De « l’horrible beauté » de la nature sublime, par Remo Bodei

« Mais comment doit-on comprendre, en vérité, le mot «sublime»? (…)

Son étymon, bien qu’incertain, est révélateur des intentions de ceux qui s’en sont servis. Selon une tradition archaïque, il dérive de sub (entendu par certains comme super), limine, ou quelque chose de très haut, situé au-dessus de l’architrave du seuil de la maison, (limen). Selon une autre hypothèse, cela viendrait de sub limo, «sous la boue», dans les profondeurs, caché de la banalité sale de la surface (de là l’opposition entre hauteur et profondeur, hypsos et bathos). Plus vraisemblablement, son origine remonte à l’adjectif limis ou limus qui signifie «oblique» et réfère à un soulèvement vers le haut de quelque chose qui n’est pas perpendiculaire au sol (à une hauteur atteinte par une voie indirecte et diagonale). »


Nature sublime

Extrait de Remo Bodei, Paysages sublimes, Les hommes face à la nature sauvage, traduit par Jérôme Savereux, coll. Belles Lettres / Essais, 2022. Pages 27 à 33. Les notes présentes en bas de page dans le volume ont été ici retirées.

La nature apparaît pour l’homme, dès le début, comme un exil cosmique du centre consolateur et ordonné de l’univers, à une époque où croissent la peur et le trouble devant ces spectacles où la nature exhibe sa grandeur démesurée et sa puissance destructrice, avilissant et menaçant le petit «roseau pensant» sans défense. La traditionnelle «trinité métaphysique», constituée par Dieu, l’homme et le monde, est bouleversée puisque le retrait de Dieu laisse l’homme seul et privé de médiation devant le monde, le poussant à se séculariser, c’est-à-dire à se sentir toujours plus engagé dans les événements qui touchent l’univers qui l’entoure. À ce moment de l’histoire s’éclipse la tradition judéo-chrétienne qui, présupposant une divinité surnaturelle créatrice du monde, avait affaibli les pouvoirs de la nature, mais en compensation, avait placé l’individu en contact direct avec un Dieu personnel à travers la prière, les sacrements et les rites.

Au même moment, la résurgence de l’idée grecque de physis, de vitalité ou de génération spontanée des êtres – grâce aux découvertes rendues possibles par le microscope, à la renaissance de l’atomisme de Démocrite et de Lucrèce, grâce encore à la diffusion des idées panthéistes de Bruno, Vanini et Spinoza – favorise l’abandon de la phase mélancolique de désorientation et d’angoisse pour lui substituer une attitude belliqueuse de défi à l’égard de la nature. La faiblesse et la vulnérabilité physique de l’homme sont désormais largement compensées par l’espérance attachée à sa supériorité morale et intellectuelle. Dans cette confrontation, le David humain est conscient de ne pas pouvoir défaire le Goliath de la nature sur son terrain. Ce dernier vaincra toujours en dernier recours, tuant les êtres qu’il a générés et confiant les corps aux vicissitudes de la matière. Il sait, toutefois, qu’il peut la mettre en déroute sur le plan de la pensée: bien que l’homme ait cessé d’être la mesure de toute chose, la lutte avec la nature lui permet dès lors de mesurer sa grandeur.

Non sans surprise, il découvre alors que l’horreur devant ce qui est immense et redoutable peut aussi se teinter de plaisir.

Une fois consommé le deuil de la présumée correspondance entre l’homme et le monde, une fois acté le renoncement de l’individu à se considérer comme l’enfant gâté [en français dans le texte, NDT] de la nature, cette dernière devient désormais le terrain où l’homme se mesure avec le démesuré, fait ses comptes avec l’infini, affronte les risques attachés aux montagnes, aux océans, aux forêts, aux volcans et aux déserts. Non sans surprise, il découvre alors que l’horreur devant ce qui est immense et redoutable peut aussi se teinter de plaisir.

Ce tournant dans la sensibilité de l’homme cultivé advient dans les premières années du XVIIIe  siècle, à partir de la Grande-Bretagne, où le sublime naturel naît et s’impose indépendamment du sublime littéraire dont Longin est le fondateur. En outre, bien que l’œuvre du Pseudo-Longin ait été éditée en latin en 1636 et en anglais en 1639, c’est seulement à travers la traduction française de Boileau de 1674 qu’elle acquiert une résonance européenne, promouvant le passage progressif du sublime de la catégorie rhétorique à la catégorie esthétique.

À partir de ce moment, ce qui est redoutable dans la nature devient l’ingrédient indispensable d’une émotion esthétique supérieure. Contredisant la maxime de la Rochefoucauld selon laquelle le soleil ne peut se regarder en face, ses contemporains commencent à le fixer droit dans les yeux jusqu’à la destruction et la mort dans toutes leurs variantes et à considérer le sublime comme une gymnastique qui vous renforce et vous donne une vraie consistance, à une époque où l’idée de l’immortalité de l’âme apparaît à beaucoup douteuse ou invraisemblable. Comme dira Kant, l’homme retrouve alors son importance fondamentale dans la nature et «son chaos ou dans son désordre et ses dévastations les plus sauvages et les plus déréglées, dès lors simplement que de la grandeur et de la force s’y peuvent percevoir».

