« Le fanatique ne peut pas être convaincu, il peut seulement être converti. » Eric Hoffer, Le Vrai croyant : extraits

De la frustration à la crédulité, il n’y a qu’un pas qu’Eric Hoffer, docker dans les années quarante, a observé et consigné depuis les gares de triage où il travaillait. Le Vrai croyant, pensées sur la nature des mouvements de masse, publié en 1951, devient un best-seller, puis un classique, aujourd’hui réédité. En voici de caustiques et savoureux extraits.

Eric Hoffer (1902-1983) était autodidacte. Refusant l’étiquette d’intellectuel, il considérait les marginaux comme les pionniers de la société. Issu d’une famille d’immigrants alsaciens, il craint, enfant, de devenir aveugle. Cette peur le transforme en lecteur compulsif, notamment de Montaigne qu’il admire. Sa vie est faite de petits riens : vendeur d’oranges, chercheur d’or, serveur dans des restaurants, ouvrier agricole itinérant… Après Pearl Harbor, il travaille comme docker à San Francisco pendant vingt-cinq ans. Auteur de plus de dix livres, dont The Passionate State of Mind, The Ordeal of Change et The Temper of Our Time, Eric Hoffer a reçu la médaille présidentielle de la liberté en 1983.
Photo : Eric Hoffer en 1967. Source.

Le Vrai Croyant (The True Believer) est un des classiques les plus provocateurs de la pensée sociale, devenu depuis sa parution en 1951, un véritable best-seller et un ouvrage influent.
Il est l’œuvre d’un docker et grand lecteur, et a été écrit au cours des années 1940 dans les gares de triage de San Francisco.
Hoffer y dessine une théorie remarquablement suggestive du type de changement social qu’il résume sous le nom de « mouvement de masse »…

Les bonnes feuilles

Retrouvez ici les premières pages du livre, à feuilleter au format :

Mécontents mais pas brisés

Les hommes qui se jettent à corps perdu dans une entreprise dédiée aux grands changements doivent être profondément mécontents, mais non brisés. Ils doivent avoir le sentiment qu’ils sont en possession d’une doctrine puissante, d’un chef infaillible ou de quelque technique nouvelle, et qu’ils détiennent ainsi les clefs d’une irrésistible puissance. Il leur faut avoir également une conception délirante des perspectives et des potentialités de l’avenir. En somme, ils doivent être totalement ignorants des difficultés inhérentes à leur vaste entreprise. L’expérience est un handicap. Les hommes qui donnèrent le branle à la Révolution française étaient absolument dépourvus d’expérience politique. Il en a été de même pour les Bolchevistes, les Nazis et les révolutionnaires d’Asie. L’homme d’affaires expérimenté, lui, est un ouvrier de la onzième heure. Il adhère au mouvement quand il est déjà une affaire qui marche. C’est peut-être l’expérience politique de l’Anglais qui le porte à se défier des mouvements de masse. (page 29)

Frustration et vocation

La foi en une cause sacrée est dans une très large part un transfert destiné à remplacer la foi que nous avons perdue en nous-même.

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Moins un  homme est fondé à proclamer l’excellence de sa propre personne, plus il est prêt à exalter la supériorité de son pays, de sa religion, de sa race ou de la cause sacrée qu’il défend.

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Un homme est susceptible de s’occuper de ses affaires quand elles valent la peine qu’il s’y consacre. Sinon, il s’en désintéresse pour se mêler de celles des autres. Cet état d’esprit se traduit par des  commérages, des  curiosités déplacées et des  ingérences dans les affaires des autres, et aussi par un intérêt fébrile porté aux affaires communales, nationales et raciales. Pour nous évader de nous-même, nous tombons sur le dos de notre voisin ou nous lui sautons à la gorge.

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La conviction brûlante que nous avons une  vocation sacrée à remplir vis-à-vis des autres est souvent un moyen d’amarrer au radeau qui passe notre moi prêt à sombrer. Nous croyons tendre la  main aux autres, mais c’est en vérité à une existence qui nous est chère que nous jetons une planche de salut. Enlevez-nous nos tâches sacro-saintes ; il ne nous reste que des vies mesquines et dénuées de sens. Il ne fait pas de doute qu’en échangeant notre égocentrisme contre une vie de désintéressement nous nous élevons prodigieusement dans notre propre estime. La  vanité du désintéressement, même chez ceux qui pratiquent l’humilité la plus haute, est insondable. ( pages 33-34)

Les pauvres doués du génie créateur

La pauvreté quand elle se combine avec l’esprit créateur ne connaît généralement pas la frustration. Cela est vrai de l’artisan pauvre, habile dans son métier, de l’écrivain, de l’artiste et du savant pauvre, en pleine possession de leur puissance créatrice. Rien ne relève notre confiance en nous-même et ne nous réconcilie avec notre moi comme la  faculté continue de créer, de voir les choses grandir et se développer entre nos mains du matin au soir. Le déclin de l’artisanat dans les  temps modernes est peut-être une  des  causes de l’apparition de la  frustration et de la  propension accrue de l’individu à sympathiser avec les  mouvements de masse.

