« Ils courent tous avidement après cette charge » – Olivier Bouquet, Vie et mort d’un grand vizir

*Halil Hamid Pacha (1736-1785) – Biographie de l’Empire ottoman*
Au cœur de sa biographie d’un genre tout à fait nouveau, suivant trois axes narratifs, Olivier Bouquet dévoile les motivations plus ou moins avouables des prétendants au vizirat… Extrait illustré.

Ce n’est pas seulement un grand vizir qui trouve ici sa biographie : c’est l’Empire ottoman du XVIIIe siècle. Architecture, diversité des meubles, préciosité des tissus, splendeur des armes et des bijoux… le lecteur trouvera dans ce livre la richesse de descriptions détaillées, servies par 382 illustrations, dont voici ci-dessous un large extrait • VOIR LE SOMMAIRE

Le Ministère, un sable mouvant où les ambitieux se succèdent rapidement et ne se montrent que pour accumuler promptement de quoi se dédommager dans l’obscurité de la disgrâce qui les menace à
tout moment.

Le M[arquis] de Sainte-Croix, Versailles, CP, T, vol. 167, f. 161‑162, 22 mai 1781.

«Ils courent tous avidement après cette charge», écrit Thévenot, malgré l’issue redoutée par chacun: l’exil ou la mort. Pourquoi diable acceptent-ils tous de l’exercer, s’interroge le voyageur français ? Voici sa réponse: un dignitaire «la souhaite principalement pour goûter la douceur qu’il a de se venger de ses ennemis; aussi voit-on qu’un premier vizir à son avènement fait couper plusieurs têtes; mais il en doit attendre autant de moment en moment; quand il va au sérail, il doute s’il en reviendra». Plusieurs dignitaires auraient par conséquent décliné le poste au prétexte de leur grand âge ou se seraient tenus éloignés en province. Thévenot, toujours lui, cite le cas d’un Hüseyin Pacha, longtemps réfugié à Candie; «néanmoins avec toute sa prévoyance, il est enfin tombé dans le piège après l’avoir évité pendant plusieurs années».

« Voici la tête du précédent Grand Visir »

Pourquoi vouloir être grand vizir à tout prix ? Non seulement le vizirat est un «poste difficile et dangereux», mais c’est une charge écrasante: «ayant toute l’autorité en main; mais sujet à de grands revers», «principal agent, & Lieutenant General de l’Empire Ottoman», le grand vizir «a toutes les affaires de l’Empire sur les bras». «Il est le point central de la puissance et le pivot sur lequel tournent tous les rouages de l’État». C’est le «Lieutenant général du Royaume, Commandant des Armées, Surintendant des Finances, sans rendre compte, distributeur des dignitez & des graces». Explicitons ces expressions qui renvoient à des comparaisons avec l’État absolutiste français. Une part croissante du temps de travail et de l’énergie du grand vizir est employée à la résolution d’un problème aussi simple qu’insoluble: comment trouver assez d’argent pour payer la troupe ? Par ailleurs, depuis le milieu du XVIIe  siècle, le sultan ne part plus à la guerre. C’est le maître de la Porte qui conduit les campagnes. C’est lui qui, sur le champ de bataille, doit commander les hommes et prendre les décisions qui s’imposent. Mehmed Emin (n° 21) n’a pas su prévenir le siège de Hotin. Il l’apprend à ses dépens, comme le dit l’écriteau qui, en 1769, est joint à sa tête tranchée:

Voici la tête du précédent Grand Visir Mehemet Emin Pacha qui, en qualité de généralissime des armées ottomanes dans cette présente guerre impériale, avait en toute façon la pleine disposition du trésor et des troupes musulmanes, avec ordre néanmoins d’agir avec les ministres d’État, les grands officiers de l’armée, les gens du Conseil et tous les anciens officiers expérimentés dans l’art militaire; qui, plein de fierté et de présomption, entra dans la voie de l’égarement et s’abstint de marcher et d’avancer contre les ennemis de la foi; qui perdit en vain du temps en se tenant éloigné de l’ennemi; qui fit souffrir les ministres d’État et les grands officiers du camp impérial, ainsi que les différentes troupes musulmanes; qui aliéna leurs cœurs; qui les priva de vivres et de cet entretien usité suivant les règlements; qui causa cet abattement et cette dispersion des troupes.

