Alain Leygonie, Les Odeurs : le pain

 

Extrait du recueil Les Odeurs d’Alain Leygonie, paru aux Belles Lettres en mars 2016 (coll. « l’Exception ») :

 

Le pain

Le pain sent bon quand il est chaud. Quand il sort du four, le pain a un parfum délicieux. Un parfum de dimanche matin de fête au village (le charme opère aussi les jours de semaine : grâce à lui, c’est un peu tous les jours dimanche).

C’est une odeur dorée, généreuse, optimiste. Quel que soit le jour de la semaine, aussi débordé que l’on soit, il fait bon attendre son tour dans une boulangerie où se pressent des gens de toute sorte, de toute condition ; on ne s’ennuie pas par une odeur pareille, on ne voit pas passer le temps et l’on oublie un peu ses malheurs. Dans la file d’attente, grâce à la bonne odeur de pain frais, les pauvres se croient riches, les désespérés reprennent espoir, les solitaires se sentent un peu moins seuls et les vieux se sentent rajeunir (en cas de malheur ou de dépression grave, faire un bref séjour chaque matin dans une boulangerie).

En attendant son tour, on pense à la femme du boulanger (le film), à la célèbre fournée des retrouvailles, au petit pain en forme de cœur que le cocu merveilleux offre à l’infidèle ; ou bien on se remémore « Les Effarés », le beau poème de Rimbaud : À genoux, cinq petits – misère ! – / Regardent le boulanger faire / Le lourd pain blond…

On pense du coup au boulanger qui travaille en coulisse (en cachette), qui baigne chaque jour dans l’odeur et qui est au chaud l’hiver pendant que dehors on se gèle. On l’envie, on songe un instant à changer de métier, on donnerait cher pour être à sa place. Il vaut peut-être mieux ne pas être à sa place, on est bien où on est : la boulangerie est un dur métier, beaucoup plus dur que ce qu’on croit.

À cet instant, penché de bon matin sur ma feuille tandis que les boulangers enfournent, je repense à l’époque bénie où le père (le mien) faisait le pain avec la farine du blé qu’il avait semé, moissonné et fait moudre. Du pain pour la semaine, des tourtes de deux ou trois kilos. Il attaquait avant le jour, on était réveillés par les coups du boutoir de la pâte contre le bois dur de la maie. Ploum ! Ploum ! Ploum !… C’est à bras raccourcis que le père travaillait la pâte. Ce que font aujourd’hui les machines, il le faisait à la main et il fallait voir le résultat.

Le résultat, le fin du fin, c’était la bonne odeur de pain chaud qui se répandait l’hiver (je dis l’hiver, car c’est par temps froid qu’on l’appréciait le mieux), à la nuit tombée, autour de la maison et même au-delà. Enfermée, concentrée longuement au moment de sortir le « lourd pain blond », elle envahissait la cour, courait sous le tilleul, gagnait tout le voisinage pour aller se perdre dans les champs – se perdre en remerciements à la terre.

La boucle est bouclée. Le lien est fait entre le pain et la terre, entre l’odeur et la terre, entre la terre et le ciel.

 

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