Il est impressionnant d’observer comment l’affaiblissement de la  puissance créatrice de l’individu se conjugue avec l’inclination marquée à rallier les  mouvements de masse. Le  lien entre l’évasion hors d’une  personnalité ratée et l’oreille complaisante que rencontre l’appel des mouvements de masse est ici très sensible. L’auteur, l’artiste, le  savant qui perdent pied –  à cause de l’assèchement en eux-mêmes du torrent créateur – dérivent tôt ou tard vers les  camps des  patriotes ardents, des  parangons du racisme, des promoteurs de soulèvements et des champions des  causes saintes. Peut-être les  impuissants sexuels sont-ils sujets à la même impulsion. (Le rôle des non-créateurs dans le mouvement nazi est exposé dans la IIIe Partie.) (pages 61-62)

Ceux qui s’ennuient

Il n’y a peut-être pas d’indice plus sûr qu’une société est mûre pour un  mouvement de masse que le  sentiment envahissant d’un  ennui insurmontable. Dans presque toutes les descriptions des périodes qui précèdent la  naissance des  mouvements de masse, il est question d’un sentiment d’ennui généralisé ; et dans leurs tout premiers stades, les mouvements de masse sont plus susceptibles de trouver des sympathisants et un  soutien parmi les  gens qui s’ennuient que parmi les exploités ou les opprimés. Pour celui qui fomente délibérément des  soulèvements de masse, il est au moins aussi encourageant d’apprendre que le peuple s’ennuie ferme que d’avoir conscience qu’il souffre d’abus économiques ou politiques considérables. (page 87)

La mise en accusation du présent

La mise en accusation du présent offre la possibilité de se livrer aux prédictions les  plus tapageuses. Les gens biens équilibrés ne font pas de bons prophètes.

En outre, ceux qui sont en lutte contre le présent ont l’œil fixé sur les germes de changements et sur le dynamisme en puissance des petits mouvements débutants.

Une existence plaisante nous masque les possibilités de changements radicaux. Nous nous cramponnons à ce que nous appelons notre bon sens, notre sens pratique. En fait, ce ne sont là que des noms propres à parer le commerce familier, exclusif, que nous entretenons avec les choses telles qu’elles sont. La réalité tangible d’une existence heureuse et sûre est telle que les  autres réalités, pour imminentes qu’elles soient, nous semblent, en comparaison, vagues et imaginaires. Il arrive ainsi que, lorsque les  temps commencent à donner des signes de déséquilibre, ce sont les esprits pratiques qui se trouvent pris au dépourvu et en viennent à ressembler à des visionnaires s’accrochant à des choses qui n’existent pas. (page 115)

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Il est manifeste que l’attitude de mépris affectée par un mouvement de masse vis-à-vis du présent seconde les   inclinations des   frustrés. Ce qui surprend quand on entend les   frustrés vilipender le   présent et toutes ses entreprises, c’est la joie sadique qu’ils puisent dans ces exercices faciles. Une telle volupté ne peut venir de la seule exhalaison d’un grief. Il doit y avoir – il y a – quelque chose de plus. En se répandant en critiques contre la bassesse et la vilenie incurables des temps, les frustrés se soulagent de leur sentiment d’échec et d’isolement. C’est comme s’ils disaient : « Ce ne sont pas seulement nos “moi” galvaudés, mais les vies de tous nos contemporains, même les plus heureux, même les plus couronnés de succès, qui sont “ratées” et sans valeur. » Ainsi en vilipendant le présent acquièrent-ils un vague sentiment d’égalité.

Les moyens qu’un mouvement de masse utilise pour rendre le   présent écœurant (section   48) atteignent également une   corde sensible chez les   frustrés. La maîtrise de soi nécessaire pour surmonter le dégoût leur donne l’illusion de la force de caractère. Ils croient dompter le   monde en se domptant eux-mêmes. En prêchant l’impraticable et l’impossible, le mouvement de masse s’accorde également à leur penchant. Ceux qui cumulent les échecs dans leurs entreprises quotidiennes montrent une tendance à cultiver l’impossible. (page 118)

Croire, plutôt que comprendre

L’efficacité d’une doctrine ne doit donc pas se juger à sa profondeur, à sa sublimité ou à la force des vérités qu’elle incarne, mais à la perfection avec laquelle elle arrive à isoler l’individu de son moi et du monde tel qu’il est. Ce que Pascal disait d’une religion efficace est vrai de toute doctrine efficace : elle doit être « contre la nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs ».

