Robert Muchembled capture la civilisation des odeurs

Dans cette synthèse inédite et sans équivalent, Robert Muchembled concentre les captivantes mutations de l’odorat en Occident en un voyage olfactif dans la civilisation des mœurs de la Renaissance au XIXe siècle. 

>> Dans cet article, nous vous proposons un extrait sur le rapport entre l’odorat et le surnaturel en Grèce antique, un autre sur la culture scatologique observée chez les savants d’avant le XVIIIe siècle accompagnés de quelques exemples des illustrations centrales contenues dans le volume. Bonne lecture !

Robert Muchembled

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Source : Babelio

Écrivain, professeur honoraire des universités de Paris, chevalier de la Légion d’honneur, Robert Muchembled poursuit ses activités entre Paris et New York. Il a publié plus de trente ouvrages, traduits dans une trentaine de langues, dont L’Orgasme et l’Occident (2005), Une histoire de la violence de la fin du Moyen Âge à nos jours (2008), Les Ripoux des Lumières. Corruption policière et Révolution (2011), Insoumises. Une autre histoire des Françaises du XVIe siècle à nos jours (2013) et Mystérieuse madame de Pompadour (2014).

Les odeurs et le surnaturel

Extrait du chapitre « Sens unique », page 27-28.

Toutes les cultures accordent un grand rôle aux odeurs dans les relations des hommes avec le surnaturel, les dieux ou Dieu. Voici près de 3 000 ans, les Grecs anciens ont posé les bases de la conception occidentale en la matière. Pour eux, une exhalaison ne peut pas être neutre. Elle est soit bonne, comme les délicieux parfums de l’Olympe, soit infecte, telle l’horrible fétidité des Harpies, qui dévorent tout sur leur passage, ne laissant que leurs excréments. En ce domaine, l’agréable est associé au divin, par exemple dans une description d’Alexandre le Grand : « Sa bouche et tout son corps sentaient si bon », écrit Plutarque. Après sa mort, le cadavre n’émet aucune puanteur et le tombeau embaume agréablement (les chrétiens s’en souviendront plus tard en inventant la suave « odeur de sainteté » des athlètes de la foi défunts). Les mortels ordinaires sont évidemment moins bien lotis. Chaud et sec, l’homme est censé avoir meilleure odeur que la femme, froide et humide, selon la théorie des humeurs des médecins grecs, mais cela n’empêche pas certains individus d’empester horriblement.
La pire injure, léguée au XVIe siècle, avec la science médicale antique, est d’accuser quelqu’un de puer le bouc. Au creux de tes aisselles loge un bouc redoutable », écrit un poète. Un autre écrivain parle de « relent pestilentiel » plus horrible que celui « d’un bouc qui vient de faire l’amour ». L’être humain ne saurait se comporter en animal malodorant. Les remugles corporels, haleine, fèces, urine, sueur, rots, sont stigmatisés, parfois de manière plaisante, pour provoquer le rire. Dans tous les cas, il s’agit probablement d’exorciser l’inéluctable cheminement vers la mort, révélé par les émanations délétères. Dans les mythes grecs, ces dernières se trouvent d’ailleurs constamment reliées au thème de la disparition et à celui des sacrilèges [Voir Odeurs antiques, de Lydie Bodiou et Véronique Mehl, 2011].
La perception du fétide déclenche de manière fulgurante la crainte du morbide chez les Grecs anciens. Dans notre propre culture, par opposition, le long règne récent d’une relative désodorisation laisse penser que celle-ci a durablement constitué une sorte d’antidote à l’angoisse existentielle, le silence olfactif se développant parallèlement à celui qui s’imposait au même moment à propos de la maladie et de la mort. En France, la coutume d’enterrer dans les églises et autour d’elles, au cœur des villes ou des villages, souvent à fleur de sol, a été interdite en 1776, par une décision royale imposant le transfert des cimetières loin des lieux habités, pour des raisons d’hygiène publique. Malgré de vives résistances, la nouvelle norme s’est lentement imposée aux siècles suivants. Parallèlement, malades et mourants ont été de plus en plus éloignés du champ social, relégués loin des regards, dans des structures hospitalières. La revalorisation récente de l’odorat indique donc probablement des mutations en cours dans la liaison intime que ce sens entretient avec la crainte du vieillissement et de la disparition, sans que l’on puisse clairement identifier leur ampleur ni leurs causes.


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Fig.18 issue de l’ouvrage – Photo Kunsthistorisches Museum – Museumsverband. DR.

Bézoard oriental monté sur une structure en forme de chêne avec un porc, vers 1700 (or et coquillage; 17,8 cm) – Issue de l’estomac de ruminants exotiques, la pierre de bézoard, ou « pierre de fiel », est très précieuse, très coûteuse, car les médecins affirment qu’elle protège de la peste (figure citée par 155 de l’ouvrage).