Contemplant à distance de sécurité le Vésuve en éruption, l’océan tempétueux, les rocs impressionnants des vallées alpines, le grouillement menaçant de la vie animale et végétale des forêts tropicales, la succession monotone des dunes stériles dans les déserts, cet homme mesure ses forces et éprouve une crainte mêlée de plaisir en tentant de se prouver qu’il est capable de résister à un environnement physique hostile qui n’a pas été créé par Dieu que pour le bonheur de notre espèce. Il se rend compte de sa petitesse et de la vulnérabilité de son corps, il sait qu’il devra souffrir et mourir, mais le défi engagé – qu’il conclut par une apparente abdication en un «doux naufrage» – le fortifie et alimente son estime de lui-même.

Le développement des sciences et des technologies modernes contribue aussi à l’avènement de cette attitude combattante avec des effets ambigus: comme l’avait remarqué Francis Bacon, d’un côté, elles donnent du pouvoir à l’homme, mais de l’autre, elles l’humilient en lui montrant son inadéquation à l’univers. De ce point de vue, le sublime apparaît soit comme un dédommagement émotionnel pour l’humiliation subie, soit comme un effort toujours frustré de com-prendre ou d’embrasser la nature par d’autres moyens.

«Ce qui est sauvage plaît»

Si l’homme d’âme noble n’acceptait pas ce défi, le calme paradoxalement inquiet qui caractérise le sublime ne surgirait pas en lui. Grâce au sublime, il jouit d’une «horrible beauté», comme Salvator Rosa la définissait, dans la contemplation des paysages alpins ou des mers déchaînées. S’ajoute à cela – au cours de quelques grands cycles d’exploration, d’abord de l’Atlantique puis du Pacifique – le plaisir de la découverte d’autres lieux inconnus et sublimes. Polémiquant contre les promoteurs d’une nature cultivée et domestiquée, le philosophe néoplatonicien de Cambridge, Shaftesbury, affirme que «ce qui est sauvage plaît»: the Wildness pleases. Ce ne sont pas les créations humaines artificielles qui imitent la nature ou la domestiquent qui plaisent, comme les labyrinthes dans des bosquets ou les grottes de rocailles des jardins à l’italienne mais, précisément, la nature vierge et, à la limite, hostile. Abandonnant le modèle de beauté fondée sur la forme humaine aux contours précis, il se sert de l’inhumain pour promouvoir une humanité supérieure.

De quoi dépend ce renversement d’attitude qui transforme le danger en opportunité et réussit à trouver des aspects positifs dans ce qui était jusqu’alors considéré comme seulement négatif? Pourquoi la nature est-elle sublime quand elle est vide, silencieuse et solennelle devant l’individu isolé? De manière analogue à la théodicée – justification de Dieu par la présence du mal – le sublime constitue désormais une sorte de physiodicée, de justification de la nature par la présence du repoussant, de l’horrible et du menaçant. Puisque Dieu, se dit-on, ne peut avoir créé rien moins que la perfection, ce qui apparaît à l’œil humain de prime abord effrayant et repoussant contient au contraire, en soi, la mystérieuse empreinte du divin qui transcende et défie la raison. Du reste, pour Shaftesbury, la nature est régie par des lois si parfaites – et Newton l’a démontré – que Dieu, le grand géomètre, ne peut s’être trompé dans ses calculs en la créant. De la nature, et à travers ses aspects effrayants aussi, on peut remonter sinon directement à Dieu, du moins en pressentir l’immensité et la puissance.

Plus tard, quand on soutiendra que le transcendant peut aussi se manifester par les sens, on ajoutera de la même façon que l’imagination, s’aventurant dans des régions toujours plus reculées par rapport aux indications sensorielles initiales, cherchant à combler ce qui ne peut être assouvi, n’arrivera jamais à se débarrasser du concept de Dieu, ni de celui de la nature entendue dans sa totalité. Même sans arriver au Deus sive natura de Spinoza, les attributs traditionnels de Dieu (l’infini, l’omnipotence, l’insondable) sont désormais recherchés dans l’univers. C’est ainsi que la contemplation d’ordre esthétique se sépare tant de la connaissance du monde physique que du sentiment du sacré. Dans le sublime, en réalité, d’un côté l’imagination se perd et la pensée rationnelle abdique sa prérogative spécifique consistant à comprendre l’illimité et à donner forme à l’informe, de l’autre, l’expérience esthétique tend à se présenter aussi bien comme une alternative que comme un substitut de l’expérience religieuse.

