Comment le Covid a ébranlé l’économie mondiale : «Adam Tooze explique tout »

« Adam Tooze est un penseur comme on n’en fait plus. Total. Professeur d’histoire vedette de l’université Columbia, à New York, il s’est fait le chantre d’une approche transversale, mêlant économie, histoire militaire et géopolitique dans la tradition d’un Fernand Braudel. »

« La popularité de ce Britannique est telle outre-Atlantique que le New York Magazine l’a récemment mis en couverture sous le titre « Adam Tooze explique tout ». Son précédent livre, le remarqué Crashed, auscultait les causes et les conséquences de la crise de 2008. Dans L’Arrêt. Comment le Covid a ébranlé l’économie mondiale (Les Belles Lettres), il revient sur la folle année 2020 : celle qui a vu un virus stopper la planète tout entière. « On peut dire aujourd’hui que l’année 2020 a été de l’Histoire avec un H majuscule, écrit -il, quelque-chose de tout à fait différent de ce que nous avions connu par le passé.» » Le Point


Spécialiste du nazisme et des crises financières, Adam Tooze livre la première histoire immédiate de la pandémie. De l’apparition du virus en janvier 2020 à l’investiture de Joe Biden en janvier 2021, il écrit la chronique économique et géopolitique de cette crise à nulle autre pareille de l’âge néolibéral : la première crise totale de l’anthropocène.

Paru aux États-Unis en septembre 2021, il est aujourd’hui traduit en France par Christophe Jaquet.

Si un mot pouvait résumer ce que le monde a vécu en 2020, ce serait l’incrédulité

Entre la reconnaissance publique de l’épidémie de coronavirus par le président chinois Xi Jinping, le 20 janvier 2020, et l’investiture de Joseph Biden comme quarante-sixième président des États-Unis, un  an plus tard exactement, le 20 janvier 2021, le monde a été ébranlé par un virus qui a tué plus de 2,2 millions de personnes en l’espace de douze mois et a infecté gravement des dizaines de millions d’autres. À la fin du mois d’avril 2021, quand cet ouvrage était encore sous presse, le nombre total de morts du Covid sur le  globe dépassait les  3,2  millions. La menace a bouleversé le quotidien de la quasi-totalité des habitants de la planète, suspendu l’essentiel de la vie publique, fermé les  entreprises et les  écoles, séparé les  familles, stoppé les  déplacements et les  voyages, et paralysé l’économie. Pour en contenir les répercussions, le soutien des gouvernements aux ménages, aux entreprises et aux marchés a pris des  dimensions qui n’avaient eu d’équivalent qu’en temps de guerre. La récession économique provoquée par la  pandémie, en plus d’être la  plus forte depuis la  Seconde Guerre mondiale, a été aussi, sur le  plan qualitatif, absolument unique. Jamais dans l’histoire de l’humanité une décision collective, si erratique et disparate fût-elle, n’avait mis à l’arrêt des pans entiers de l’économie mondiale. Ce fut, comme l’a dit le Fonds monétaire international (FMI), « une  crise à nulle autre pareille ».

Le virus fut le détonateur. Mais avant même de savoir qu’il allait nous frapper, il y avait toutes les raisons de penser que 2020 serait une année tumultueuse.

Extrait de l’introduction


PAS TCHERNOBYL : WUHAN

Wuhan

Le virus auquel sera donné le nom de SARS-CoV-2 a commencé à circuler à la fin du mois de novembre 2019 dans la ville de 11 millions d’habitants de Wuhan, province du Hubei. Le système de surveillance virale chinois aurait dû être déclenché. Mais le moment tombait très mal. Les responsables communistes de la province n’ont voulu suspendre ni la série de grandes réunions politiques normalement prévues, ni les célébrations du Nouvel An chinois. Leur principale préoccupation était la préparation des « deux sessions » de la Conférence consultative politique du peuple et du Congrès national du peuple, dans la Grande Salle du Peuple à Pékin, prévues au mois de mars, la date la plus importante du calendrier des cérémonies politiques en Chine.

Le virus fit irruption comme un intrus au milieu d’une succession de réunions et de manœuvres politiciennes. Wuhan est à plus de mille kilomètres de Pékin. Quant à la province du Hubei, elle a les dimensions d’un grand pays européen. Il n’était pas besoin d’impliquer les autorités centrales. Les responsables de Wuhan et du Hubei firent de leur mieux pour étouffer la nouvelle malvenue d’un nouveau virus.

