Hoplites, rameurs, démocratie et esclavage : Fernand Braudel, Les Mémoires de la Méditerranée

Écrit en 1969 et précédemment paru aux éditions De Fallois en 1998, revoici en librairie un ouvrage culte du grand Fernand Braudel, accompagné de riches illustrations. Extraits.

« Sur l’immense passé de la Méditerranée, le plus beau des témoignages est celui de la mer elle-même. Il faut le dire, le redire. Il faut la voir, la revoir. Bien sûr, elle n’explique pas tout, à elle seule, d’un passé compliqué, construit par les hommes avec plus ou moins de logique, de caprice ou d’aberrance. Mais elle resitue patiemment les expériences du passé, leur redonne les prémices de la vie, les place sous un ciel, dans un paysage que nous pouvons voir de nos propres yeux, analogues à ceux de jadis. Un moment d’attention ou d’illusion : tout semble revivre. »

On l’a compris. Ce livre est le fruit d’un vieil amoureux de la mer Intérieure qui en dévoile pour nous les balbutiements enrichis d’un savoir encyclopédique. L’historien des grands espaces et des longues durées apporte son métier et sa vision à la Préhistoire et aux antiques civilisations qui, jusqu’à l’accomplissement de la conquête romaine, ont bordé et fait la Méditerranée.
D’où une vision très libre et stimulante de ces civilisations dans leur milieu géographique, les mouvements de leurs populations, les conflits qui opposent nomades et sédentaires, l’interminable évolution technique de la domestication du feu à l’écriture, et la mise en situation de chaque grande réalisation culturelle des premiers moments de vie en Mésopotamie à l’épanouissement de la civilisation romaine…

Des pages qui, à travers les peintures de mégalithes, de pyramides, de temples grecs ou de basiliques se découpant dans une lumière d’azur, nous renvoient l’image d’un passé éternellement présent.

Hoplites et rameurs

La guerre archaïque, c’était l’Eupatride athénien à cheval, ou mieux sur son char. Vers le VIIe siècle, l’hoplite commence à imposer ses services. L’hoplite, c’est le fantassin lourd, équipé d’une cuirasse de bronze, d’un bouclier, d’un casque, de jambières (les cnémides), d’une longue lance d’estoc qu’il manie de la main droite. Il s’avance vers l’ennemi serré contre ses compagnons, dans la masse compacte de la phalange : soit plusieurs rangs d’hommes au coude à coude, protégés par la ligne des boucliers étroitement joints, comme les écailles d’une cuirasse. Toute cette troupe va du même pas.

Sur le vase Chigi (environ 640), à côté des hoplites, un musicien joue de la double flûte : il bat la mesure et fait avancer d’un même mouvement la phalange entière. Cette discipline est le fruit d’un entraînement sur les terrains du gymnase. Du coup, au premier rang des vertus militaires ne se trouve plus la témérité nécessaire aux combats singuliers, mais la technique, la maîtrise de soi. La guerre est une sorte de match avec ses règles, voire ses « aspects ludiques », les adversaires choisissant parfois d’un commun accord le champ clos de la rencontre. Ainsi se battent, au VIIe siècle, dans l’île d’Eubée, Chalcis et Érétrie, et c’est à partir de ces empoignades eubéennes que la tactique hoplitique semble avoir gagné les diverses cités grecques, vers le milieu du siècle. À Sparte, les jeunes divisés en deux camps s’entraînent dans une des îles de l’Eurotas : la troupe vaincue est celle que les vainqueurs arrivent à précipiter à l’eau.

Partout assez logiquement la société militaire allait s’intégrer, sous une forme ou une autre, à la société politique, et lui imposer ses exigences.