«Il est comptable surtout de la cherté inattendue des subsistances»

Gouverneur de la capitale, le grand vizir supervise l’approvisionnement de la ville. Il veille à ce que la population ne manque pas de céréales. En cas de disette, l’État dispose de magasins où sont stockés de quoi tenir quatre à six semaines. Quand la production des moulins est jugée insuffisante, le grand vizir ordonne l’échange de grains non moulus contre les excédents de farine stockée dans les environs, en Marmara notamment. «Il est comptable surtout de la cherté inattendue des subsistances». Il lui faut «soutenir au plus bas le prix possible les denrées de première nécessité». Chaque semaine, accompagné de l’agha des janissaires et du cadi d’Istanbul, il vient, en personne, inspecter les marchés, contrôler le prix du pain et de la viande et évaluer la qualité des fruits et légumes. Pour l’assister, il dispose de nombreux délégués officiels et juges des corporations, eux-mêmes flanqués d’une armée d’inspecteurs et d’intendants. Mais il lui est difficile de contenter tout à la fois les producteurs, les commerçants et les consommateurs. Si le peuple gronde et se plaint d’une hausse des prix, c’est sa responsabilité qui est en jeu.

Constamment, le grand vizir doit affronter mille péripéties. Entre catastrophes naturelles et incendies à répétition, un malheur ne vient jamais seul. Allant de malchance en malchance, Mehmed Emin (n° 12) finit par être surnommé «pied plat» (Düztaban).

Peu d’années sans quartiers dévastés par le feu. Le désastre d’août 1782 est resté dans les mémoires comme «le plus grand incendie»: il ravage les deux tiers de la péninsule historique de Stamboul. Dans les semaines qui suivent, Yeğen Mehmed (n° 30) doit s’occuper de reloger 30 000 habitants et d’encadrer au mieux l’installation temporaire ou définitive d’une partie d’entre eux dans des villes proches de la capitale. Le grand vizir doit surveiller comme du lait sur le feu le mouvement de janissaires qui, mécontents de voir leurs casernes en ruines, grognent dangereusement dans les rues. Les tempêtes sont une autre calamité. Celle qui vient de frapper Istanbul le 21 février 1785 fut apocalyptique. Elle survint dans un contexte dramatique: ce jour-là, le souverain Abdülhamid Ier venait tout juste de mettre son fils Murad en terre. À peine la cérémonie achevée, «il se forma un ouragan terrible; dans l’espace d’un instant, il engloutit dans le détroit plus de trente vaisseaux». Il fit chavirer les caïques du Bosphore, de Haydar Pacha et des îles de la Marmara. Il fit périr des centaines de marins et de pêcheurs entre l’échelle de Samatya et le golfe d’İzmit. À Istanbul seul, trois mille cadavres furent repêchés.

Tenir l’Empire, c’est comme chevaucher un cheval non dressé: on ne parvient jamais à le mener à l’écurie.

Tenir l’Empire, c’est comme chevaucher un cheval non dressé: on ne parvient jamais à le mener à l’écurie. Être habile et prudent ne sert à rien: on finit par chuter. Y compris un Topal Osman (n° 1) ou un Hekimzâde (n° 2), pourtant «véritables colonnes de l’Empire» aux yeux de l’historien Hammer-Purgstall. Au XVIIIe  siècle, ils ne sont que deux titulaires à se maintenir plus de cinq ans au pouvoir: Nevşehirli İbrahim (1718‑1730) et Koca Ragıb (1757‑1763, n° 17). Les guerres (en particulier celles de 1738‑1739 et de 1768-1774) produisent des hécatombes de vizirs. La tâche est si rude. Au divan, le grand vizir doit sans cesse composer avec les oppositions, aussi sourdes que silencieuses: quand Saint-Priest lui enjoint d’ouvrir la mer Noire au pavillon français, le chef de la Porte renvoie son interlocuteur à la nature de la prise de décision sous la coupole. «Monsieur, a repris le visir, ce qui paroit faisable dans les Gouvernements de l’Europe ne l’est pas ici. Dans nos Muchaverès [conseils, müşavere], chacun dit son avis et critique à son gré. L’opinion la plus absurde est communément la plus suivie, et l’existence d’un Grand Visir en contradiction avec la pluralité ne tient qu’à un fil». Son de cloche légèrement différent chez Mouradgea d’Ohsson: «les membres du conseil sont arrêtés par la crainte de contrarier les intentions du Premier ministre. C’est en vain que [ce dernier] les exhorte, qu’il les presse de parler, qu’il invoque leur zèle pour le bien de la religion et de l’État». Pourquoi s’exposer ? «C’est à lui seul que le souverain pouvoir est confié.» Et comme «c’est lui qui fait tout», au final, «tous les malheurs de l’État lui sont attribués». Quand bien même relèverait-il tous les défis, il ne pourrait venir à bout d’un dilemme finement décrypté par le comte de Vergennes, ancien ambassadeur de France auprès de la Porte:

[…] plus un ministre se rend recommandable par des services éclatants et illustres, plus il se trouve en butte aux traits de l’envie et aux coups de la disgrâce: le bien qu’il fait ne lui est plus ordinairement compté et le plus souvent on le rend responsable d’un mal qu’il ne peut empêcher. Si un grand vizir est heureux à la tête des armées, la crainte que l’affection que les milices lui portent ne le rende trop puissant et trop ambitieux fait un grief. Sa propre réputation se tourne contre lui et la perte de sa place en est la conséquence. Est-il malheureux dans ses entreprises, essuie-t-il des revers, il lui en coûte ordinairement sa tête.

«Le promontoire du pouvoir» donne le vertige

«Un homme capable de soûtenir dignement un si grand fardeau est bien rare & bien extraordinaire.» Et pourtant, ils ne manquent pas les dignitaires consciencieux et aguerris qui se sont illustrés comme officier des janissaires (n° 10, 28), gouverneur général (n° 22), contrôleur général des Finances (n° 26), chancelier (n° 17, 21) ou commandant militaire (n° 1, 19). Ils existent ces officiers méritants qui ont donné de leur personne par gros temps, dans des guerres (n° 1, 28) et des révoltes (n° 1, 8, 24) et qui, à Stamboul, se sont pleinement investis dans la gestion des affaires courantes et l’amélioration des procédures administratives (n° 17, 29). Seulement voilà, «le promontoire du pouvoir» donne le vertige. Il vient à bout des meilleurs agents. Il révèle les failles et les vices des personnalités. Qui est trop long à prendre ses décisions (n° 18), est sous l’influence corruptrice d’un entourage vorace (n° 25) ou ne peut réfréner une soif insatiable de richesses (n° 15, 23, 27). Qui manifeste une profonde inexpérience (n° 21), est d’une paresse sans limites (n° 25) ou d’une mollesse qui frise la léthargie (n° 11). Le pouvoir change les hommes. Karavezir Mehmed (n° 29) ne manquait jamais un bon mot, lui qui citait volontiers Nasreddin Hoca; devenu grand vizir, il perd tout sens de l’humour et se laisse déborder par d’irrépressibles colères. Une transformation comparable s’observe chez le pourtant très doux Seyyid Abdullah (n° 11): le voici qui désormais s’emporte à tout moment. Nul n’est parfait. Le sultan le sait bien :

Le khatischérif [décret] du sultan ne manque jamais de blâmer le ministre destitué, soit comme trop violent ou trop rude, lorsqu’il a été choisi parmi les seigneurs du sabre, soit comme trop négligent ou trop inexpérimenté dans l’art de la guerre, lorsqu’il est sorti du rang des seigneurs de la plume, c’est-à-dire suivant qu’il a été militaire ou fonctionnaire civil, et que son successeur est choisi dans l’une ou l’autre de ces classes.

Le grand vizir est une lune qui «ne brille qu’autant qu’il reçoit la lumière du soleil de l’État, c’est-à-dire le Sultan»

Et d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Le grand vizir est une lune qui «ne brille qu’autant qu’il reçoit la lumière du soleil de l’État, c’est-à-dire le Sultan». Traduction: le souverain détient l’intégralité du pouvoir et le grand vizir est son unique délégué. Les autres dignitaires ne sont que des administrateurs. Le grand vizir gouverne – c’est du reste le seul poste pour lequel il est question de réussite ou d’échec. Dans le cadre de ses attributions, lui et lui seul est autorisé à utiliser le monogramme du sultan (fig. 239).

Dans la continuité du code de lois de Mehmed II, il a le pouvoir de définir «les limites» (hudud), autrement dit d’établir le champ des prérogatives des gouvernants. Il est chargé d’entendre les plaintes des administrés et choisit d’y répondre sur-le-champ s’il le veut et s’il le peut. Il nomme et fait nommer aux emplois civils et militaires. Il attribue commandements et gouvernorats. Il fixe les revenus et les salaires. Il répartit les fonds à affecter non seulement à la bureaucratie civile, mais aussi aux militaires et aux oulémas. Il décide des révocations, même s’il lui faut obtenir un firman impérial pour les plus hautes fonctions (vizir, şeyh ül-islam, juge militaire). Il a le pouvoir d’emprisonner, bannir et punir physiquement les réfractaires et les suspects. Il a le droit d’appliquer la peine de mort pour des crimes et homicides commis par des sujets ottomans, en fonction des circonstances et selon sa seule appréciation – parce qu’il lui faut rétablir de toute urgence l’ordre après l’incendie d’août 1782, Yegen Mehmed (n° 30) se déplace dans Istanbul accompagné de deux bourreaux qu’il sollicite de temps à autre, à tel coin de rue ou au seuil de tel bâtiment.

