Les « Guerres de Justinien » au complet : Procope dans la Roue à Livres

Le volume des Guerres contre les Perses, récemment paru, et qui correspond aux Livres I et II des Guerres de Justinien, vient compléter la série des traductions de Procope dans la collection La Roue à Livres.

On trouve désormais dans cette collection non seulement tous les livres des Guerres, mais aussi l’Histoire Secrète ainsi que les Histoires d’Agathias, qui prennent la relève du récit de Procope.

Nous joignons au présent volume sur les Guerres des Perses, en Annexes, quelques autres textes liés à la frontière orientale de l’Empire au VIe s., afin de réunir quelques sources difficiles à consulter par ailleurs en traduction française. Le résumé du rapport diplomatique de Nonnose (Annexe 1) évoque des évènements contemporains de la digression de Procope en I, 19-20. Deux extraits de la chronique de Jean Malalas (Annexe 2) ont aussi un lien important avec le récit de Procope : le premier concerne une ambassade en Arabie du sud et est lié à Procope et à Nonnose, tandis que le second propose une description de la bataille de Callinicum en 531 très différente de celle proposée par l’historien de Césarée. On aurait pu inclure d’autres extraits de cette chronique si importante, mais ces deux chapitres nous ont paru les plus pertinents. D’autres extraits sont à trouver dans le recueil de sources en anglais présenté par G. Greatrex et S. Lieu, The Roman Eastern Frontier and the Persian Wars, A.D. 363‑630, tandis qu’une traduction allemande, accompagnée d’un commentaire détaillé, sont librement disponibles sur le web .

Les deux autres textes placés en annexe proviennent d’historiens de la génération postérieure à Procope et concernent la guerre qui éclata en 572-573. Nous les incluons ici pour les rendre plus accessibles : le résumé de l’œuvre de Théophane de Byzance (Annexe 3) – à ne pas confondre avec le chroniqueur byzantin du IXe s. – fut traduit déjà dans l’édition de Photius par R. Henry (codex 64) mais l’autre extrait, qui représente les premières sections de l’histoire de Jean d’Épiphanie (Annexe 4), frère de l’historien ecclésiastique Évagre, n’a jamais été traduit en français jusqu’ici. On attend toujours la traduction française des œuvres de Ménandre Protector, par exemple – disponibles seulement en anglais – et de Théophylacte Simocatta, déjà traduit en anglais et en allemand, du moins durant la période moderne.

Les traductions ont toutes été préparées par Janick Auberger, tandis que les notes sont l’œuvre de Geoffrey Greatrex. Ce partage du travail ne fut cependant jamais hermétique : chacun a pu apporter des suggestions et des ajustements au travail de l’autre.

 L’introduction, quant à elle, fut un travail commun. Les notes tentent de renvoyer le/la lecteur/lectrice à des travaux surtout en français, mais dans certains cas, les recherches en anglais ou en allemand demeurent indispensables.

Extrait de la préface des Guerres contre les Perses, par Janick Auberger et Geoffrey Greatrex.

L’historien Procope constitue la source principale, parfois unique pour certains événements, de l’histoire du règne de Justinien (527-565) ; il est le Thucydide de son époque, le filtre qui permet d’appréhender la cour de Justinien et de Théodora.

Il devenait urgent de faire paraître une nouvelle traduction commentée des Guerres contre les Perses, dont la traduction française remonte à F. Cousin, il y a plusieurs siècles. Des événements marquants eurent lieu pendant ces guerres, comme la révolte de Nika à Constantinople et la fameuse peste dite de Justinien, qui méritaient largement une publication telle que celle-ci. Cet ouvrage clôt l’ensemble des Guerres de Justinien telles que racontées par Procope, et présente de surcroît des textes complémentaires, ceux de Nonnose, de Théophane de Byzance, de Jean Malalas et de Jean d’Épiphanie, qui donnent un éclairage particulier au texte principal. Comme dans ses autres récits déjà publiés aux Belles Lettres (Guerre contre les VandalesHistoire des Goths), le lecteur reconnaîtra le style si vivant de Procope, à la fois « classicisant » et véritable écrivain soucieux de varier les plaisirs du lecteur et laissant deviner son implication personnelle au cœur des événements.


