dédiés sur la clémence, relis ceux que tu as dédiés à Polybe sur la consolation ; si l’eau du Léthé n’a pas recouvert ces livres ou leur souvenir, tu rougiras, je crois, d’avoir loué ce disciple ; qu’est-ce qui a bien pu te donner l’audace d’écrire de telles choses sur un tel homme, je l’ignore ; il est certain que je ne peux les relire sans rougir. 20. Mais ici tu vas m’interrompre encore et, m’objectant la jeunesse du prince et sa nature qui promettaient de bien meilleurs espoirs, tu vas chercher à excuser ton erreur par un changement soudain de sa conduite, comme si cela ne nous était pas connu. Mais vois à quel point tu peux être excusé de t’être laissé abuser, toi un homme de ta trempe, de ton âge, d’une telle expérience et d’un tel savoir, par les quelques petits écrits d’un prince hypocrite et ses fausses paroles d’affection. 21. Mais avant qu’il ne se plonge totalement dans le crime et l’infamie, qu’est-ce qui a bien pu te plaire, dis-moi, dans ses actes dont, au dire des historiens, pour me servir de leurs propres mots, « une partie ne méritait aucun reproche et une autre était digne des plus grands éloges », cela avant, bien sûr, qu’il ne s’abandonnât au crime et au déshonneur – à part sa passion pour les chars et pour la cithare, à laquelle il s’adonna si follement qu’ayant commencé en privé devant ses esclaves et des gens de la plèbe, il s’y livra ensuite devant le peuple romain tout entier, décrochant le prix de la course et adorant comme une idole la cithare qu’on lui offrait ? 22. si bien qu’enivré par ces succès et insatisfait par les applaudissements de l’Italie il gagna l’Achaïe, où ce monstre dérisoire, cette bête féroce, la tête enflée par les flatteries des musiciens grecs, déclara qu’aucune nation autre que la grecque n’était digne de ses efforts. 23. Ou serait-ce que tu as regardé comme un présage certain d’un grand prince plein de religion le fait qu’il ait consacré au Capitole les prémices de sa barbe, ces misérables dépouilles d’un visage monstrueux ? 24. Ce sont pourtant là les actes de ton cher Néron, ô Sénèque. Et à cette époque où les historiens le comptent encore parmi les hommes, voilà que tu t’emploies à l’inscrire parmi les dieux (je ne sais si tu en rougis, mais personnellement j’en ai honte), que tu n’hésites pas à le mettre bien au-dessus du divin Auguste, le meilleur de tous les princes, à moins que tu ne regardes comme un plus grand titre de gloire de ce persécuteur et ennemi cruel de toute piété d’avoir soumis aux pires supplices les chrétiens, une communauté et sainte et innocente, mais à ses yeux, comme le rapporte Suétone, porteurs d’une « nouvelle superstition diabolique ». 25. Il ne me viendrait pas à l’esprit de te suspecter des mêmes sentiments : je ne m’en étonne que plus de ton jugement. Car si les faits que j’ai rapportés plus haut sont frivoles et de peu de portée, le dernier est criminel et monstrueux : que telle ait été ton opinion, une de tes lettres à l’apôtre Paul non seulement le suggère, mais même l’avoue. Et je sais bien que tu ne pouvais pas en juger autrement, puisque que tu n’as pas fermé ton oreille à ses saints et divins conseils et que tu as accepté l’amitié que Dieu a voulu qu’il t’offrît ; si seulement tu y avais adhéré plus étroitement et n’y avais pas renoncé à la fin, pour mourir avec ce grand chantre de la vérité pour la vérité elle-même, pour la promesse de l’éternelle récompense et au nom de Celui qui l’avait promise ! Mais emporté par mon élan je me suis trop étendu, et je comprends que je trace ces lignes trop tard pour en tirer à temps quelque fruit. Reçois un éternel adieu.

Lettre écrite dans ce monde des hommes, en Gaule Cisalpine sur la rive droite du Pô,
le premier août de cette année qui est la mil trois cent quarante-huitième
depuis la naissance de Celui à propos duquel je ne sais
d’une façon certaine si tu l’as bien connu.

Pétrarque, Lettres familières, tome V, Livre XXIV, Lettre 5, traduction d’André Longpré, pages 588-598.

Source (en librairie le 10 juillet 2015):

22510100789730L

Pétrarque (1304 – 1374), Lettres familières. Tome V : Livres XX-XXIV / Rerum Familiarium. Libri XX-XXIV. Édition de Vittorio Rossi. Traduction d’André Longpré. Introduction et commentaires d’Ugo Dotti, mis en français par Frank La Brasca. Collection Les Classiques de l’humanisme, 2015, 848 pages. Index. 115 €

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