Matières joyeuses

Extrait du chapitre 3, pages 57 à 61. les notes de bas de page présentant les sources ont été ici retirées pour plus de lisibilité.

« L’être humain apprend dans la première enfance à considérer l’un ou l’autre des aspects du fonctionnement du corps comme mauvais, honteux ou dangereux. Il n’y a pas de culture qui n’utilise une combinaison de ces diables pour développer, par opposition, son propre style de foi, de fierté, de certitude, ou d’initiative », écrivait au milieu du XXe siècle un psychanalyste réputé [Erik Erikson]. La civilisation française du XVIe siècle paraît s’inscrire en faux contre une telle certitude. Les pages qui suivent montrent que les adultes de toutes classes sociales ne manifestent aucune trace de répression anale ni sexuelle. Au contraire, une robuste culture scatologique et érotique domine aussi bien les mondes paysans que les univers savants. Serait-ce dû à la pratique courante d’emmaillotage des bébés pendant la prime enfance ? Enveloppés de bandelettes comme des momies, seule la tête dépassant, ils marinent dans leurs excréments et leur urine jusqu’à ce qu’on les change. Médecins, parents ou nourrices ne songent guère à diaboliser les déjections enfantines. D’autant que la propreté ne constitue pas une valeur essentielle du temps, l’eau étant réputée dangereuse. Seuls quelques moralistes, à l’exemple d’Érasme, tentent de commencer à refouler l’animalité en l’homme. Il faut attendre le début le début du XVIIe siècle pour voir monter la vague répressive, sous forme d’une diabolisation du bas corporel, objet d’un autre chapitre.

Savante culture scatologique

Des neurobiologistes estiment que les odeurs désagréables seraient surtout celles « de forte intensité à connotation fécale, urineuse, ou de matière biologique en décomposition ». Sécrétions et excrétions seraient vues négativement dans la plupart des cultures. Pour eux, une éventuelle moindre intolérance à ce sujet serait nécessairement liée à l’absence de tout-à-l’égout, à des pratiques agronomiques d’utilisation des résidus organiques et à l’existence de rituels scatologiques . Or ces trois exigences ne sont pas seulement réunies dans les sociétés exotiques étudiées par les ethnologues. Les mondes européens du XVIe siècle y répondent, on l’a vu : les villes sont saturées d’odeurs excrémentielles, l’engrais humain est préféré à tout autre, et les secrets de santé ou de beauté ont abondamment recours aux déjections ou à l’urine.
Une gravure réalisée en 1557, d’après Pierre Bruegel l’Ancien, témoigne de l’importance des recettes savantes d’où découle un véritable cérémonial culturel basé sur les déchets physiologiques. L’œuvre illustre le péché d’orgueil. La partie droite représente une boutique de barbier-chirurgien, également consacrée aux soins du corps. Perché sur un mur qui surplombe le petit auvent protégeant l’entrée, un personnage, dont n’est visible que le derrière nu, fait ses nécessités dans un plat rond. Le surplus s’écoule par la jointure entre l’auvent et le mur, juste à la verticale de la tête du maître des lieux, occupé à prodiguer un traitement facial à un client assis. Devant lui, un aide verse, par une étroite fenêtre, le contenu d’une cruche sur les longs cheveux d’une femme, manipulés au-dessus d’une grande bassine par un monstre à tête de loup. La patente du barbier, l’autorisant de surcroît à vendre des drogues, est placardée sur un muret supportant un message identique pour les illettrés, sous la forme d’un pilon et d’un mortier. Tous deux sont très proches du plat débordant de fente. La leçon du peintre est de toute évidence que les produits d’embellissement sont de la merde, au sens propre du terme. Moraliste, il ne dénonce pas de telles pratiques parce qu’elles sentent mauvais, mais parce qu’elles constituent un péché de vanité : un paon et une coquette, à gauche de l’échoppe, figurent les résultats de rituels médicaux et sociaux très communs en ce temps.
Il y a plus. Sécrétions ou excrétions humaines alimentent le rire. Du moins en va-t-il ainsi jusqu’au rejet des farces médiévales et de la scatologie rabelaisienne, lorsque triomphent le beau langage, le bon ton et les précieuses, pincées avant d’être ridicules. Les années 1620 inaugurent le tournant. Il ne s’agit pourtant pas seulement d’un refus croissant du « vulgaire », des mœurs du bas peuple scandalisant les nouveaux petits maîtres qui tiennent le haut du pavé. Car Mikhaïl Bakhtine se trompait en affirmant que la culture rabelaisienne de la « matière joyeuse » excrémentielle était d’origine populaire. Issue, selon lui, du carnaval médiéval, elle aurait permis le renversement symbolique des valeurs et des hiérarchies durant le temps des fêtes. Le rire ou le grotesque auraient ainsi servi d’antidote contre « le sérieux » dominant. Élaborée avant 1940, alors que l’auteur était persécuté en URSS pour activités antisoviétiques, la théorie, finement présentée, identifie le pouvoir à la répression et le peuple à la résistance, ce qui peut se comprendre dans le contexte de son écriture. Mais Rabelais, curé de Meudon, médecin humaniste, ne s’adressait qu’à un nombre très restreint de lecteurs cultivés. Son approche était également celle des grands intellectuels de l’époque. Elle reste dominante jusqu’à Béroalde de Verville, en 1616, avant de se trouver ensuite supplantée par une conception vigoureusement moralisatrice de l’existence humaine, qui refoule en l’homme toute animalité.
À partir de ce moment, les gens de bien se sentent de plus en plus gênés par les grossièretés rabelaisiennes. La censure des mots crus ou vulgaires lors des rééditions des œuvres trop gaillardes témoigne d’un sens de la honte inconnu des rédacteurs. Il n’est pas rare, au XIXe siècle, de voiler l’infamie en n’imprimant que l’initiale du vocable, suivie de points de suspension. Le même mécanisme de projection anachronique explique pourquoi les passages les plus salaces ou scatologiques sont fréquemment mis au débit du monde populaire par des penseurs et des écrivains refusant d’admettre que leurs semblables aient pu autrefois écrire de telles obscénités. Cependant, les sources de ces dernières sont fréquemment purement savantes. Tel est le cas d’un message sur les odeurs fécales transmis par une gravure, d’après Bruegel, datée de 1562 (figure 4). Un singe grimace de dégoût et se tient les narines en flairant le derrière nu d’un mercier ambulant endormi. Il n’est pourtant pas incommodé par les émanations provenant d’un autre primate, très proche de lui, en train de faire ses besoins dans le chapeau du voyageur. La scène illustre l’idée, commune parmi les thérapeutes de la Renaissance, empruntée aux Grecs anciens, selon laquelle les excréments humains sentent plus mauvais que ceux des animaux . De même, conseiller aux gens de respirer les effluves nauséabonds des latrines pour se protéger de la peste est préconisé par certains médecins, on l’a vu. Ils ne font qu’appliquer l’avis de leurs prédécesseurs antiques sur la manière de refouler un air pestilentiel en lui opposant des remugles encore plus répugnants. Car une « mauvaise odeur chasse l’autre », explique le célèbre chirurgien Ambroise Paré, en prenant l’exemple du bouc amené dans une maison pour écarter la peste. Il veille cependant à se démarquer d’une telle « opinion vulgaire ». Elle le devient, en vérité, lorsqu’une partie du corps médical s’en détourne pour la reléguer au purgatoire des méprisables coutumes des masses. Le long périple du bouc ne s’achève pourtant pas là. Après avoir représenté l’un des pires remugles imaginables en Grèce ancienne, sorte de condensé d’effluences liées à la mort, il trouve sa consécration en incarnant Satan dans les sabbats, à l’époque des bûchers de sorcellerie, surtout après 1580. Dans les dernières décennies du XXe siècle, il figure pourtant fréquemment dans les étables provençales pour éloigner la peste. Ce qui aurait sûrement été applaudi par Hippocrate et ses émules.

