La littérature de l’Égypte ancienne en huit volumes, par Bernard Mathieu

Les deux premiers volumes d’une nouvelle série historique exceptionnelle, premier aperçu d’ensemble en langue française, sont en librairie. Découvrez ce projet pharaonique présenté et agrémenté d’extraits.

À côté de monuments emblématiques et de trésors admirables, l’Égypte ancienne nous a livré une littérature d’une richesse et d’une variété exceptionnelles. L’objectif de cette Littérature de l’Égypte ancienne est de faire connaître au grand public les principaux témoignages de cette vaste production intellectuelle. Depuis une date relativement récente, le public francophone dispose de quelques ouvrages lui permettant de pénétrer tel ou tel genre spécifique de la littérature égyptienne. Seuls les anglophones, germanophones ou italophones, cependant, avaient la possibilité d’avoir un aperçu d’ensemble sur le sujet.

La Littérature de l’Égypte ancienne souhaite permettre au lecteur de se plonger au cœur de l’univers fascinant, parfois étrange, souvent étonnamment familier, des grandes productions littéraires de l’Égypte des pharaons, de sa culture, de sa pensée. Il y trouvera bien sûr les grands
« classiques », avec, souvent, de nouvelles interprétations. De même que certaines œuvres, peu connues, qui n’étaient pas accessibles au public francophone. Quel que soit leur degré de notoriété, tous les textes ont fait l’objet de traductions nouvelles fondées sur les sources originales disponibles. Cette anthologie est constituée de huit volumes, chronologiquement ordonnés, consacrés aux différentes grandes périodes de l’histoire pharaonique, depuis l’Ancien Empire jusqu’à la fin du Nouvel Empire (env. 2700-1100 av. notre ère). Chaque traduction est précédée d’une présentation générale et d’une bibliographie spécifique.


Ancien Empire et Première Période intermédiaire • Moyen Empire et Deuxième Période intermédiaire

Découvrez les deux premiers tomes déjà disponibles en librairie.


Un livre est plus utile qu’une stèle peinte

« On peut avoir le sentiment, en lui comparant d’autres civilisations antiques, qu’il subsiste des trois millénaires de l’histoire pharaonique une masse considérable de textes, gravés dans la pierre ou inscrits à l’encre sur papyrus, tablettes en bois, rouleaux de cuir ou tessons de poterie. Cette première impression correspond à la réalité. D’autant plus que seule une petite proportion de l’ensemble, comme le suggèrent beaucoup d’indices, nous est parvenue. Et encore, dans cet ensemble, la littérature au sens étroit, que nous pourrions appeler les « belles-lettres » ou les « beaux discours », pour reprendre la formulation égyptienne, n’occupe-t-elle qu’une part mineure.

Ce constat ne doit pas nous dissuader pour autant du projet de rendre compte, malgré les lacunes de la documentation, de l’extrême richesse, de la diversité et de la qualité de la littérature du temps des pharaons telle que nous sommes en mesure de la restituer aujourd’hui. Rendre compte de sa profonde originalité, aussi, et de sa cohérence propre, qui la distinguent de celle d’autres cultures.

C’est l’objectif de cette Littérature de l’Égypte ancienne. Grâce à l’effort de générations d’égyptologues, d’archéologues et de philologues, qui l’ont patiemment et progressivement révélée – et continuent de le faire –, la littérature pharaonique mérite assurément d’être mieux connue du public, avec les trésors qu’elle recèle, trésors tout aussi admirables que les pyramides de Gîza, les « forêts de colonnes » du temple de Karnak ou les tombeaux inviolés, découverts ou encore enfouis, de la Vallée des Rois.

