« Racontez-nous la C.U.F » : entretien à la découverte de la Collection des Universités de France, dite Budé

Avec Jacques Jouanna, directeur de la série grecque, John Scheid et Jean-Baptiste Guillaumin, directeurs de la série latine

En quoi la CUF est et reste une exception française par rapport aux pratiques éditoriales mondiales ? Quelles sont les principales caractéristiques d’une édition CUF aujourd’hui, qui fait qu’on la reconnaîtrait entre mille ?

En un peu plus d’un siècle d’existence, la CUF s’est imposée comme une collection de référence pour les études anciennes, à l’échelle nationale et internationale. Ce statut tient à la fois à la qualité du travail philologique réalisé à l’arrière-plan de chaque volume et à l’efficacité de sa présentation.

La préparation de chaque volume est en effet confiée à un spécialiste, qui travaille en collaboration avec un réviseur (parfois deux lorsque les spécificités du texte l’exigent) désigné par la commission technique. Ce travail de révision, qui constitue une des originalités de la collection, depuis ses débuts, est important aussi bien pour l’auteur du volume que pour le réviseur lui-même. Jacques Jouanna souligne qu’il permet parfois, en quelque sorte, une transmission de maître à disciple, le réviseur pouvant être amené à prendre ensuite en charge d’autres volumes en relation avec celui qu’il a révisé : cela a été le cas par exemple pour la série des volumes d’Hippocrate, dont il a révisé le premier volume paru avant d’être à son tour éditeur de plusieurs autres, jusqu’au dernier paru, qui est également le millième de la CUF.

Du point de vue de la présentation, on reconnaît un volume CUF d’abord à la disposition du texte édité et de l’apparat critique, en belle page, avec traduction française en regard. Fruit d’un travail long et minutieux de réflexion sur le texte transmis par les manuscrits et sur les apports des éditeurs précédents, l’apparat critique explique les choix qui aboutissent au texte retenu ; sa disposition, alliant clarté et densité, constitue l’une des particularités de la collection et permet au lecteur d’accéder facilement aux aspects principaux de l’histoire du texte. Mais au-delà de l’édition critique proprement dite, accompagnée d’une traduction française, qui constitue le cœur du volume, le lecteur dispose d’une synthèse introductive sur l’auteur, l’œuvre et sa transmission (jadis qualifiée de « notice », et qui prend désormais, le plus souvent, la forme d’un article encyclopédique) ainsi que de notes qui, sans viser nécessairement à l’exhaustivité, fournissent les compléments et les orientations bibliographiques nécessaires à la compréhension du texte. À l’origine, la plupart des notes, assez succinctes, étaient disposées en bas de page et seules quelques-unes apparaissaient sous forme de notes complémentaires en fin de volume : il s’agissait surtout de donner au lecteur des indications générales. Cet aspect a toutefois évolué : les notes, consacrées aussi bien aux difficultés du texte qu’à la justification de certains choix textuels, prennent parfois, désormais, l’aspect d’un commentaire continu qui permet de mettre davantage en évidence la cohérence interne du texte et de donner tous les éléments nécessaires à l’intelligence des passages difficiles – il peut arriver que cinq lignes de texte demandent quinze pages de commentaire…

Un volume de la CUF est donc toujours le résultat d’un long travail érudit présenté sous une forme condensée ; c’est précisément cette présentation qui autorise différents modes de lecture et permet à la collection de s’adresser aussi bien aux lecteurs non spécialistes désireux d’accéder aux textes anciens en traduction qu’aux chercheurs intéressés par l’interprétation d’un aspect précis du texte, voire par l’histoire de sa transmission à travers les âges. On peut ajouter que, de manière générale, les éditions de textes ont tendance à mieux résister au temps que certaines monographies, plus vite dépassées.

Après 100 ans d’existence, Les Belles Lettres fêtent enfin leur millième Budé ! La vertu cardinale d’un philologue ne serait-elle pas la patience ? Comment décririez-vous justement le travail d’un philologue consacré à l’édition d’un volume dans la CUF ?

