Au cœur de la correspondance de Cicéron, avec Jean-Noël Robert

Cicéron : un homme hors du commun, comme sa correspondance. S’appuyant sur la traduction de la Collection des Universités de France, notre édition est la première à présenter l’intégrale de cette correspondance, grâce à Jean-Noël Robert qui nous présente cette somme tant attendue.

cicéron correspondance

Notre édition

Avant de plonger au cœur des lettres de Cicéron, nous vous invitons à un voyage complet dans le temps afin d’aborder avec Jean-Noël Robert les questions passionnantes soulevées par l’art épistolaire romain. Nous avons donc choisi de déployer la table des matières de l’introduction en y joignant de larges extraits des chapitres nommés. L’avant-propos vous est donné, lui, en intégralité. Un extrait lu des lettres de Cicéron et un autre à feuilleter au format, ainsi que des pistes bibliographiques complémentaires ponctueront l’ensemble. Bonne découverte !


❧ Pour voir d’autres épisodes de cette mini-série Cicéron, suivez notre chaîne Youtube : ils seront diffusés dans les jours prochains.

Avant-propos

La présente édition de la correspondance de Cicéron reproduit la traduction parue dans la C.U.F., aux Belles Lettres. Afin de permettre au lecteur de découvrir la personnalité de son auteur et d’accentuer la lisibilité de ce qui fut l’un des principaux «  médias  » de l’époque, nous avons choisi d’annoter ces lettres d’un point de vue historique et de fournir un certain nombre d’annexes utiles pour en éclairer la teneur. Une introduction fournie [ 69 pages ] permettra, nous l’espérons, de commencer la lecture pourvu déjà d’une somme d’informations indispensables pour aborder ces textes. Dans les annexes, le lecteur trouvera, outre les indices et tableaux chronologiques utiles pour suivre l’actualité des événements présentés, un répertoire des correspondants de Cicéron (avec, pour chacun, une courte notice biographique et les références des lettres concernées), une bibliographie choisie et un rappel de l’organisation politique et du fonctionnement des institutions de la République romaine au temps de Cicéron. On trouvera également en annexe la liste des noms des consuls qui ont exercé le pouvoir et auxquels l’auteur se réfère fréquemment. Tous ces éléments complémentaires nous ont permis de réduire le nombre des notes infrapaginales qui se limitent le plus souvent à l’élucidation des nombreuses allusions contenues dans ces lettres. Celles-ci sont nombreuses et il n’est pas toujours possible d’identifier les personnages que cite Cicéron. Ces notes infrapaginales doivent beaucoup à la science des éditeurs du texte dans la C.U.F., principalement Jean Beaujeu (dont je fus l’un des disciples). Nous voulons ici, à sa mémoire, exprimer notre très respectueuse gratitude. Enfin, nous avons suivi l’ordre chronologique des lettres, numérotées de 1 à 954, avec, pour chacune, sa référence exacte. C’est d’ailleurs au numéro de la lettre concernée que renvoie l’index nominum final qui a été établi par Jean Beaujeu pour la C.U.F. et qui représente un remarquable travail. Nous avons choisi de diviser l’ensemble de la correspondance en quatre époques (cf. la table des matières). Chacune d’elles est précédée d’une introduction historique pour rappeler les événements vécus par Cicéron, avec références aux lettres principales.


Introduction à la lecture de la correspondance de Cicéron


Les lettres de Cicéron et l’art épistolaire dans l’Antiquité

Extraits : « D’aucuns se sont extasiés devant le caractère extraordinaire d’une correspondance aussi abondante, mais le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Nous sont parvenues environ 15 000 lettres de personnages divers, parmi lesquels il faut mentionner des noms aussi illustres que Platon, Épicure, Sénèque, Pline le Jeune ou saint Augustin, et il faut se garder d’oublier toutes celles qui ont été perdues, parfois simplement mentionnées par les auteurs anciens. Il est vrai que les 954 lettres de Cicéron représentent un peu plus de 6 % de la totalité de celles que nous connaissons. Ce n’est certes pas négligeable, mais il n’y a là rien d’exceptionnel. Si la correspondance de Cicéron demeure la plus importante, la raison est à chercher à la fois dans le fait que son auteur prenait soin d’en archiver très régulièrement des copies et aussi parce que son fidèle secrétaire, Tiron, son ami très proche, le chevalier T. Pomponius Atticus, et quelques autres se sont attelés à les trier, à les réunir et à les publier (selon le choix qu’ils ont établi) après sa mort. »

