Qu’avons-nous en mémoire de l’Allemagne ? Neil MacGregor expose les souvenirs d’une nation

À quel point comprenons-nous vraiment l’Allemagne ? Comment les Allemands eux-mêmes comprennent-ils leur histoire ? Neil MacGregor choisit objets et idées, hommes et lieux qui résonnent encore aux oreilles des Allemands d’aujourd’hui pour dresser le portrait passionnant d’une nation et d’un peuple. En voici un bel aperçu à travers trois extraits illustrés.

Les ruines de la Kreuzkirche, à Dresde, détruite en 1760 par le bombardement prussien, Bernardo Bellotto, 1765 – reproduit pages 32-33 de l’ouvrage.

L’histoire de l’Allemagne est […] fragmentée, enrichissante et déroutante. Malgré une forte conscience d’appartenir à la même famille, jusqu’à l’unification de l’Allemagne en 1871, il n’y a eu que le sentiment vacillant d’un but commun. Néanmoins, nombre de souvenirs sont largement partagés par rapport à ce que les Allemands ont fait et vécu: en évoquer quelques-uns et en discuter est l’objectif de ce livre. Celui-ci ne cherche d’aucune manière à être – il ne peut pas l’être – une histoire de l’Allemagne, mais tente d’explorer, à travers des objets, des édifices, des personnes et des lieux, certains des éléments qui ont formé l’identité nationale moderne de l’Allemagne. Le premier objet est la bible de Gutenberg des années 1450, sans doute le premier moment où l’Allemagne a pesé de manière décisive sur le cours de l’histoire du monde, et qui a posé l’un des fondements de toute la culture européenne moderne ; le dernier est le Reichstag, très récemment restauré et remis à neuf, où siège le Parlement allemand. La fabrication des souvenirs est sans fin : je me suis efforcé de sélectionner ceux qui me semblent posséder une puissance particulière, susceptibles d’être partagés par la majorité des Allemands, et notamment ceux qui pourraient être les moins familiers à des non-Allemands. 

Neil MacGregor, extrait de l’introduction.

Neil MacGregor est considéré comme l’un des plus célèbres historiens de l’art au monde. Il a dirigé la National Gallery à Londres (1987-2002) puis le British Museum jusqu’en 2015. Il est l’auteur de plusieurs bestsellers dont Une Histoire du Monde en 100 objets (Les Belles Lettres, 2018).

Un mot sur l’objet

Somptueusement illustré de centaines de reproductions en couleurs, ce livre se veut un musée inédit à lui seul. De format 15.8 x 23.5 cm, ses 694 pages sous couverture souple à rabats, sont maniables et solides. Il s’ouvre sur huit cartes en couleurs composées pour ce livre. Une belle bibliographie et un index vous permettront d’y circuler aisément. Voici quelques vues de son intérieur :


Sündenbock (bouc émissaire) et Herzenlust (à cœur joie) : la bible de Luther pour une langue commune

•♦ Extrait de la page 163 ♦•

Aujourd’hui, même les Allemands qui n’ont jamais vu, encore moins tenu dans leurs mains, une bible de Luther utilisent quotidiennement ses mots et ses expressions sans le savoir. Sündenbock (bouc émissaire) et Herzenlust (à cœur joie) sont deux des nombreux termes qu’il a créés et font partie de l’allemand standard. Der Geist ist willig, aber das Fleisch ist schwach (L’esprit est fort, mais la chair est faible), Richtet nicht, damit ihr nicht gerichtet werdet (Ne juge point, de peur d’être jugé) ou Ein Land, wo Milch und Honig fliessen (Un pays où coulent le lait et le miel) ne sont que quelques-unes des expressions si familières qu’elles sont devenues proverbiales. Luther n’a pas seulement saisi la façon qu’avait le peuple allemand ordinaire de parler au quotidien, il a aussi façonné celle qu’il aurait de parler. Adopté par les conteurs au cours des siècles suivants, et à travers les pages de Goethe, l’allemand de Luther est devenu l’une des grandes langues littéraires du monde.

Il a en outre connu une existence internationale très différente, car Luther a fourni un allemand qui était fait non seulement pour être lu, mais également pour être chanté. Il a inauguré la grande tradition des chants liturgiques, la musique appropriée aux chants d’assemblée qui ne nécessitait pas un chœur de spécialistes. Comme la traduction de la Bible, ce devait être de la musique pour le peuple, pas pour les privilégiés. Lui-même était un créateur talentueux aussi bien de paroles que de musique, et nombre de chants liturgiques de Luther sont encore repris aujourd’hui, notamment Ein’Feste Burg ist unser Gott (C’est un rempart que notre Dieu), inspiré du psaume XXVI. À Eisenach, où il a traduit le Nouveau Testament dans la solitude du château de Wartburg, s’élève une église gothique, la Georgenkirche. À deux siècles de distance, deux enfants de chœur ont chanté là, issus tous deux de la même école latine : Martin Luther et Johann Sebastian Bach, sans doute les deux plus grands Saxons de tous les temps.