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Il est donc manifeste que, pour être efficace, une doctrine ne doit pas être comprise : elle doit être crue. Nous ne pouvons être absolument certains que des choses que nous n’entendons pas. Une doctrine qui est comprise est dépouillée de toute force. Une fois que nous saisissons une chose, c’est comme si elle avait pris naissance en nous. Et, manifestement, ceux auxquels on demande de renoncer à leur moi et de le sacrifier ne peuvent pas voir une certitude éternelle dans quelque chose qui prend naissance dans ce moi. Le fait qu’ils comprennent une chose ébranle complètement à leurs yeux sa force et sa certitude. (pages 125-126)

Frustration et crédulité

Les frustrés sont-ils plus faciles à endoctriner que les non-frustrés ? Sont-ils plus crédules ? Pascal estimait qu’« on était dans de bonnes dispositions d’esprit pour comprendre l’Écriture sainte quand on se haïssait soi-même ». Il y a apparemment quelque rapport entre le dégoût de soi-même et la prédisposition à la crédulité. L’impulsion qui nous porte à échapper à notre moi véritable est aussi le sentiment qui nous pousse à nous évader de la raison et de l’évidence. Le refus de nous voir tels que nous sommes engendre le dégoût des faits et de la froide logique. Les frustrés ne peuvent trouver d’espoir dans le réel et le possible. Le salut ne peut leur venir que du miraculeux, qui se glisse à travers une fissure de la muraille de fer de l’inexorable réalité. Ils demandent à être trompés. (page129)

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Fanatiques interchangeables

Le fanatique ne peut être détourné de sa cause par un appel à sa raison ou à son sens moral. Il est ennemi de tout compromis et ne peut être convaincu de modérer sa foi dans la certitude et la justice de sa cause sainte. Mais il ne voit pas de difficulté à passer soudain, frénétiquement, d’une cause sainte à une autre. Il ne peut pas être convaincu, il peut seulement être converti. Son attachement passionné est pour lui plus vital que la qualité de la cause à laquelle il s’attache.

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Bien qu’ils semblent se situer à des pôles opposés, les fanatiques de tout acabit sont en fait rassemblés tous ensemble à l’une des extrémités. C’est le fanatique et le modéré qui constituent des pôles séparés et qui ne se rencontrent jamais. Les fanatiques de tout acabit s’observent d’un œil soupçonneux et sont prêts à se sauter à la gorge réciproquement. Mais ils sont voisins et presque de la même famille. Ils se haïssent d’une haine fraternelle. Ils sont aussi distants et proches les uns des autres que Saul et Paul. Et il est plus facile pour un communiste fanatique d’être converti au fascisme, au chauvinisme ou au catholicisme que de devenir un libéral modéré.

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Il est douteux que le fanatique qui déserte sa cause sainte ou qui se trouve soudain sans cause à défendre puisse jamais s’adapter à une existence individuelle autonome. Il reste un trimardeur sans foyer, vagabondant sur les grandes routes du monde. Cherchant à faire de l’auto-stop avec toutes les causes éternelles qui passent à sa portée. Une existence individuelle, même chargée de sens et de finalité, lui semble vulgaire, vaine et coupable. Vivre sans une vocation ardente, c’est flotter à la dérive, à l’abandon. Il voit dans la tolérance un signe de faiblesse, de frivolité et d’ignorance. Il a soif d’une assurance profonde qui vient d’une soumission totale – d’un amarrage sincère à un credo et à une cause. Ce qui importe, ce n’est pas le contenu de la cause, mais le dévouement total, la communion avec l’ensemble des fidèles. Il est même prêt à se joindre à une sainte croisade contre son ancienne cause sainte, mais il faut que ce soit une croisade véritable, intolérante, sans compromissions, proclamant la seule et unique vérité. (pages 133-135)

Les alliés

Nous ne cherchons pas d’alliés, en général, quand nous aimons. En vérité, nous considérons souvent ceux qui partagent le même amour comme des rivaux et des intrus. Mais nous cherchons toujours des alliés quand c’est la haine qui nous tient. (page 144)

Chef d’une société libre

Il y a probablement une différence capitale entre le chef d’un mouvement de masse et le chef d’une société libre. Dans une société plus ou moins libre, le chef ne peut garder son autorité sur le peuple que s’il a une foi aveugle dans la sagesse et l’excellence du jugement populaire. Un chef de second ordre qui possède cette foi survivra à un chef qui en est dépourvu. Cela veut dire que dans une société libre, le chef suit le peuple, même s’il le conduit. Il doit, comme on l’a dit, savoir où va le peuple pour pouvoir l’y conduire. Quand le chef d’une société libre commence à mépriser le peuple, il en vient tôt ou tard à la théorie fausse et fatale que tous les hommes sont fous, et il entraîne finalement son peuple à la défaite. Les choses sont différentes quand le chef peut recourir à une impitoyable contrainte. Si le chef peut exiger une obéissance aveugle, comme c’est le cas dans un mouvement de masse en action, il peut tabler sur la saine théorie qui veut que tous les hommes soient des lâches, les traiter comme tels et arriver à des résultats. (page 181)


Eric Hoffer, Le Vrai croyant

Pensées sur la nature des mouvements de masse

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Francart

12 x 19 cm – 272 pages – Bibliographie
Paru le 14 janvier 2022 – 17,50 €


En librairie et sur notre site internet.

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