« Les lettres de Cicéron témoignent de (…) cas de conscience, par exemple, dans les relations que l’orateur entretenait avec Pompée et avec César quand la guerre civile opposa les deux généraux. Dans quel camp se ranger ? Cicéron, dont le caractère naturel inclinait déjà à hésiter, ne savait comment faire pour ne pas choisir sans fâcher ni l’un ni l’autre. On pourrait multiplier les exemples, notamment avec Brutus qui haïssait Pompée mais qui, pour des raisons à la fois familiales et politiques, se vit dans l’obligation de se rallier à lui. De semblables dilemmes et les règles de la sociabilité qui interdisent de s’insulter expliquent que tel ou tel passage des lettres puisse nous apparaître d’une hypocrisie raffinée. En réalité, il convient de mettre ces traits d’ironie ou d’humour au compte d’une courtoisie dont un homme de la qualité de Cicéron ne saurait se départir, lui qui prétendait qu’en toutes circonstances, l’amabilité devait être de mise. Il s’agissait d’une question d’éducation et de savoir-vivre qu’il nomme ailleurs l’urbanitas, c’est-à-dire le comportement de l’homme cultivé qui présente des mœurs adoucies et l’esprit de finesse. Cette urbanitas avait le mérite d’apaiser les tensions et de prévenir les violences qui se dissolvaient dans l’expression écrite. Dans son De amicitia, Cicéron note que « la douceur des propos et le caractère » assaisonnent l’amitié 1. Cette affabilité, qui n’entravait pas la gravitas nécessaire à qui jouait un rôle politique, devenait la marque d’une qualité essentielle, l’humanitas, qui caractérise l’homme cultivé, civilisé, et qui s’oppose en tout point à la violence ordinaire. Voilà pourquoi les lettres, qui traduisent les devoirs (officia) de l’amitié et la dignitas de l’homme politique, ne revêtent pas seulement un caractère historique, littéraire ou intime, mais tout cela à la fois. Elles témoignent en même temps, chez un citoyen qui assume des responsabilités, du « sens de la République et [du] soin de l’écriture », comme il l’écrit à Atticus (Att. XV, 7). »


Les aspects matériels de la correspondance

Extraits : « Une lettre, s’il s’agit d’un bref message envoyé non loin de là où se trouve l’expéditeur, peut simplement être gravée à l’aide d’un stylet sur une tablette de cire, mais l’auteur manquerait de savoir-vivre s’il n’usait pas d’un calame et de papyrus (plus rarement de parchemin) pour livrer de plus longs développements. Certes, il peut écrire lui-même son texte, mais il est plus courant de dicter une lettre à un secrétaire. Tout au plus ajoutera-t-il un mot de sa main à la fin en marque de courtoisie ou de déférence. Cependant, tout dépend du lien social qui lie l’auteur de la lettre et son correspondant. Écrire soi-même un message peut se comprendre comme une marque d’amitié si l’on s’adresse à un intime. Le ton peut s’en trouver alors bien différent, sans toujours sacrifier aux convenances. Cicéron, nous le savons, aimait avoir à son côté un copiste (le librarius) pour prendre des notes sous sa dictée. Cet aspect n’est pas négligeable car il nous renvoie à l’oralité qui reste présente dans la littérature latine en général, puisqu’un auteur dicte son œuvre et qu’un lecteur use des services d’un esclave pour lui faire la lecture. Dans la correspondance, ce caractère oral confère à la lettre le ton d’une conversation qui se prolonge, lettre après lettre avec son correspondant, et comme en pointillé puisqu’il faut attendre la réponse pour la poursuivre. »

« Une fois la lettre achevée, le papyrus était roulé et le cachet de l’expéditeur la scellait en indiquant sa provenance. Il restait à l’expédier. Les personnages importants disposaient d’esclaves courriers qui pouvaient prendre la route n’importe quand. Mais il n’était pas rare de recourir aux bons soins d’un ami, d’un autre citoyen qui partait dans la même direction. Néanmoins, l’acheminement d’une missive n’était jamais totalement assuré tant les aléas du voyage étaient nombreux. C’est pourquoi il s’avérait prudent d’en rédiger (ou d’en dicter) un double afin de doubler l’envoi par sécurité, ou bien d’en garder par-devers soi une copie archivée pour pouvoir la reproduire et l’envoyer si la première n’était pas parvenue à destination. Il arrivait qu’un destinataire frustré réclamât l’envoi d’un duplicata, et la correspondance de Cicéron s’en fait l’écho à plusieurs reprises. Ces copies permirent également de compléter la collecte des lettres lorsque les éditeurs voulurent combler certaines lacunes. »


