Maurice Garçon, Journal :1912-1939, les premières années d’un monument littéraire

Maurice Garçon (1889-1967) fut l’un des plus grands avocats de son temps. De 1912 à sa mort, il a consigné sous une plume vivante, directe et fluide, souvent acérée, inimitable, les événements, petits et grands, dont il était le témoin ou l’acteur. Il vient de prêter serment quand il commence ce journal, loin d’imaginer qu’il va devenir monumental. Après un premier volume couvrant les années d’Occupation, nous en publions aujourd’hui les premières années, jusqu’en 1939.

Édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment. Une co-édition Les Belles Lettres / Fayard.

« Un soir de juin 2002, j’étais allée interroger Françoise Lhermitte sur un contemporain de Maurice Garçon, son père. À la fin de notre entretien, je lui ai demandé quel ouvrage je devrais lire pour mieux le connaître. Elle m’a conduite dans l’entrée de son appartement et a ouvert un discret placard où des cahiers d’écolier recouverts de toile foncée étaient serrés sur un rayonnage, chronologiquement. Il y en avait quarante-trois. «C’est son journal», m’a-t-elle dit. Je lui ai demandé quel éditeur l’avait publié. «Aucun.»
Françoise Lhermitte m’a permis d’en feuilleter quelques-uns. Comme elle avait établi un index, j’ai trouvé facilement les pages relatives à Georges Mandel et à Gabriel Péri. J’ai été aussi stupéfaite qu’éblouie. Dans son testament, Maurice Garçon avait laissé à sa fille le soin de publier son journal si elle l’en jugeait digne, façon qui ressemblait fort à un encouragement.
Grâce à Claude Durand, qui ne reculait jamais devant un manuscrit monumental, cette dernière volonté continue aujourd’hui à être exaucée. » Pascale Froment

Maurice Garçon a tenu son journal du 29 février 1912 au 21 décembre 1967, une semaine avant sa mort, sur 43 cahiers d’écolier cousus, de format 17 x 22 cm (numéroté comme les autres a posteriori, le premier, consacré à la seule histoire familiale, court de 1922 à 1960).
Le présent volume correspond à la séquence des cahiers 2 à 15, qui couvre les années 1912 à 1939.

Maurice Garçon a connu les deux guerres mondiales. On a vu, avec le récit de la seconde, combien il avait su faire revivre l’époque et rendre, avec une acuité rare, l’atmosphère de Paris occupé. C’est encore de Paris qu’il rend compte de la première, car il est réformé. Statut qui le protège et le culpabilise: il est rangé parmi les planqués de l’arrière, les embusqués méprisés des combattants. Il tentera de s’engager, en vain. Soulagement… Il se retrouve commis d’office dans nombre de conseils de guerre où il rode son talent d’orateur hors de pair.

Le 30 décembre 1916, il assiste pour la première fois à une exécution capitale et réalise à quel point il aurait souhaité ne jamais avoir à accompagner un client en pareille circonstance. Malheureusement, l’année suivante à nouveau, un autre de ses clients est condamné à mort. Un parricide pour l’exécution duquel un cérémonial spécial est mis en œuvre. Maurice Garçon ici n’en dit mot.

La guerre s’installe et il s’étonne que la vie continue comme avant, même si peu à peu la tension apparaît: «Et la guerre dure toujours, apportant à chaque réveil du jour une complication nouvelle et une force plus grande. C’est une phrase qui sere trouve dans ces souvenirs. Elle vient de loin en loin. Celui qui lirait plus tard ces lignes s’étonnerait du peu de place qu’y occupe la guerre. C’est qu’en vérité il semble qu’il ne se passe rien à Paris» (septembre 1916). Au mois de novembre, lorsque les magasins ferment à 18 heures pour économiser l’énergie, la vie s’assombrit: «Paris commence à comprendre la guerre parce que Paris commence à souffrir. La vie devient difficile pour tous, impossible pour quelques-uns» (9 février 1917). En janvier 1918, avec les premiers bombardements, sa description de l’effroi qui saisit les Parisiens est impressionnante: un mélange d’incrédulité et de crainte qui précède la panique, puis la résignation dans la pénombre imposée par les autorités. La vie doit continuer et c’est seulement au début de novembre que les rumeurs de paix deviennent réalité avec bientôt la signature de l’armistice. […]

À chaque fois, son récit sur le vif, émaillé de commentaires plus ou moins bienveillants, restitue l’atmosphère de l’époque. Des événements moins marquants comme les Six Jours de Paris, au vélodrome d’hiver, ou le meeting aérien de Vincennes au cours duquel Clem Sohn, l’«homme-oiseau» américain, se tue sous ses yeux, lui sont tout de même l’occasion de véritables reportages. […]