Aux premiers jours de janvier 2020, dans les laboratoires chinois, les scientifiques apprenaient qu’un nouveau virus était apparu. Xi Jinping lui-même semble en avoir été informé le 6 janvier. Malgré les craintes d’une transmission rapide d’humain à humain, les autorités centrales ont mis du temps à évaluer l’ampleur du risque. Elles étaient accaparées par leur propre agenda de janvier, déjà très fourni. Les priorités de Xi étaient la campagne qui devait inculquer les valeurs communistes à l’ensemble des responsables et des membres du Parti et les pourparlers commerciaux avec les États-Unis.

Le 8 janvier, le responsable du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies confiait à son homologue états-unien que la maladie était extrêmement infectieuse ; mais le gouvernement local, à Wuhan, refusait de déclencher l’alerte. Après la détection du premier cas hors de Chine, la Commission nationale de santé donna une téléconférence pour alerter les responsables des provinces et transmettre les « instructions » de Pékin. Ce qu’étaient ces instructions n’est toujours pas très clair aujourd’hui.

Si le Centre de contrôle et de prévention des maladies était désormais en alerte maximale, l’opinion publique n’avait pas encore été avertie. La contagion de personne à personne n’avait pas été encore confirmée.

Le 18 janvier, pour contourner l’obstacle, la Commission nationale de santé persuada le docteur Zhong Nanshan, pilier solide du Parti et héros de la lutte contre le SRAS, de se rendre à Wuhan. Ce qu’il y trouva – une contagion très rapide, des hôpitaux ayant du mal à faire face – déclencha l’alerte rouge. Le lendemain, au Zhongnanhai, le très fermé siège du Parti communiste chinois, à Pékin, Zhong communiquait la nouvelle au Premier ministre Li Keqiang. Xi était en déplacement dans le sud-ouest du pays ; le 20 janvier, il intervenait à distance dans une réunion télévisée organisée par le Conseil d’État pour demander que le virus fût pris « au sérieux ».

Quelques heures plus tard, le docteur Zhong confirmait qu’il y avait transmission d’humain à humain. À ce moment-là, le virus était déjà sorti de Chine pour se disséminer dans le reste du monde.

L’incapacité de contenir le virus à l’hiver 2019-2020 se produisait dans un moment de tension exacerbée entre la Chine et l’Occident. Depuis 2017, les relations sino-américaines oscillaient entre guerre et trêve commerciale. On s’inquiétait de plus en plus de l’étendue de l’influence de Pékin à l’extérieur et de la répression à l’intérieur. L’exacerbation de la contestation populaire à Hong Kong posait la question de savoir combien de temps la Chine pourrait encore tolérer la licence accordée à la ville sous le régime « un pays, deux systèmes ». Dans ce contexte, les Occidentaux sceptiques vis-à-vis de la Chine sautèrent sur l’occasion que présentait l’épidémie de coronavirus. C’était exactement le mauvais pas qu’ils attendaient depuis longtemps pour discréditer le régime du Parti communiste chinois (PCC).

La comparaison déjà toute prête était Tchernobyl, l’accident nucléaire de 1986 qui n’avait pas peu contribué au discrédit du régime soviétique. Or il se trouve que la chaîne états-unienne HBO avait diffusé, en mai 2019, un docudrame très convaincant sur l’incident. Quand la crise du coronavirus s’exacerba, fin janvier 2020, les cybercitoyens chinois se précipitèrent sur les sites de télédiffusion pour faire la comparaison, qui semblait s’imposer.

Xu Zhangrun, le professeur de droit constitutionnel à qui son article de 2018 sur l’autocratisme de Xi avait valu l’interdiction d’enseigner, dénonçait maintenant le système politique du Parti, menacé de s’effondrer, écrivait-il, sous le poids de sa propre « tyrannie ». Quant au gouvernement, composé de bureaucrates, il battait de l’aile. Le régime personnel de Xi ramenait le pays en arrière. « Le chaos dans la province du Hubei n’est que le sommet immergé de l’iceberg, et c’est la même chose dans toutes les provinces », écrivait Xu. Le régime communiste aurait bientôt le sort qu’il méritait ; ce n’était qu’une question de temps.