Voilà pourquoi la Sublime Porte ne se refuse pas.

Puissance et gloire. Voilà pourquoi la Sublime Porte ne se refuse pas. Pour un serviteur du souverain, c’est la meilleure des récompenses après toutes les privations, frustrations et peines subies au fil de la carrière: «depuis l’entrée de ce pacha au sérail en qualité de page, elle luy couste beaucoup de patience, de peines, de chagrins et d’anéantissement». La Porte reste et demeure le lieu du pouvoir et le pinacle de tous les superlatifs. Qu’on en juge par la manière dont Halil Hamid Pacha est décrit dans sa charte de fondation pieuse, au fil d’une accumulation de formules toutes faites. Le grand vizir est

celui qui, dans la gloire et l’honneur, est l’ornement du siège de la haute charge du grand vizirat, et qui apporte sa splendeur au coussin sur lequel repose le ministère suprême, le vizir pareil à Asaf [vizir de Salomon], qui signifie l’intérêt des décisions, le dispensateur de la justice et des faveurs, l’auxiliateur des gens de la religion et de l’ordre, le grand vizir [en poste], Son Excellence, de rang céleste, sur qui repose la prospérité de l’État, le soutien du royaume et des peuples, le sceau des horizons, le scrutateur des vents, l’Asaf de [notre] temps, le ministre des pouvoirs, le fortuné, le dispensateur de grâce, de bonté et de clémence, Son Excellence Halil Hamid Pacha.

On pourrait y ajouter le «maître de la prospérité», le «délégué plénipotentiaire», le «lion invincible des champs de bataille», le «sabre foudroyant des victoires», et surtout l’«administrateur-général de l’Empire». Une fois révoqué, de même qu’un ancien locataire de Matignon continue d’être officiellement appelé «Monsieur le Premier ministre», un grand vizir demeure, dans les notes administratives, dans les chroniques et sur son épitaphe, «l’ancien grand vizir» (sabık ; en arabe également, on continue d’être identifié par la plus haute fonction exercée suivie de sābiqan, «ex»). Avant d’en arriver là, pourquoi ne pas jouir de la vie tant qu’il est encore temps ? Pourquoi ne pas se laisser porter par le caïque au tendelet de pourpre doré et peint qui fend les flots à grande vitesse, poussé par le mouvement régulier de douze rameurs (le bateau du sultan en compte quatorze, celui des grands officiers sept), entre l’échelle de la Porte et les quais de sa résidence du bord de l’eau, sise à Arnavutköy ? Oui, profiter des travaux et des jours. Et «que Dieu facilite l’exaucement de ses vœux et de sa volonté». Qu’Il fortifie sa fortune, chaque jour grandissante.

Extrait des pages 266 à 270 – Pour plus de lisibilité, les notes présentes dans le texte et renvoyant en fin de volume ont été ici retirées.

The audience with the Grand Vizier, c.1763-69 (watercolour) by Smith, Francis (fl.1763-80); 44.5×66.5 cm; Royal Collection Trust ; Royal Collection Trust © Her Majesty Queen Elizabeth II, 2021

Historien français, Olivier Bouquet est spécialiste de l’Empire ottoman. Paléographe, il est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Paris et chercheur au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Auteur de Les pachas du sultan. Essai sur les agents supérieurs de l’État ottoman, 1839-1909 (2007), Les noblesses du nom. Essai d’anthroponymie ottomane (2013) et Histoire du Moyen-Orient, de l’Empire ottoman à nos jours (avec Ph. Pétriat & P. Vermeren, 2016), il a récemment publié Les Ottomans. Questions d’Orient (2018) et Quand les Ottomans firent le point. Histoire graphique, technique et linguistique de la ponctuation turque ottomane (2019).


Olivier Bouquet

Vie et mort d’un grand vizir
Halil Hamid Pacha (1736-1785). Biographie de l’Empire ottoman

Livre broché avec rabats présentant des cartes • 16.3 x 24.4 cm • 640 pages illustrées en couleurs • Bibliographie • Index

Paru le 4 février 2022 > 29 €

Disponible en librairie ou sur notre site internet


Les Ottomans aux Belles Lettres

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