All thought is lost

C’est avant tout en Angleterre que le sublime naturel assume les attributs de la divinité: «Ô sublime nature! Supérieurement belle et souverainement bonne! Toi qui es tout aimable et toute divine! […] Ton être est sans bornes, infini, impénétrable. Toutes nos idées se perdent dans ton immensité [All thought is lost]. L’imagination n’a point d’effet et s’épuise en vain, parce qu’elle ne trouve ni rive ni limites dans cet océan.»

All thought is lost: désormais la pensée erre et s’égare dans l’infini, mais successivement – avec Edmund Burke et Emmanuel Kant – elle se perd pour se voir renforcée: l’individu gagne son combat contre ce qui l’humilie et l’intimide en absorbant au passage l’énergie nécessaire à l’élévation au-dessus de lui-même. L’orgueil qui en résulte est bien différent de celui théorisé par Longin: il ne naît pas parce que ce qu’il sent et voit dans les poèmes homériques ou les tragédies grecques est son œuvre propre, mais d’un désir de revanche à l’égard d’une nature qui l’a jusqu’à présent dominé. C’est l’orgueil de ne pas s’être rendu devant l’immensité et les menaces de la nature, un orgueil quelque peu mitigé par la douceur de l’abandon apparent de sa propre identité («toute pensée est perdue» et «le naufrage m’est doux dans cette mer»).

Donner une consistance à soi-même

Pour expliquer la nouvelle attitude à l’égard du sublime, la notion de défi est nécessaire mais insuffisante: la volupté éprouvée dans le renoncement au principe d’individuation, dans le fait de se sentir comme «une goutte dans l’océan»lui est liée de manière inextricable. En utilisant les concepts de Jung avec prudence et en dehors de leur contexte habituel, on pourrait dire que le sublime représente une périlleuse immersion dans l’archétype (ou en une symétrie renversée, une élévation jusqu’à lui), tout en étant en mesure d’en sortir indemne. Du contact avec l’archétype dérive l’émotion éprouvée devant des spectacles sublimes comme le ciel étoilé ou le vent qui agite furieusement les vagues: «Toute relation avec l’archétype, vécue ou simplement exprimée, est “bouleversante”, elle agit ainsi car elle libère en nous une voix plus puissante que la nôtre. Ce qui s’exprime avec des images primordiales le fait comme s’il s’exprimait avec mille voix ; il s’impose et domine, et en même temps il élève, tout cela permet de passer du statut de précarité et de caducité à la sphère des choses éternelles; il élève le destin personnel au destin de l’humanité et au même moment libère en nous les forces salvatrices, qui ont toujours permis à l’humanité d’échapper à tous les périls et de survivre même aux nuits les plus longues.» Mais une telle rencontre est toujours risquée, parce que l’on peut être saisi et emporté: une distance excessive de l’archétype enferme l’individu dans la banalité alors qu’une proximité excessive le laisse en proie à ces puissantes énergies inconscientes qui minent ou effacent tout processus d’individuation.

[…]

Dans le sublime, la dilatation de l’âme (enlargement of the soul), au contact de l’obstacle mouvant et incessamment reproduit par l’imagination, se transforme en une attitude qui pourrait être traduite par la variante laïque de la formule non praevalebunt: en me laissant totalement attirer par l’immensité et la puissance des forces de la nature, je ne me rendrai pas face à elle; au contraire, cherchant la confrontation, je puiserai des forces et même du plaisir dans le risque de me perdre et dans l’éventualité d’être défait. Quand j’escalade des montagnes élevées et vertigineuses, quand j’affronte la navigation ou les voyages de découverte sur des mers ou à travers des territoires inconnus, quand je m’enfonce dans des forêts vierges et denses, quand je traverse des étendues désertiques infinies, quand je m’approche des volcans en éruption, je mesure ma capacité de résister à l’avilissement et aux intimidations. Le sublime, c’est cet effort titanesque pour renverser les rapports de dépression (dans le sens littéral d’être projeté vers le bas) de la part d’une humanité qui cherche à assainir la blessure narcissique née de la perte de sa position privilégiée au sein de l’univers. C’est ainsi que le sublime fait partie, pleinement, de la constellation des mythes de la modernité tendant à exalter la position centrale de l’espèce humaine. Il a en réalité contribué à reconstruire un anthropocentrisme renouvelé et renforcé, qui ne se contente pas de situer l’homme dans une position privilégiée sur le plan astronomique, mais le montre lançant un défi victorieux à la nature dans la lutte pour la suprématie. »

REMO BODEI

Paysages sublimes

Les hommes face à la nature sauvage

Traduit de l’italien par Jérôme Savereux

16 x 23 cm – Couverture à rabats – 156 pages – Index – Paru le 15 avril 2022

21,90 € • Disponible en librairie et sur notre site internet.


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