Il est certain que la patience est nécessaire dans tout travail d’édition critique : le rapport entre le nombre de caractères publiés dans un apparat critique et le nombre d’heures de travail nécessaires est l’un des plus petits qui soient ! Il y a d’abord, à l’arrière-plan, une recherche minutieuse et aussi exhaustive que possible sur l’histoire du texte, qui doit envisager à la fois les traces de sa connaissance chez les auteurs antiques, l’étude des documents de première main conservés (généralement des manuscrits médiévaux, éloignés d’un certain nombre de siècles – souvent même plus d’un millénaire – de l’époque de l’auteur), comprendre leurs relations, faire des hypothèses sur la circulation du texte (que lisait-on à une époque et en un lieu donnés ?) et, face à un texte souvent abîmé par les erreurs liées aux différentes strates de copies, reconstruire avec autant de vraisemblance que possible ce que l’auteur antique a pu écrire, en s’aidant si nécessaire des travaux savants déjà réalisés par les éditeurs précédents. De cette vaste enquête qui demande du temps, de la méthode, de l’intuition et une certaine dose de divination lorsqu’il s’agit de reconstituer un texte abîmé, il ne reste que quelques dizaines de page dans l’introduction, les notes d’apparat critique et, parfois, quelques notes philologiques complémentaires destinées à expliquer un choix : la densité de ces éléments (en particulier de l’apparat critique) permet toutefois de ne pas perdre d’information.

Parallèlement à la constitution du texte critique, le philologue en réalise la traduction et le commentaire : ces trois aspects du travail, loin d’être successifs comme on pourrait le penser, constituent trois pôles qui s’enrichissent mutuellement. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas les séparer artificiellement : même lorsque des personnes différentes interviennent plus particulièrement sur l’un des aspects en fonction de leurs compétences, une connaissance approfondie de l’ensemble est absolument nécessaire. Une difficulté de traduction peut en effet amener à revoir l’édition d’un passage que l’on croyait évident, l’approfondissement du commentaire d’un passage peut avoir des conséquences sur la compréhension (et donc la traduction) d’un autre, etc. La conséquence est qu’il s’agit d’un travail en perpétuelle évolution, susceptible d’être toujours complété, approfondi, perfectionné. D’où une difficulté, qui n’est pas des moindres : il faut savoir terminer un volume de la CUF…

Quelles sont les orientations futures de la CUF (les grands chantiers sur le point d’aboutir, ceux qui vont démarrer) ? Plus particulièrement les chantiers lancés « par auteur »...

La littérature antique conservée forme par définition un corpus fini et stable, les découvertes de textes inconnus ou réputés perdus étant fort rares. Pourtant, lorsque l’on regarde, pour le latin, la liste des œuvres fournie par le Gaffiot, ou, de manière exhaustive, par l’index du Thesaurus Linguae Latinae, on se rend compte que de nombreux textes ont encore leur place dans la CUF, même en laissant de côté ceux qui relèvent, par leur thème ou leur époque, d’autres projets éditoriaux (littérature chrétienne ou du Haut Moyen Âge par exemple). Certains auteurs latins « classiques » ne sont pas encore tout à fait complets dans la collection, qui s’efforce de remédier à ces lacunes. Par ailleurs, ces dernières décennies, par rapport à son point d’ancrage initial, la CUF latine a fait une place importante à l’Antiquité tardive ainsi qu’aux textes scientifiques et techniques, avec des commentaires appropriés à ces œuvres souvent difficiles de prime abord et nécessitant un arrière-plan interprétatif. On peut citer également les commentaires anciens sur des œuvres latines classiques, qui ont fait l’objet de plusieurs volumes récents et en cours de préparation après avoir été longtemps laissés en marge, comme une forme de littérature secondaire dans laquelle on venait puiser des détails interprétatifs de manière ponctuelle. C’est le cas en particulier du commentaire de Virgile par le grammairien Servius. La traduction et les notes des deux versions transmises de ce commentaire linéaire de l’œuvre rendront des services inestimables à tous ceux qui s’intéressent à la poésie de Virgile, et au-delà par les nombreuses informations sur la Rome antique qu’elles contiennent. Enfin, dans la mesure où la connaissance de l’histoire des textes et la bibliographie sur leur interprétation a évolué depuis les origines de la CUF, certains volumes, devenus eux-mêmes des « classiques » de la collection, demandent à être revus ou repris.

