Comment être heureux ? Épicure ou le raisonnement d’un homme sobre

Dans une approche plus poétique que philosophique, Charles Senard s’interroge sur l’essence de l’épicurisme et son apport aujourd’hui, alors que Jean-Louis Poirier propose la nouvelle traduction commentée et illustrée d’un philosophe souvent pris à contresens.

« Il n’est jamais ni trop tôt ni trop tard pour prendre soin de son âme. »
Lettre à Ménécée

« Si Philosopher c’est se livrer à l’activité du philosophe, pour Épicure, c’est vivre en philosophe, ce n’est pas étudier la philosophie ou l’enseigner, et cette activité s’exerce sur soi-même, comme le suggère clairement la référence à la santé.
Nul ne cherche à paraître en bonne santé, cela ne veut rien dire : il s’agit de l’être réellement soi-même. Et philosopher c’est pareillement veiller à la santé de son âme. » Jean-Louis Poirier

« Peu importe, en définitive, ce que nous faisons, même si ce n’est pas grand-chose, même si ce n’est rien; c’est la façon dont nous le faisons, notre attitude, qui seule importe. Pour les épicuriens, le plaisir pur est une disposition plus qu’un état sensoriel à proprement parler, il tient à un certain sentiment que j’ai de moi-même. » Charles Senard

I • Épicure, Lettre à Ménécée et autres œuvres, traduit et introduit par Jean-Louis Poirier

Épicure à la lettre ?

Traduire Épicure et en donner une version lisible par tous est un défi. Le texte grec, à nous transmis depuis l’Antiquité, est aujourd’hui enfoui sous la multiplicité des éditions et des interprétations, parfois obscures, toujours divergentes, qui le recouvrent et le rendent insaisissable, tant l’approche scientifique est laborieuse, tant la recherche d’un texte fiable est désespérante. Avec l’amoncellement infini des corrections, la philologie ouvre la voie au nihilisme. L’occasion est belle, certes, de se libérer de tout cet appareil, mais le texte en quelque sorte brut auquel nous sommes reconduits paraîtra aussitôt abrupt, exactement impénétrable : en fait, c’est bel et bien à partir de la longue suite de corrections, éditions, citations, défenses et réfutations qui l’ont mis à distance que nous avons appris à lire Épicure et à lui donner une figure incertaine, mais recevable.

Il faudra en passer par là : toute honte bue, on se résoudra à lire Épicure en rétrospection, en partant de la tradition épicurienne, selon une lecture faussement ingénue qui est celle que nous proposons et dont nous assumons les choix.

Les œuvres que nous donnons ici, à l’exception des Sentences vaticanes, découvertes au XIXe  siècle parmi les manuscrits de la Bibliothèque vaticane, se trouvent dans le Livre X des Vies des philosophes illustres de Diogène Laërce, consacré à Épicure. Il s’agit de la Lettre à Ménécée et des Maximes capitales. Comme nous donnons l’essentiel du Livre X des Vies, le lecteur y trouvera pratiquement tout ce qu’il peut souhaiter savoir de la vie et de l’œuvre d’Épicure.
Jean-Louis Poirier.

À la poursuite du bonheur

Les pages qu’on va lire ne présentent pas une morale, directive et ennuyeuse. Elles présentent une sagesse. Cela veut dire deux choses : d’un côté, une sagesse propose un choix de vie, comme une promesse de salut, en cette vie ; d’un autre côté, ce choix de vie, qui relève de l’exercice de la raison, s’ordonne à une réflexion sur ce qu’est la vie et sur ce qu’elle nous réserve dans le monde tel qu’il est. Sous son premier aspect, cette sagesse, qui résume les valeurs de la culture antique, est tranquille, elle conduit au bonheur ; sous son second aspect, elle est subversive, elle prend toute la mesure d’un monde  sans espoir, radicalement indifférent à notre existence.

Illustré par Hubert Le Gall


II • Carpe Diem, Petite initiation à la sagesse épicurienne, de Charles Senard

Le bonheur tient à peu de choses. Il se cueille au jour le jour dans les parterres fleuris du beau jardin, millénaire, de la sagesse épicurienne. Le philosophe grec Épicure (340-270 avant J.-C.), mais aussi les grands poètes qu’il a influencés, Horace, Lucrèce, Virgile, bien d’autres encore, jusqu’à la Renaissance et au-delà, promettent le bonheur pourvu que nous sachions nous contenter de sobres plaisirs. 
Charles Senard, au fil des chapitres, les égrène : conversations amicales, amour et poésie, campagne charmante, bons vins, trésors des souvenirs. La philosophie épicurienne est l’un d’eux, d’autant plus précieux qu’il est fragile : beaucoup de ses grands textes ont disparu, plusieurs ont été sauvés in extremis, déchiffrés dans les rouleaux carbonisés, patiemment dépliés, d’une bibliothèque d’Herculanum.
Dans ces pages légères et profondes, l’auteur propose une initiation poétique à une philosophie source d’inspiration quotidienne.