Un trait étonnant chez lui est l’intérêt qu’il développe un temps pour le paranormal et les sciences occultes. On peut en dater le début grâce à ce journal, lorsqu’il accepte de défendre à Bordeaux, en janvier 1920, l’archimandrite Joseph Saboungi accusé d’avoir envoûté la mystique Marie Mesmin, concierge devenue voyante (une vierge de plâtre aurait pleuré chez elle…). […] Il rencontre des médiums, des alchimistes, des guérisseurs. Le 9 décembre 1922, il participe à nouveau à une séance de spiritisme peu concluante avec un voyant, à l’Institut métapsychique de Paris, et à une autre encore, le 11 novembre 1923 : «je n’y retournerai plus», déclare-t-il. En janvier 1925, il confesse: «les choses de l’occulte m’attirent car c’est là qu’on mesure le mieux l’incroyable sottise des hommes». […]

Curieux de tout, Maurice Garçon court les expositions, les spectacles de music-hall, les premières au théâtre. Mais, bien ancré dans son milieu conservateur, il passe souvent à côté de la modernité. Ainsi le théâtre d’avant-garde, et notamment le Vieux-Colombier, ne trouvent-ils pas grâce à ses yeux. Il en méprise les décors dépouillés et, le 25 décembre 1920, alors que les Ballets russes triomphent au Théâtre des Champs-Élysées, il est au Théâtre des Variétés pour revoir une pièce lourdaude d’avant-guerre. Il se sent à l’aise dans cet univers démodé et s’en amuse: « Succès assez frais, écrit-il : c’est une pièce à jouer en été» (14 novembre 1912). Son éphémère expérience d’auteur de théâtre a d’ailleurs tourné court. S’il avait un temps rêvé de vivre de sa plume, il s’est vite rendu compte que son avenir n’était pas là. […]

Sous cette IIIe République si riche en scandales, Maurice Garçon ne se prive pas de fustiger la corruption ni d’observer les événements politiques et de les commenter: montée du nazisme en Allemagne, émeutes de février 1934 à Paris ou avènement du Front populaire qu’il ne prise guère. Au cours d’un déplacement professionnel à Berlin en novembre 1938, il se voit forcé à visiter l’exposition «Le Juif éternel», qui sera copiée à Paris sous l’Occupation. L’expérience lui apporte un violent éclairage sur la politique raciale du IIIe Reich qui l’écœure profondément. Ce qui ne le met pas à l’abri des préjugés racistes et antisémites. […]

Le plus grand talent de Maurice Garçon, ce qu’il maîtrise le mieux, c’est l’art du portrait. Au risque d’offenser: «Je suis souvent trop sévère pour les autres. Le dénigrement est toujours facile et trop souvent injuste et, avançant en âge, on comprend mieux que la sévérité ironique est un procédé à la portée seulement des jaloux et des envieux » (début 1927). Ses coups de griffe sont rudes en effet. […]

Vingt-sept ans ont passé. Vingt-sept ans d’un récit qui tient plus de la chronique que de l’autobiographie. Vingt-sept ans qui ont modelé l’avocat débutant en figure du barreau dans la force de l’âge, alors que menace la Seconde Guerre mondiale.

Pascale Froment et Pascal Fouché. Extraits de l’introduction.

La guerre, un jeu de l’esprit • Extrait #1 du journal

❧ 25 juillet 1914

Avec mes parents, je dîne chez leurs amis les Mallein.

Depuis hier, l’Autriche a envoyé un ultimatum à la Serbie. Les journaux parlent de guerre. Il court des bruits pessimistes. Depuis par mal d’années, j’entends à la maison annoncer la guerre presque à chaque printemps. C’est un peu une manie chez ceux qui ont connu la guerre de 1870.

Pendant tout le repas, on n’a parlé que d’événements internationaux. Je n’ai fait qu’écouter ces propos qui me paraissent vains.

D’abord il fut question de mobilisation. On se demandait si la hâte du danger n’en troublerait pas le développement, puis on examina les forces en présence. Les convives révélaient une connaissance de la géographie qui me faisait honte. Les frontières, les villes, les forts, les passages possibles n’avaient pour ceux qui parlaient aucun secret. Ils semblaient connaître les effectifs. Ils jonglaient avec les centaines de mille hommes, les faisaient manœuvrer, envahir, reculer et tuer avec une étonnante facilité.
Peu à peu la discussion s’élargit et, de localisée, la guerre devint générale.

La Russie battait les Autrichiens après avoir traversé la Roumanie, et l’Allemagne entrait en campagne. La France n’hésitait plus à s’y mêler et Poincaré qui revient en ce moment d’un voyage en Russie était fait prisonnier au passage du côté de Copenhague. L’Angleterre enfermait alors le Kaiser dans le fjord de Bergen où il villégiature en ce moment.