Pour la série grecque, Jacques Jouanna rappelle les chantiers lancés ces dernières années pour les néo-platoniciens (grâce à Alain Segonds), les Alchimistes grecs, les historiens grecs de Rome (Dion Cassius, Denys d’Halicarnasse, Appien, Arrien), la rhétorique (Choricios de Gaza, Eustathe, Libanios), les mathématiques et la physique de la période hellénistique (Catoptriciens, Sérénus, Héron d’Alexandrie) et bien sûr la médecine avec Soranos, Nicandre, Hippocrate ou Galien, dont le Ne pas se chagriner, inédit, fut édité pour la première fois dans la collection.

Pourriez-vous citer chacun une publication ou un ensemble de publications auxquels vous êtes particulièrement attachés au sein de la CUF, en nous expliquant pourquoi ? 

Eu égard à la variété des œuvres éditées dans la CUF et à la diversité des approches qui, depuis les origines de la collection, ont caractérisé leur traduction et leur commentaire, chaque lecteur peut trouver dans la collection un volume ou un ensemble de volumes en résonance avec ses goûts ou avec ses travaux de recherche. Jacques Jouanna souligne l’importance, à ses yeux, de l’édition de Thucydide par Jacqueline de Romilly, pour la perfection de la traduction et la sobriété du commentaire. John Scheid, quant à lui, considère comme une réussite particulière l’édition des livres qui subsistent de l‘Histoire d’Ammien Marcellin sous la direction de Jacques Fontaine, qui présente une traduction à la fois élégante et précise, essentielle dans une collection scientifique. Ceci n’était pas toujours le cas dans le passé, et il faut parfois reprendre les traductions des éditions plus anciennes. La réédition récente des livres 1-5 des Elégies de Martial en donne un exemple. À titre personnel, Jean-Baptiste Guillaumin est attaché à la publication des textes qui s’inscrivent dans un mouvement de transmission des savoirs et de réflexion philosophique en langue latine : au-delà du public des spécialistes de l’Antiquité, ces œuvres, dans leur diversité, sont de nature à intéresser des lecteurs relevant d’autres champs disciplinaires. Une des spécificités de la CUF est en effet de mettre à disposition de lecteurs variés un travail philologique solide susceptible d’alimenter leur réflexion.

Pourquoi la pérennité de la CUF est-elle si essentielle par rapport à notre patrimoine culturel commun ?

La CUF fournit des éditions de textes « classiques » tout en étant elle-même devenue, depuis longtemps, une collection « classique » passée entre les mains de nombreuses générations de lecteurs, et facilement identifiée, en librairie ou en bibliothèque, grâce à ses deux couleurs et à ses deux logos. Dans le paysage scolaire et universitaire français, la chouette et la louve ont longtemps symbolisé le patrimoine littéraire de l’Antiquité gréco-latine. Si la place des « lettres classiques » dans l’enseignement a tendu à se restreindre ces dernières décennies, l’intérêt pour ces littératures et pour les mondes qu’elles reflètent reste vif, comme on peut le voir aussi bien chez les étudiants non spécialistes que dans certains sujets traités par les médias à destination du grand public. Dans une époque marquée par l’immédiateté, l’accès aux sources anciennes paraît salutaire à la fois pour continuer à transmettre un patrimoine commun qui a irrigué la littérature, la culture et les arts pendant des siècles, et pour inviter à réfléchir, par l’expérience de la lecture, sur les écarts entre les représentations antiques et les nôtres. Seule la CUF offre aux lecteurs un accès facile à la plupart des auteurs antiques tout en orientant ceux qui le souhaitent vers des travaux érudits complémentaires. Enfin, à l’heure des « humanités numériques », qui fournissent depuis quelques années de nouveaux types d’éditions et impliquent des parcours de lecture différents (souvent utiles aux chercheurs, mais globalement plus fragmentés), le maintien d’un support livresque reste sans doute le meilleur garant d’une lecture suivie et d’une réflexion d’ensemble sur les textes.

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