Cicéron épistolier

Extrait : « La correspondance déjà abondante qui nous est parvenue nous offre une plongée vivante et subjective au cœur de l’histoire troublée de la fin de la République. Cependant, au-delà du témoignage exceptionnel sur cette période critique de l’histoire romaine, les lettres permettent d’appréhender la personnalité complexe et contrariée de leur auteur. Il est impossible de dissocier ces échos du passé des conditions contextuelles de leur écriture. Suivant les lieux, suivant les événements politiques ou privés, l’humeur de Cicéron transparaît, changeante, parfois apaisée, presque badine, parfois angoissée quand il éprouve le poids du destin. Tantôt Rome lui pèse et il aspire à goûter l’otium dans l’une de ses villas, tantôt, devenu pour un temps campagnard (ou loin de la capitale, par exemple pendant son exil), il s’ennuie et ressent l’impression que l’histoire s’écrit sans lui. Une lettre devient le seul trait d’union qui le relie au centre du monde. « Il me semble que je suis à Rome quand je lis tes lettres », écrit-il à Atticus. Dès que ses fonctions ou son travail personnel (ses ouvrages philosophiques ou littéraires par exemple) lui en laissent le loisir, Cicéron rédige des lettres. N’importe où, n’importe quand. »


La publication de la correspondance

Extrait : « La date de la publication de la Correspondance nous demeure inconnue. Ce que nous savons, c’est qu’elle n’eut pas lieu du vivant de Cicéron malgré son souhait exprimé à Atticus de rassembler un certain nombre de lettres et de les corriger avant de les publier. Mais il n’eut vraisemblablement pas le temps de voir son désir se réaliser. Les quatre sections que nous pouvons lire aujourd’hui se déclinent en 16 livres d’échanges avec Atticus, 3 livres avec son frère Quintus (dont les célèbres conseils que celui-ci donne à Marcus pour bien réussir une campagne électorale), 2 livres avec Brutus (l’assassin de César) répartis en 20 lettres d’une part et 5 autres parvenues séparément, et 16 livres de lettres dites « Familières » (ad Familiares), classées selon les noms des correspondants chez qui elles ont été récupérées, probablement par Tiron, et sans doute aussi par Atticus et par Marcus, le fils de Cicéron. Les éditeurs modernes ont tenté de les restituer selon leur vraisemblable chronologie. Mais il est évident que, même si un certain nombre de lettres ont été perdues, les premières publications durent être beaucoup plus fournies, comme le montrent les mentions de certains lexicographes. Carcopino, qui a établi la synthèse de ces livres portés disparus, évoque près de 40 livres (dont 2 à son fils Marcus, 2 à Cornelius Nepos, 3 à César, 3 au jeune César, c’est-à-dire Octave, 3 à Pansa, 4 à Pompée, sans oublier 9 livres à Brutus et 9 à Hirtius) dont il pense lui-même que la plupart sont nés dans l’imagination de ceux qui les citent. »


La personnalité de Cicéron, l’homme politique : ombre et lumière

Extraits : « Mêmes partiels, les livres de la Correspondance nous offrent, au-delà des siècles, un extraordinaire kaléidoscope des événements troublés de cette fin de République par le prisme du regard d’un de ses acteurs les plus éminents et, en même temps, un témoignage passionnant de la vie d’un homme, avec ses forces et ses faiblesses, qui n’accordait pas toujours ses actes avec les beaux préceptes qu’il dispensait à ses contemporains. »

« Ajoutons qu’il se montra le plus illustre représentant de la belle langue latine à la fin de la République, de ce latin dit classique qui éblouira pour des siècles la postérité. Il maîtrisait à ravir l’art des mots et lui-même confesse à Atticus qu’il jouit d‘une grande facilité dans le domaine littéraire, non sans s’abandonner à son immodestie coutumière. Cette faconde naturelle se retrouve d’ailleurs dans sa correspondance dès que le sujet l’y invite. Il caractérise ainsi l’art épistolaire : il convient, dans une lettre, d’informer, de plaire et d’émouvoir en usant du sens de l’à-propos, de son intelligence, et surtout de son urbanitas et de son humanitas qui sont, pour lui, l’expression supérieure de la citoyenneté. Même les propos les plus badins participent de l’art romain de la conversation (le Romain est un bavard !), c’est-à-dire la manifestation d’une culture indispensable à tout homme civilisé. »