Au sortir des guerres dominées par la cavalerie des seigneurs, l’hoplite, c’est l’avènement du fantassin – un événement révolutionnaire comme toujours et partout, en Grèce comme dans la Chine du VIe siècle avant J.-C., comme dans les Cantons Suisses du XVe siècle, au temps de Charles le Téméraire. Cet hoplite, qui fournit ses armes et devient citoyen à part entière, se recrute parmi les paysans des campagnes urbaines. Une révolution sociale et politique en découle, dont seules les formes et modalités changent d’un État à l’autre (ainsi, à Sparte, les hoplites forment une armée de métier, celle des Égaux). Partout assez logiquement la société militaire allait s’intégrer, sous une forme ou une autre, à la société politique, et lui imposer ses exigences. Le paysan athénien, propriétaire de son lopin de terre, de son kléros, exige de la cité le respect de ses droits, elle devra le protéger, le délivrer des liens que crée sans fin son endettement à l’égard du grand propriétaire. Le règlement de ce problème difficile a fait naître en quelque sorte les formes nouvelles du gouvernement. Le grand succès de Solon a été la Seisachteia, l’opération par laquelle il a permis au paysan de secouer son fardeau de dettes.

Un soldat citoyen est né : Hérodote et Thucydide peuvent comparer l’attitude du soldat grec, combattant pour ses libertés, au soldat perse mené à la bataille à coups de fouet. Mais ce soldat paysan apporte, dans une ville comme Athènes, ses préjugés de campagnard pour qui le travail de la terre (et l’oisiveté que procurent soit l’aisance foncière, soit les repos agricoles de l’hiver) sont seuls dignes de l’homme. Tout autre travail avilit : l’artisan, le mineur, le marchand, le marin sont des inférieurs. Or, le commerce et l’industrie se développent ; des étrangers, des esclaves, des paysans sans terre se chargent des basses besognes que prodiguent la ville et le port du Pirée. Certains d’entre eux font fortune, les autres, éternels misérables, constituent la quatrième classe de Solon, les thètes. Mais eux aussi, la guerre va les conduire par la main, et ils finiront par obtenir les droits politiques de base (l’assistance à l’Assemblée du Peuple) au Ve siècle.

Une armée de rameurs

Leur importance s’affirme du jour où Athènes devient, à la veille de la seconde guerre médique, une puissance maritime. Le métal blanc des mines du Laurion, alors nouvellement découvertes, a servi à la construction de deux cents trières. Elles hivernaient dans le port militaire de Cantharos, au Pirée ; mais à chaque printemps il fallait, pour les lancer, une armée de rameurs. La trière n’est qu’un projectile destiné à frapper de son éperon le flanc du navire ennemi : « Comme voilier elle n’a que des défauts : ne louvoyant pas, elle ne peut courir qu’aux allures portantes. La voile n’est donc pour elle qu’une force d’appoint et, dans la bataille, on ne hisse la voile (l’akateion) que pour fuir. » La trière n’est apte à jouer son rôle d’outil de guerre que lancée par un fort moteur humain.

Entassés à bord, ne pouvant s’étendre pour dormir qu’à terre, lorsque le bateau a été tiré la nuit sur le rivage, les rameurs ont un dur métier, si dur qu’il sera, par la suite des siècles, réservé aux forçats. Pourtant, au temps d’André Doria et de don Juan d’Autriche, au XVIe siècle après J.-C., les misérables étaient assez nombreux pour fournir des galériens volontaires, des buonavoglie comme on disait en Italie. Il faut qu’au temps de Périclès la misère ait été tout aussi mauvaise conseillère puisque les rameurs grecs sont des hommes libres et salariés. Et quand les Péloponnésiens, plus tard, auront raison de la flotte athénienne, ce fut avec des équipages que l’or perse leur avait permis de soudoyer. Cependant les rameurs, ayant leur part des butins et pillages éventuels, avaient une chance de faire fortune, d’acheter un lopin de terre, un esclave, et alors de s’assurer ces loisirs qui, à Athènes, faisaient la dignité de la vie.

Bref, la phalange avait introduit le paysan dans la société politique, la rame y introduisit les thètes, ces quasi-intouchables. Qu’Athènes ait cédé au mouvement, c’est le signe peut-être qu’il était irrésistible. Corinthe, cependant, s’opposa à ce phénomène de masse et donna à ses tensions internes une solution différente. C’est que son entente avec Sparte mettait à ses portes un gendarme. Une alerte, un signe, le gendarme était là. Athènes pour sa part aura choisi la démocratie.