Les proportions du conflit devenaient immenses. La Belgique envahie se défendait à coups de canon et le Japon profitait de l’occasion pour nous prendre l’Indochine. Les États-Unis s’annexaient le Canada. Enfin le monde entier se livrait une bataille impitoyable.

J’étais ému et inquiet lorsque, vers 11 heures, quelqu’un partit, ce qui amena un départ général. Dans l’escalier quelqu’un dit à mon père:
– Où passez-vous l’été?
– Dans le Poitou, comme d’habitude… Et vous?
– Moi je comptais me rendre à la mer mais, réflexion faite, j’irais visiter les Ardennes que je ne connais pas… Il paraît que les forêts y sont magnifiques…

Et je me suis senti rasséréné. La guerre, la grande guerre qui avait alimenté la conversation depuis deux heures, n’était qu’un jeu de l’esprit. 


Depuis six heures déjà qu’on est en guerre, on veut penser à autre chose • Extrait #2 du Journal

❧ 1er août 1914

Depuis deux jours, la guerre était imminente. Ce matin, Jaurès était assassiné. À trois heures, quatre coups de canon tirés aux Tuileries éveillaient les Parisiens et, quelques heures plus tard, des petites affiches manuscrites convoquaient les réservistes dans une mobilisation générale.

Ce soir, j’ai parcouru les boulevards de bout à bout depuis le boulevard Sébastopol jusqu’à l’Opéra. J’y ai été frappé du calme et particulièrement celui des femmes. Beaucoup de couples enlacés qui vont gravement aux nouvelles. Même, il y a depuis quelques heures une transformation parmi les hommes. Ils ne regardent plus les femmes de même air. Il semble qu’ils ont oublié la gaudriole.

Les crieurs de journaux passent par poignées en hurlant. On leur achète assez peu. Tous les journaux se répètent. Quand on en a lu un, on les a lus tous. Devant Le Matin, la foule est dense. Sur le grand transparent bleu, on annonce la mobilisation et rien de plus. Le pays semble résolu et l’on n’entend ni paroles de regrets ni paroles de haine. C’est la guerre. On la subit, on l’accepte, il faut ce qu’il faut, paraît être la devise.

Il n’y a pas d’hommes saouls.

Les cafés n’ont plus de tables ni de chaises aux terrasses. Les consommateurs sont à l’intérieur mais pas très nombreux. Au Royal, qui a portes et devanture ouvertes, on joue la Marche Lorraine. Les passants stationnent sur le trottoir et écoutent avec plaisir mais ne manifestent pas.

Une voiture du train soulève l’enthousiasme sur son passage. La soirée est chaude. Les esprits s’échauffent un peu à mesure que l’heure s’avance. Quelques cortèges de braillards parcourent la chaussée en chantant La Marseillaise. De loin en loin dans ces groupes, quelqu’un crie:
 – À Berlin…!
Mais il n’y a pas d’écho.

Je n’ai pas vu 1870 mais j’ai lu que le jour de la déclaration de guerre, on avait beaucoup crié: «À Berlin». Je doute, d’après les récits, que le populaire ait conservé autant de dignité. Les promeneurs s’arrêtent lorsque passe un de ces monômes; s’il est surmonté d’un drapeau, on salue. Puis on reprend sa marche avec gravité. La dignité domine. Vers onze heures, il m’a semblé qu’on en avait assez d’être sérieux. On cherchait à s’égayer. On entendait des rires. On voulait oublier l’embêtement présent. On ne peut pas s’éterniser dans la gravité. Depuis six heures déjà qu’on est en guerre, on veut penser à autre chose. On veut chasser les idées tristes. C’est à peine si, un couple échangeant des propos confidentiels, on voit une femme émue essuyer une larme furtive. La gouaille l’emporte. Dans le métro que j’ai pris pour le retour et qui était bondé, j’ai entendu un mot bien drôle. Un homme voulait entrer à toute force dans le compartiment trop plein. Il poussait. Un voyageur qui était dans le wagon le repoussait:

– Où vas-tu? demanda celui qui était dans le train.
– À Réaumur-Sébastopol.
– Eh bien moi je vais te défendre à la frontière!

Et le faisant reculer d’une bourrade, il ferma la porte.


Maurice Garçon, de l’Académie française
JOURNAL 1912-1939


Édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment

Livre broché, couverture à rabats • 16 x 24 cm • 736 pages • Facsimilé, index • EAN13 : 9782251453385

35 € – En librairie le 16 septembre 2022 et sur notre site internet


Maurice Garçon aux Belles Lettres

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