L’homme privé à l’épreuve de sa correspondance

Extraits : « La correspondance nous révèle un Cicéron qui est surtout un homme d’affaires, ce qui semble bien différent de ce qu’il a pu écrire dans tel ou tel de ses traités philosophiques sur la question de la fortune. Ce n’est pas le seul paradoxe qui laisse apparaître les contradictions de l’homme. Il est vrai que l’époque n’accorde aucune chance de réussite à quiconque s’en tiendrait aux propos vertueux des philosophes. Les lettres, même si nous savons qu’elles ne peuvent être totalement sincères, puisque écrire constitue aussi une exposition de soi aux yeux de ses pairs, lèvent néanmoins le voile sur quelques-unes des contradictions qui ont tourmenté la personnalité intime du personnage. Elles laissent apparaître des fêlures qui sont causées par sa difficulté à s’adapter au monde qui l’entoure. Nous voyons combien Cicéron était dévoré d’ambition et avait de lui une opinion qui n’avait rien à voir avec l’humilité ou la modestie. Mais il a eu toujours le sentiment d’avoir à faire ses preuves, lui pour qui un orateur en toge, togatus, avait la même valeur qu’un glorieux général rentrant victorieux d’une campagne lointaine. »

« Que ce soit sur le plan affectif ou en raison des vicissitudes de sa fortune, la vie de Cicéron n’a guère connu la sérénité, surtout en avançant en âge. Malgré ses efforts permanents et en dépit de certains écarts, il appert, dans ses lettres, que s’installa en lui une certaine amertume et qu’il se montra souvent désabusé, autant dans sa vie privée que dans l’évolution de sa carrière politique, notamment après son consulat. »


Les relations de Cicéron avec ses enfants, Tullia et Marcus

Extrait : « Quel qu’ait pu être le bonheur de Cicéron à la naissance de Tullia, il n’égale sans doute pas sa joie et sa fierté d’avoir un fils, prénommé Marcus, car un père romain doit d’abord assurer la transmission de son nom et de ses biens, ce qui n’est concevable qu’avec un garçon. Marcus voit le jour en juillet 65, soit onze ans après sa sœur, dans une année particulière pour la famille puisque, en quelques mois, se succèdent la mort du père de Cicéron et Quintus, et le mariage de ce dernier avec Pomponia, la sœur d’Atticus. En bon père, Cicéron suit attentivement le développement et les progrès de son fils. Certaines lettres témoignent d’une grande tendresse pour son petit garçon « doux comme le miel » et de l’émotion d’un père qui voit son enfant de sept ans prendre part à ses malheurs au moment de l’exil. »


Cicéron et son cercle rapproché. A. Son frère Quintus Tullius

Extrait : « Le personnage de Quintus laisse à la postérité une image contrastée. Officier courageux sur le champ de bataille et magistrat impitoyable en Asie, il se montre faible devant sa femme et son fils et se laisse commander par son esclave affranchi lorsqu’il est en position de gouverneur. Écrivain non dénué de talent mais peu philosophe et porté sur la littérature tragique, il passe de l’excès à la soumission, de la colère à la bouderie. Peut-être faut-il comprendre que cet ambitieux se refuse à admettre qu’il ait une dimension politique et intellectuelle moindre que celle de son célèbre frère aîné. Ce dernier ne manque pas de souligner cette différence par exemple dans les deux premières lettres adressées à Quintus. Il s’y propose de lui donner des conseils et de lui expliquer ce que doit être un bon gouverneur de province, ce qui revient à souligner son incapacité à être à la hauteur de sa tâche. Certes, ces lettres sont pour Cicéron l’occasion de réfléchir à la conduite que doit suivre un promagistrat digne de sa fonction dans un temps où Rome assied son pouvoir sur un vaste empire pour faire preuve d’humanitas et de justitia sans tomber dans le penchant de plus en plus déclaré pour la tyrannie. Mais ces défauts à éviter sont également l’occasion pour Cicéron de faire entendre à son frère qu’il a pu y succomber, sans toutefois mériter l’accusation de tyrannie. Il s’agit d’éviter les abus de pouvoir, de faire preuve d’honnêteté dans la levée des impôts (assurée par les publicains) destinés à Rome, de montrer son souci de la justice en s’abstenant de violences inutiles, de respecter le droit (notamment de propriété) et de ne pas prononcer de sentences arbitraires… Toutes qualités qui requièrent de l’humanitas et exigent de bannir toutes tentations d’exercer un pouvoir absolu, comme un monarque, et de se maîtriser en ignorant les accès de colère et de cruauté (auxquels Quintus pouvait se trouver sujet…). »