Une histoire à la manière des anciens

Stylistiquement, Procope offre dans ces deux livres de guerre contre les Perses ce qu’on attendait alors d’un ouvrage d’histoire, en s’inscrivant dans un genre où les codes avaient été fixés depuis des centaines d’années. Dès le début, il s’identifie, comme Hérodote et Thucydide l’avaient fait avant lui (I, 1, 1 « Procope de Césarée a mis par écrit… »). Il affirme immédiatement vouloir faire œuvre utile, comme Thucydide, et vouloir sauver les évènements de l’oubli, comme Hérodote. Il annonce son plan, comme Diodore l’avait fait. Il se refuse à flatter et à embellir, souligne son implication dans les évènements (assesseur du général Bélisaire), se voulant encore le digne émule de Thucydide.

En même temps, toute guerre est fille de l’Iliade, et Procope fait très souvent allusion à Homère. En cinq paragraphes d’une préface qui s’applique à l’ensemble des huit livres, Procope se place ainsi en héritier d’une longue tradition d’historiens « classiques » et de Grecs cultivés. Un peu trop peut-être, car cette comparaison dès le chapitre 1 entre les archers homériques et les archers montés de son temps n’a pas grand sens, même s’il est, peut-être, l’écho et la réponse à un courant conservateur qui avait réellement tendance au VIe s. à embellir le passé.

Homère réapparaît de loin en loin, comme en I, 14, 29-38, où un duel de champions épiques oppose Andréas à deux Perses successifs devant les murs de Dara, et où la victoire d’Andréas amène les Romains à chanter le péan…

Comme Thucydide, Procope est omniscient. Il connaît les inquiétudes d’Arcadius au moment de mourir (I, 2), cite verbatim les discours des uns et des autres comme s’il y avait assisté (I, 14, 13 : il rapporte le discours du « Mirranès » et en I, 14, 21, celui dans l’autre camp de Bélisaire et Hermogène) ; il sait tout des péripéties entourant l’enfant caché, Kavadh le fils de Zamès finalement trahi par Varramès, le fils du chanarange Adergudunbadès (I, 23, 7 – 25). Il s’est évidemment aidé de sources orientales, arméniennes en particulier (I, 5, 9, à propos de la prison de l’Oubli) quand il n’a pas tout simplement bénéficié de sources orales, comme en II, 10, où un témoin, Tatianos, lui a peut-être raconté le prodige des étendards qui, mus par une force divine, annoncèrent la terrible chute d’Antioche. Rare moment d’ailleurs où Procope montre son émotion : II, 10, 4 « … je suis bouleversé en rendant compte d’une telle catastrophe et en l’envoyant occuper la mémoire de la postérité, et je ne peux comprendre pour quelle raison le divin élève si haut le destin d’un homme ou d’une région, pour ensuite l’abattre et le faire disparaître sans motif apparent pour nous ». Cette émotion l’incite même à rêver d’une autre issue possible (II, 8, 13). Les services de renseignements peuvent également l’avoir aidé, puisqu’il souligne que les Romains et les Perses entretenaient tous des espions (I, 21, 11).

Procope fournit donc la matière nécessaire et attendue depuis la naissance de l’histoire : comptes rendus détaillés des guerres, des batailles, des sièges, des missions diplomatiques, les développements géographiques et ethnographiques attendus à propos des indigènes, des parenthèses soulignant d’éventuels « prodiges » (thaumata) que la nature se plaît parfois à offrir.

Quelques personnages vertueux et d’autres très contestables, pour offrir au lecteur les exempla dignes de la plus ancienne tradition. Comme Hérodote, comme Strabon, il décrit l’environnement et ressent l’importance de la géographie dans un développement au premier abord historique. Bien sûr, les descriptions sont nécessaires, surtout quand il s’agit de récit de guerres où la géographie, souvent, commande la stratégie. Les fleuves et rivières importent énormément, voies de communication essentielles quand il s’agit de ravitailler les cités ou acheminer les troupes. Les montagnes escarpées et falaises qui tombent droit dans la mer compliquent la manœuvre quand il s’agit de s’emparer d’une ville. Mais on sent que Procope s’y adonne aussi pour le simple plaisir du regard et les attraits de la lecture.