Le Reinheitsgebot, décret sur la pureté de la bière

•♦ Extrait des pages 237-240 ♦•

L’archéologie a confirmé l’observation de Tacite sur le fait que les tribus allemandes buvaient de la bière en abondance et dans la joie. C’est en partie pourquoi la bière est devenue plus tard une pierre de touche de ce qu’est être allemand, ainsi que l’explique Peter Peter, correspondant du Frankfurter Allgemeine Zeitung en Angleterre chargé de la rubrique sur l’alimentation :

De nombreuses preuves archéologiques confirment que les anciens Allemands qui se battaient de façon héroïque contre l’Empire romain consommaient d’énormes quantités de bière. Nombre de peintres du XIXe siècle les ont représentés en associant l’ours et la bière : étendus sur des peaux d’ours en train de boire de la bière en quantité dans des cornes de bœuf dorées. Au XIXe siècle, la bière est ainsi devenue une cause nationale. Regardez les immenses salles de bière du XIXe siècle, notamment à Munich: ces architectes ont été inspirés par des rêves wagnériens de héros nordiques.

C’est un peu comme si les Allemands du XIXe siècle avaient découvert la boisson alcoolisée favorite de Boadicée et en avaient fait leur boisson nationale.

Lorsque les nationalistes du XIXe siècle, avides de découvrir les traditions allemandes authentiques, se sont mis à travailler sur le statut symbolique de la bière, en plus de citer Tacite, ils ont déterré le Reinheitsgebot, le décret sur la pureté de la bière, promulgué la première fois en 1487 par le duc Albrecht de Bavière, quatrième du nom. Ce décret a servi de fondement à la fabrication d’un mythe qui a eu beaucoup de succès. Les nationalistes de l’époque ont supposé qu’il était destiné à garantir que seule de l’eau pure et non polluée soit utilisée pour brasser la bière, preuve que l’intégrité de la boisson nationale avait été résolument défendue au fil des siècles. Or si cette hypothèse est encore largement acceptée, Peter Peter a un autre avis :

Le Reinheitsgebot allemand signifiait que l’on était autorisé à n’utiliser qu’un nombre d’ingrédients limité pour faire de la bière – de l’orge, du houblon, de l’eau et rien d’autre. Cette mesure était entièrement politique. Elle n’avait rien à voir avec la volonté de protéger les consommateurs, ou d’éviter que les gens tombent malades – elle était simplement destinée à les empêcher de brasser avec du blé ou du seigle, qu’il valait mieux utiliser pour faire du pain.

En d’autres termes, le Reinheitsbegot a été lié à l’origine à un autre souvenir allemand indélébile – la peur de la famine.


Otto von Bismarck le forgeron dans tous les foyers

•♦ Extrait des pages 453-454 ♦•

Détesté et redouté par les étrangers, vilipendé dans son pays par les libéraux en raison de son autoritarisme, Bismarck était un héros pour une bonne partie de la population allemande. À sa mort, des monuments ont été érigés dans tout le pays grâce à une souscription publique, mais Bismarck pouvait aussi entrer dans votre foyer. À la fin du XIXe siècle, toutes sortes de petites statues de Bismarck ont été fabriquées; cependant elles sont rares à être plus évocatrices que celle qui est en bronze et en terre cuite, haute d’une trentaine de centimètres, représentant Bismarck le forgeron. Le crâne chauve, les manches relevées, portant un tablier en cuir et maniant le marteau, l’homme d’âge mûr se tient devant sa forge, tel le fidèle forgeron du village.

Un fer à cheval est accroché sous l’enclume, mais Bismarck ne ferre pas des chevaux. Il fabrique des armes, travaille le fer qui, avec le sang, sauvera l’Allemagne, ainsi qu’il le dira dans son fameux discours. Sur l’enclume est posée une épée et, à côté, déjà forgé, un bouclier frappé de l’emblème de l’aigle allemand impérial. Chez soi, sur un bureau ou sur le manteau d’une cheminée, cet homme sérieux et dur à la tâche rappellerait la lutte qui avait permis à l’Allemagne de prendre sa place au sein des nations européennes, enfin forte et à l’abri des agressions françaises. Ces petites statues ont été produites en quantités gigantesques, et distribuées aussi largement que les figurines en céramique du Staffordshire représentant la reine Victoria l’ont été en Angleterre. Elles ont transmis et perpétué la légende de Bismarck en tant que soutien de l’honneur allemand et défenseur inébranlable de la sécurité nationale.


Neil MacGregor,
Allemagne, mémoires d’une nation

Traduit par Pascale Haas

15.8 x 23.5 cm ♦ Bibliographie, Index, 8 cartes, 420 illustrations ♦ 696 pages

26,90 € • Disponible en librairie depuis le 4 février 2022 et sur notre site internet


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