Cicéron et son cercle rapproché. B. Son ami Titus Pomponius Atticus

Extrait : « Cicéron s’est entremis, en  61, pour que son ami Atticus accorde son pardon à Quintus lors de leur brouille. Il sait qu’il peut compter sur son noble cœur, et il ajoute : « T’aimant comme je t’aime, il m’importe extrêmement qu’il n’y ait personne dans ma famille ou qui ne t‘aime point ou que tu n’aimes pas. » On ne compte plus, dans la correspondance, les passages dans lesquels Cicéron déclare à Atticus l’affection qu’il ressent pour lui, son profond attachement, sa totale confiance. Quand son ami est loin, Marcus se sent seul et désemparé, comme il le lui écrit en janvier 60 : « Et toi, dont si souvent l’entretien et les conseils ont soulagé ma peine et mon angoisse, qui es l’allié constant de ma vie publique, le confident de toute ma vie intime, qui as part à tout ce que je dis et à tout ce que je décide, où es-tu donc ? » Et de poursuivre : « Je t’attends, je désire ta présence, je t’appelle même dès maintenant. Il y a bien des choses, en effet, qui m’inquiètent, m’oppressent : il me semble que si je pouvais les confier à ton oreille, en une seule promenade, je m’en trouverais soulagé. » Ce sincère besoin de partager ses pensées avec Atticus ne se démentira jamais. Toujours, il exprime ce désir avec délicatesse, au point de laisser penser qu’Atticus tient une place plus importante pour lui que sa propre famille : « Avec tout ce monde qui me presse, je me trouve beaucoup plus seul que si je n’avais que toi avec moi. » »


Cicéron et son cercle rapproché. C. Marcus Junius Brutus

Extrait : « Au fil des lettres se dessine une personnalité de Brutus bien différente de celle que porte la légende, laissant apercevoir un homme qui se préoccupe beaucoup de ses propres intérêts, parfois en violant la loi. Il n’hésite jamais à réclamer des avantages et des privilèges, ce qui n’est certes pas rare dans le milieu social qui est le sien, mais cadre mal avec l’image qu’il veut donner. Par exemple, à l’été 43, pour avoir compromis les résultats de la guerre de Modène par sa défection, Lépide fut l’objet d’une mesure de la part du Sénat qui le sanctionna par une mise au ban de l’État et une confiscation de ses biens. Or Lépide était le beau-frère de Brutus (il avait épousé l’une de ses trois demi-sœurs, nées du second mariage de Servilia), et il se retrouvait acculé à la ruine de sa famille. Brutus entreprend alors de militer contre cette mesure, certes sévère, mais juste. Il écrit à Cicéron pour le supplier de l’appuyer dans cette entreprise. Il lui demande d’agir comme si les enfants de sa sœur étaient les siens propres, sûr que Cicéron serait sensible à son appel. Il n’hésite pas à en appeler à son devoir envers lui, le flattant au passage pour sa qualité de « si grand consulaire ». Cicéron, bien que sensible à l’éloge, n’écoute pas la supplique et vote la déchéance de Lépide, comme tous les autres sénateurs, répondant à Brutus que cette sentence n’a pas été davantage la sienne que celle de tous 3. Il semble d’ailleurs que les relations épistolaires entre les deux hommes se soient espacées après cette date, et aient peut-être cessé car la datation des lettres contenues dans le second livre des lettres à Brutus est contestée. »

Le contexte historique

Extrait : «  Le Ier siècle avant notre ère fut marqué par de grands bouleversements dont Cicéron, adolescent, fut le témoin. Le premier d’entre eux fut la guerre sociale, c’est-à-dire la guerre des alliés (socii), soit une grande partie des peuples d’Italie que Rome dominait mais dont les hommes ne jouissaient pas des droits des citoyens romains, seulement soumis à l’impôt et à la levée de soldats pour servir Rome. Le mouvement, plus tard, s’étendra à tout l’empire. Cette exigence de reconnaissance et d’égalité citoyenne est comme une force en marche qu’il était difficile de stopper. Les populares soutiennent les alliés et l’assassinat du tribun Luvius Drusus, fin septembre 91, provoqua une explosion de haine contre Rome qui eut raison de l’opposition sénatoriale. Le chaos qui régnait alors dans la cité de Romulus obligea à des concessions, mais il est vrai que l’intégration de ces étrangers contribua un peu plus à faire évoluer les mentalités, introduisant des aspirations nouvelles au sein des citoyens romains. Avec la victoire des revendications des populares, l’affrontement devint inévitable. Tous les historiens de l’époque – et des politiques, comme Cicéron – accusent l’ambition qui justifie toutes les exactions, jusqu’à l’élimination physique de ses ennemis. »