Sans rempart contre la mort

Extrait du chapitre 2.

Ce n’est pas un exercice effrayant que de considérer chaque nouveau jour comme le dernier qui luit pour nous :

Nous habitons tous une cité sans rempart contre la mort.

Ce passage – somptueux – du traité Sur la mort de Philodème de Gadara, qui reprend la Sentence vaticane 31 d’Épicure, a été déchiffré sur l’un des rouleaux carbonisés retrouvés par miracle dans la bibliothèque d’une élégante villa côtière d’Herculanum, qu’écrasèrent débris et boue brûlante provenant du Vésuve un triste jour d’octobre 79 ap. J.-C., lui apportant une cruelle confirmation.

Car la mort est imprévisible. Moins sans doute aujourd’hui qu’alors, du fait des avancées de la médecine. Il y a toujours des accidents, des catastrophes naturelles et –  nous en sommes bien persuadés à présent – des pandémies:

Contre le danger à éviter,
jamais l’homme n’est assez vigilant d’heure en heure.

Quid quisque uitet,
nunquam homini satis cautum est in horas.

Philodème l’affirme, «se laisser saisir entièrement par la mort quand elle surgit, comme si l’on était confronté à quelque chose d’inattendu et de très surprenant, voilà qui est stupide, assurément ». Nous n’avons pas de rempart qui nous protégerait de ses assauts.

La mort est imminente. Elle l’emportera bientôt: notre vie est «au total si brève» (uitae summa breuis), rappelle Horace. Le poète évoque en des vers poignants et célèbres, le passage rapide du temps et par suite l’inévitabilité du trépas :

Ah! elles s’enfuient, Postumus, Postumus, elles glissent les années…
Eheu fugaces, Postume, Postume labuntur anni…

La mort est inéluctable, nous ne pouvons pas lutter (luctari) contre elle, elle est «indomptable »: «nous avons reçu une drogue mortelle à la naissance ». Nous sommes, dit Philodème, comme de la vaisselle de verre ou de terre choquée à de nombreuses reprises contre le plus dur des métaux, qui finira par céder. Horace compare le temps qui passe à un flot qui emporte tout, évoquant le Styx, « onde sinistre » qu’il nous faudra tous traverser, ou le Cocyte.

 Ni les divinités, ni notre statut social (si nous sommes célèbres ou de grands personnages), ni même nos richesses n’y changeront rien : « nous devrons faire la traversée, que nous soyons rois ou cultivateurs indigents ».

[Les citations d’Horace proviennent des Odes]

III • Philodème de Gadara, Sur la mort

La fin (seule conservée) du livre IV et dernier contenu dans le papyrus d’Herculanum (PHerc.) 1050 et intitulé Sur la mort est un texte épicurien d’une grande importance, composé par Philodème sans doute vers la fin de sa vie, à l’époque où Cicéron, son « familier », rédigeait les Tusculanes. Les références aux écrits d’Épicure et de Métrodore et à leur mode de vie et de pensée en constituent la trame sur laquelle se tisse la récapitulation attentive de tous les motifs et arguments, sources de souci voire de douleur (« piqûres ou morsures bien naturelles »), que le philosophe tient à éliminer peu à peu pour nous aider à nous débarrasser de la peur de mourir. Ni « consolation » ni « divertissement », ni démonstration abstraite, la conclusion du Sur la mort est une ode très personnelle et poétique à la vie agréable et sereine, qui s’offre généreusement à qui s’est rendu capable d’en percevoir l’utilité et la richesse. Dans la « cité sans remparts que nous habitons tous », l’unique secours contre la « folie des insensés », selon Philodème, demeure la philosophie pratiquée entre amis du Jardin.

Il vient de paraître dans la Collection des Universités de France, établi, traduit et annoté par Daniel Delattre.

Se procurer ces ouvrages

ÉPICURE, Lettre à Ménécée et autres œuvres

Introduction, traduction et notes par Jean-Louis Poirier. Illustrations d’Hubert Le Gall

12 x 19.5 cm • 112 pages

13,50 € – En librairie le 21 octobre 2022

CHARLES SENARD, Carpe diem, Petite initiation à la sagesse épicurienne

12 x 19.5 cm • 192 pages

19 € – En librairie – Paru en août 2022

PHILODÈME DE GADARA, Sur la mort. Livre IV

Texte établi, traduit et annoté par Daniel Delattre • Bilingue grec – français

12 x 19.5 cm • CLXIV + 296 pages •

69 € – En librairie – Paru en mai 2022


Le clin d’œil de la chouette :

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Notre campagne d’affichage dans le métro parisien à l’occasion du 1000e Budé s’achève demain : l’avez-vous vue ?

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