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Fig. 4 issue de l’ouvrage, citée page 60. Pierre Bruegel, dit l’Ancien (vers 1525-1569), Le Mercier pillé par les singes, 1562. Source Wikicommons.


Se procurer le livre

Également en librairie, sur un sujet similaire :

18512
Textes réunis par Lydie BODIOU, Véronique MEHL, 2011.

Attiré par le fumet de viande rôtie, Zeus se laisse tromper par Prométhée au creux du cou de sa belle l’amant vient chercher un avant-goût d’extase et si Rufus n’a pas de succès avec les femmes, la raison en est simple: ses aisselles abritent un bouc, insoutenable. L’Antiquité est un monde d’odeurs, un pot-pourri de senteurs méditerranéennes, volatiles mais tenaces, qui accompagnent chaque moment de la vie quotidienne, la toilette bien sûr, mais aussi le mariage, le banquet, la mort et la prière. Lire la suite >>

 

leygonieRécit d’Alain Leygonie, 2016.

37 odeurs abordées, les bonnes et les mauvaises. De l’odeur du fumier au parfum de la rose, en passant par l’odeur du tilleul, l’odeur de l’eau de javel, l’odeur d’Afrique, l’odeur du brouillard, l’odeur du feu de bois, l’odeur de la soupe, l’odeur de la poudre, l’odeur de l’argent, l’odeur de l’encens, l’odeur de la punaise et celle de l’eau de Cologne.
Odeurs familières pour la plupart, choisies par la mémoire. Rien de tel que l’odeur pour restituer le passé. C’est à la recherche du temps passé – de l’enfance en particulier – que nous invite cet ouvrage. Lire un extrait sur ce blog >>

 

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