Classement des lettres dans le volume


PREMIÈRE ÉPOQUE : LES MARCHES DU POUVOIR, HEURS ET MALHEURS (DE NOVEMBRE 58 À OCTOBRE 50)

Introduction
Lettres annotées 1 à 278


DEUXIÈME ÉPOQUE : LES AFFRES DE LA GUERRE CIVILE (D’OCTOBRE 50 À FÉVRIER 45)
Introduction
Lettres annotées 279 à 586


TROISIÈME ÉPOQUE : FACE À CÉSAR. LES ANNÉES SOMBRES (DE MARS 45 À AOÛT 44)
Introduction
Lettres annotées 587 à 803


QUATRIÈME ÉPOQUE : LES ESPOIRS DÉÇUS (D’AOÛT 44 À JUILLET 43)
Introduction
Lettres annotées 804 à 935


LETTRES APOCRYPHES ATTRIBUÉES À MARCUS BRUTUS (MAI ET JUILLET 43)
Lettres annotées 936 et 937


LETTRES DE DATE INCERTAINE
Lettres annotées 938 à 954
Conclusion : Les derniers jours de Cicéron


ANNEXES
La vie politique à la fin de la République
Liste des consuls à l’époque de la correspondance
Chronologie – Cicéron et son temps
Répertoire des correspondants de Cicéron
Chronologie des lettres
Table de concordance
Indications bibliographiques
Index général (établi par J. Beaujeu)
Cartes : L’Italie antique au Ier siècle av. J. C


Écoutons une lettre

  1. À ATTICUS. — (Att., I, 18). Rome, 20 janvier 60.

Il n’est rien en ce moment, sache-le, qui me fasse autant défaut qu’un homme à qui je puisse m’ouvrir de tout ce qui me cause quelque souci ; qui m’aime, qui ait l’esprit bien fait, devant qui je puisse, quand je parle avec lui, ne rien feindre, ne rien dissimuler, ne rien cacher. C’est que mon frère n’est plus là, qui est toute simplicité et toute affection. † … † pas un homme, mais
Une grève, le ciel vide,
Un pur désert.

Et toi, dont si souvent l’entretien et les conseils ont soulagé ma peine et mon angoisse, qui es l’allié constant de ma vie publique, le confident de toute ma vie intime, qui as part à tout ce que je dis et à tout ce que je décide, où donc es-tu ? Je suis tellement abandonné de tous que je n’ai d’heures paisibles que celles que je passe avec ma femme, ma fille chérie et mon délicieux Cicéron. Car ces belles amitiés publiques qui me courtisent avec un visage fardé, elles ont quelque éclat sur la place, mais ne m’apportent en mon privé nulle véritable joie. Aussi, quand ma maison est bien pleine le matin, quand je descends au forum pressé par des troupes d’amis, il ne m’est pas possible, dans toute cette foule, de trouver personne avec qui je puisse ou plaisanter librement ou soupirer sans contrainte. Voilà pourquoi je t’attends, je désire ta présence, je t’appelle même dès maintenant…


Se procurer la Correspondance de Cicéron

Cicéron, Correspondance
Lettres 1 à 954

Édition présentée, annotée et commentée par Jean-Noël Robert

Texte traduit par Léopold-Albert Constans, Jean Bayet et Jean Beaujeu

Editio Minor

  • Livre relié sous jaquette, 18 x 24.9 cm
  • LXX + 1186 pages
  • Bibliographie, Index, 4 cartes
  • Paru en mars 2021
  • 55 € – Disponible en librairie ou sur notre site internet
  • EAN13 : 9782251451756


La Correspondance à la C.U.F

Notre édition présente la traduction française seule des onze volumes de la Collection des Université de France. Pour retrouver ces lettres en édition bilingue et annotées, vous pouvez vous référer à cette liste :



Quelques suggestions complémentaires

Jean-Noël Robert est directeur des collections Realia et Guides Belles Lettres des Civilisations aux Belles Lettres, et auteur chez nous de ces essais (sélection) :

Voir aussi :

Tout afficher