Démocratie et esclavage

Mais sur le contenu antique du mot il convient de s’expliquer. Les réformes de Solon (595) et de Clisthène (509) ont limité les droits des oligarques, placé au premier plan les pouvoirs de l’Ecclesia, l’Assemblée des citoyens réunis sur la Pnyx. Dans les tribunaux de l’Héliée, les citoyens sont aussi les juges des procès. Sauf les stratèges qui commandent effectivement l’armée et sont élus, tous les magistrats sont tirés au sort. Enfin le citoyen, qu’il exerce une magistrature, qu’il assiste à l’Assemblée (à partir du IVe siècle), qu’il siège au tribunal ou gagne le théâtre, touche une indemnité. C’est le système des « salaires ». Tout citoyen, dirions-nous, est fonctionnaire et théoriquement tout-puissant.

Mais il y a des freins. L’Ecclesia consulte pour avis obligatoire la Boulè, sorte de commission intermédiaire de 500 magistrats, dont 50, se remplaçant par roulement tous les 35 jours, siègent en permanence. Et le prestige des grandes familles joue là son rôle : Périclès est issu de la noble souche des Alcméonides. Et ce n’est qu’après sa mort que la démocratie trouvera ses propres chefs, Cléon étant le premier de la lignée.

Pourtant, même alors, la « démocratie » a ses failles. Soit, les citoyens ont le droit, réel ou illusoire, à une stricte égalité. Mais n’a droit au titre de citoyen qu’une partie des hommes de l’Attique (vers 431, 172 000 citoyens, familles comprises, soit 40 000 hommes, sur une population globale de 315 000 personnes). La démocratie est le privilège de ce groupe qui domine une masse d’étrangers (métèques) et d’esclaves.

Or le nombre relatif de ces derniers ne fera que grandir aux siècles suivants. Plus encore, Athènes par sa force exploite ses alliés de la mer Égée, de la ligue de Délos. Elle en a fait des sujets, des tributaires. Il y a l’exploitation aussi des marchés lointains où elle exporte sa céramique, ses tissus, son huile, pour obtenir le blé qui lui permet de vivre.

Bref, Athènes profite de bien des privilèges et pèse sur autrui. Assez pour donner tout à fait tort à J.L. Borges lorsqu’il écrit : « Athènes n’a été que l’image rudimentaire du Paradis. » Les paradis sur terre, rudimentaires toujours, ne sont jamais ouverts à tout le monde.

Extrait du chapitre « Le miracle grec », pages 270-273.


Les images de la mer

Quelques vues du premier cahier d’illustrations :

Les images des religions

Quelques vues du second cahier d’illustrations :


Sommaire du volume

Avant-propos de l’éditeur. 
Préface, par Jean Guilaine et Pierre Rouillard 
Avertissement 

Première partie
Chapitre I. Voir la mer 
Chapitre II. La longue marche jusqu’à la civilisation 
Chapitre III. La double naissance de la mer 
Chapitre IV. Des siècles d’unité : Les mers du Levant de 2500 à 1200 
Chapitre V. Tout change du XIIau VIIIe siècle 

Deuxième partie
Chapitre VI. Les colonisations ou la découverte d’une Amérique : Xe-VIe siècle 
Chapitre VII. Le miracle grec 
Chapitre VIII. Rome devient la Méditerranée plus qu’entière 

Atlas cartographique 
Index


FERNAND BRAUDEL

Les Mémoires de la Méditerranée

Préhistoire et Antiquité

Édition établie par Roselyne de Ayala et Paule Braudel. Préface et notes de Jean Guilaine et Pierre Rouillard

Livre broché • 15.5 x 23.5 cm • 448 pages • 42 planches couleurs, 15 cartes, index

Paru le 6 juin 2022 – 25,50 €


La Méditerranée aux Belles Lettres

À paraître

Le 19 août 2022 en librairie : David Abulafia, La Grande Mer, Une histoire de la Méditerranée et des méditerranéens, traduit par Olivier Salvatori.

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