L’audace de Xu lui vaudrait une arrestation. Pire encore, sa prédiction d’un échec général du régime serait totalement réfutée. Quant à l’Occident, confondre Wuhan avec Tchernobyl lui coûterait cher. Wuhan n’était pas un coin perdu quelque part derrière le Rideau de fer. C’était une mégapole mondialisée, et c’est pourquoi l’épidémie y fut aussi dangereuse. Avec les vacances, près de la moitié de la population de la ville allait rendre visite à la famille et aux amis.

5 millions de voyageurs propageraient l’infection en voiture, en train à grande vitesse et en avion non pas seulement dans le reste de la Chine mais dans le monde entier. En janvier, 15 000 touristes chinois quittaient l’aéroport international de Wuhan pour le seul Japon. En quelques semaines, des cas de contamination étaient rapportés dans vingt-cinq pays, à commencer par la Thaïlande.

Compte tenu de la contagiosité du SARS-CoV-2, c’était une menace d’une urgence absolue qui ne souffrait aucun retard. Pékin le comprit. Pas l’Occident. En Chine, un échec sanitaire à l’échelle de ce qui s’est passé en Italie, aux États-Unis ou au Royaume-Uni aurait coûté des millions de vies. Si la gestion politique de la crise avait été aussi défaillante à Pékin qu’elle le fut à Londres ou à Washington, elle aurait fort bien pu secouer la mainmise de Xi sur le pouvoir. Mais la Chine ne s’est pas effondrée comme l’Union soviétique ; elle a même retourné la situation à son avantage et renvoyé aux envoyeurs les critiques proférées à son encontre. En Chine, premier pays à affronter la maladie, la menace fut rapidement contenue, ce qui donna au régime de Xi l’énergie et la liberté dont il avait besoin pour poursuivre son action. C’est en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine et en Inde que le virus échappa à tout contrôle. Cette différence fondamentale allait donner le ton à tout ce qui allait se passer en 2020 et au-delà.

Extrait du chapitre 2.


« Nous n’avons encore rien vu. »

Adam Tooze

J’ai eu mon diplôme de l’université en 1989. On sentait déjà trembler le Rideau de fer. C’était l’été de Tiananmen et de Francis Fukuyama. Mes premières recherches en histoire –  sur les  économistes et les statisticiens allemands dans le chaos de la République de Weimar et du Troisième Reich – m’avaient conduit aux archives de l’ancienne République démocratique allemande (RDA) tout juste défunte, dans une  caserne délabrée de Potsdam à moitié occupée par l’Armée rouge. Comme des générations d’historiens avant moi, je me tenais devant une  pile de dossiers, le  stylo à la  main, et je remplissais des fiches. Trente ans plus tard, à Manhattan, immobilisé par le couvre-feu et le confinement qui paralysaient New York, mais libre de parcourir le monde sur l’ordinateur portable qui ne me quitte jamais, je suis tombé sur l’analyse des  « six effets » d’un  des  plus proches conseillers de Xi Jinping. Si cet ouvrage commence par citer les propos de Chen Yixin, ce n’est pas pour leur seul intérêt intrinsèque, mais pour ouvrir une réflexion plus large. Le fait que l’idée de convergence des crises de Chen ait plus de pertinence et soit plus éclairante que le concept de polycrise de l’Union européenne ou l’obsession solipsiste des États-Unis pour leur propre récit national devrait donner à réfléchir. Les intellectuels du régime chinois sont fidèles au projet politique de leur parti. Ils travaillent à leur propre version de l’histoire. Une histoire dans laquelle, que cela nous plaise ou non, nous nous inscrivons tous déjà. À cet égard aussi, comme l’a montré la crise du Covid, nous n’en sommes qu’au commencement. Si notre première réaction à 2020 a été l’incrédulité, notre mot d’ordre pour l’avenir devrait être celui-ci  : « Nous n’avons encore rien vu. »

Extrait de la conclusion


ADAM TOOZE

L’Arrêt
Comment le Covid a ébranlé l’économie mondiale

Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet

16 x 24 cm • 400 pages • Index

Paru le 6 mai 2022 • 25,90 €

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