Riche et diverse, la littérature égyptienne l’est sans conteste, et il n’est pas difficile d’y repérer de nombreux genres, qui s’apparentent étroitement à ceux que nous reconnaissons dans notre culture occidentale : corpus funéraires et textes rituels, traités théologiques et politiques, hymnes et prières, eulogies et narrations royales, biographies et autobiographies, enseignements, instructions et recueils didactiques, poèmes d’amour et chants de deuil, pièces narratives et contes mythologiques, lettres fictives
et œuvres satiriques, “littérature d’idées” et discours rhétoriques, etc. Mais nos catégories modernes, prenons-y garde, ne correspondent pas strictement à celles des Égyptiens de l’Antiquité, et il conviendra,
ultérieurement, de proposer une description des genres égyptiens qui prennent véritablement et essentiellement en compte les seuls critères internes.
Les Égyptiens, du moins l’élite lettrée qui y avait accès, étaient nourris de leurs “classiques”.
Les parois d’une tombe de la nécropole d’Assiout, en Moyenne-Égypte, sont ainsi couvertes de graffitis littéraires, tracés par des scribes de passage du Nouvel Empire. Sous les Ramsès, les érudits du village des artisans de Deir al-Médîna aimaient à recopier, dans leurs moments de loisir ou pour des nécessités d’archivage, tel passage des Mémoires de Sinouhé, de la Satire des métiers, de l’Enseignement d’un homme à son fils ou de l’Enseignement d’Amenemhat.
Cette élite intellectuelle était consciente, surtout, de la force des ouvrages de l’esprit, capables de traverser les siècles beaucoup plus sûrement que les monuments de pierre, et d’assurer ainsi l’immortalité de leurs auteurs ; exegi monumentum ære perennius, “j’ai achevé un monument plus durable que l’airain”, écrit le poète latin Horace. Il suffit pour s’en convaincre de lire un extrait d’une remarquable composition ramesside :

Sois scribe, garde cela à l’esprit
pour que ton nom connaisse le même sort !
Un livre est plus utile qu’une stèle peinte,
qu’un mur de tombe érigé.
Créer cela, c’est créer des chapelles et des tombeaux
dans l’esprit de ceux qui prononcent leur nom.
Assurément, c’est utile dans la nécropole,
un nom dans la bouche des hommes !
L’homme a péri, son corps est poussière,
tous ses proches ont disparu.
Mais ce sont les écrits qui conservent son souvenir
par le bouche à oreille.
Un livre est plus utile que de bâtir une maison,
qu’une chapelle à l’Occident,
il vaut mieux que de fonder une résidence,
qu’une stèle dans une demeure divine.
[…]
Les érudits qui ont prédit l’avenir,
ce qui est sorti de leur bouche s’est produit ;
on peut le retrouver dans les vers qu’ils ont écrits
et dans leurs livres.
Ils ont fait des enfants des autres leurs héritiers,
comme leurs (propres) enfants.
Ils ont enfoui leur talent pour la terre entière,
lisible dans leur enseignement.
Ils s’en sont allés, et leurs noms seraient oubliés,
si l’écrit ne ma
intenait leur souvenir. »

En arrière-plan de ces vers se dessine l’opposition fondamentale que les Égyptiens établissaient entre textes sacralisés, généralement gravés dans la pierre en écriture hiéroglyphique, et textes non sacralisés, en écriture cursive hiératique, dont relèvent en principe les textes littéraires et, bien sûr, les documents de la pratique. L’origine des uns et des autres, pourtant, demeure commune, divine, puisque le dieu Thot, comme le rappelle une inscription du temple d’Edfou, est « le seigneur de l’écriture, celui qui a séparé les mots, inventé les signes, fixé les formules magiques et créé tout ce qui existe sur terre ». Une tradition vénérable, doublée d’une longue expérience, avait appris aux manieurs de calames que la littérature, par son essence même et ses modes de transmission, était susceptible d’atteindre l’éternité, mieux encore que les monuments soumis aux destructions des hommes et aux dommages du temps. Tout bien considéré, le contenu de bibliothèques antiques, sacerdotales ou privées, s’est parfois mieux conservé que les constructions qui les abritaient.

Voilà qui pouvait donner un prix supplémentaire, une légitimité accrue, pour ne pas dire une justification ultime à cette production : fixer durablement dans les consciences et dans les mémoires une vision du monde, un ordre des choses, un sens de l’existence. Et par conséquent, bien sûr, formuler et perpétuer une idéologie qui régissait la vie sociale, articulée autour du concept central de maât, « vérité », « justice », « droit », et destinée à assurer la permanence de l’univers créé. Dans la littérature pharaonique, cette idéologie s’exprime de manière tantôt explicite, tantôt diffuse, souvent avec une subtilité qui nous échappe en partie, et qu’il ne faudrait surtout pas prendre, comme on a pu le faire par paresse intellectuelle ou par prétention déplacée, pour de l’emphase « orientale » ou quelque exotisme nébuleux. »

Extrait de l’introduction générale, tome I, Bernard Mathieu.


Les textes des pyramides : extrait du volume I

À la mémoire des disparus : extrait du volume II :

En librairie :

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