Précisions toponymiques, cartographie, géographie physique, géographie humaine, enquête ethnographique, Procope varie les plaisirs et, même si le lecteur moderne relève des erreurs ici ou là (le cours du Phase par exemple), force est de constater que la géographie s’insère admirablement dans le récit, sans donner jamais l’impression de susciter des excursus artificiellement fabriqués et plaqués sans nuance.

Extrait de l’introduction au Guerres contre les Perses, par Janick Auberger et Geoffrey Greatrex.


Sauver son fils

« Lorsque l’Empereur des Romains Arcadius sentit sa mort imminente à Byzance (il avait un fils Théodose, encore tout petit), il s’inquiéta à la fois pour son fils et pour son Empire, ne sachant comment agir au mieux pour les deux. Il avait en tête que, s’il donnait à Théodose un collègue pour gouverner avec lui, il serait personnellement responsable de la mort de son fils en introduisant auprès de lui un ennemi revêtu de la puissance impériale ; mais s’il l’installait seul au pouvoir, beaucoup comploteraient contre l’Empire, profitant bien évidemment de la solitude de l’enfant ; ils s’empareraient sans mal du pouvoir, tueraient Théodose et gouverneraient en maîtres, puisqu’il n’avait aucun proche à Byzance qui pût lui apporter son aide… »

Écouter cet extrait lu :


« Voilà donc un de ces écrivains rares, en quelque sorte dédoublés, qui, ayant vécu simultanément sur plusieurs niveaux incompatibles, ayant nourri des pensées secrètes et menti pour survivre, laissent en disparaissant une œuvre scandaleuse aux yeux du sens commun parce que contradictoire.

L’incompatibilité, la discordance, la disjonction, la non-solidarité, la désunion, font peur. Qu’un même individu ait pu, d’un côté, faire l’éloge des entreprises guerrières de son empereur, et, de l’autre, s’acharner à la démolition méthodique de ce même personnage, devient un affront pour la rationalité ordinaire. Nous rêvons tous d’affinités, d’harmonie, de recherche des correspondances, de réunion des similitudes. D’union. La « part maudite » de l’œuvre de Procope apparaît comme une dysharmonie pénible, une fausse note, une sorte de trahison par rapport à tout esprit de groupe. L’idée que cette disjonction ait pu être voulue consciemment, comme la marque, le reflet de la division de fond autour de laquelle se déploient ensemble la comédie et la tragédie du monde, ne semble être venue à l’idée de presque personne. » Philippe Muray, préface à La Guerre contre les Vandales

  • Illustrations de Léopold Prudon issues du volume de la série du Centenaire reprenant la traduction de la Guerre contre les Vandales et sa préface.

Procope aux Belles Lettres

[ Au gré des retirages, les couleurs des couvertures peuvent varier – Les ouvrages de la collection La Roue à Livres présentent le texte traduit, une introduction et des commentaires. ]

PROCOPE
Les Guerres contre les Perses
Guerres de Justinien (Livres I et II)
Édition de Janick Auberger et Geoffrey Greatrex

2022 • LXXVIII + 370 pages • Cartes, index, bibliographie • 27 €

PROCOPE
La Guerre contre les Vandales
Guerres de Justinien (Livres III et IV)
Édition de Denis Roques
Préface de Philippe Muray

1990 • XVIII + 286 pages • Cartes, index, bibliographie • 26 €

PROCOPE
Histoire des Goths
Édition de Janick Auberger et Denis Roques

Coffret de deux volumes • 2015

880 pages • Cartes, index • 55 €

PROCOPE
Histoire secrète, Suivi de « Anekdota » par Ernest Renan
Edition de Pierre Maraval
Préface d’Alain Nadaud

1990 • XVI + 240 pages • Index, bibliographie • 26 €

En supplément :

Reprise de la traduction de la collection La Roue à Livres + préface de Philippe Muray et illustrations de Léopold Prudon, pour notre série d’édition du Centenaire :

Le digne successeur de Procope :

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