Le rôle du sabotage – George Orwell, chroniques du temps de la guerre

« Quand surviendra enfin la chute d’Hitler, les travailleurs européens qui lambinaient, gaspillaient du matériel, simulaient la maladie et endommageaient les machines dans les usines auront joué un rôle non négligeable dans la défaite du Grand Reich. »

Aux yeux des biographes d’Orwell, la période 1942-1943 a toujours passé pour dépourvue du moindre intérêt : « Pendant deux précieuses années », écrit en 1982 Bernard Crick dans son George Orwell : Une vie, « il gaspilla l’essentiel de ses talents à produire des programmes culturels destinés aux intellectuels de l’Inde et du Sud-Est asiatique ».

Comment se fait-il qu’au sortir de ces deux années prétendument gaspillées, Orwell ait pu, tel le phénix renaissant de ses cendres, écrire ses œuvres les plus fortes, celles qui lui ont acquis une réputation mondiale : La Ferme des animaux et 1984 ? Aucun de ses commentateurs ne semble s’être posé la question. Il y avait là comme un hiatus incompréhensible. Certes, on savait qu’il avait tenu pendant la guerre une rubrique hebdomadaire dans le Tribune et écrit occasionnellement divers articles dans la presse britannique de gauche.
On savait aussi, vaguement, qu’il avait « travaillé pour la BBC ». Mais ses activités radiophoniques étaient considérées comme une besogne de caractère purement alimentaire et, partant, négligeable – pour l’excellente raison que personne, en Grande-Bretagne, n’avait eu connaissance de ses séries d’émissions à destination de l’Inde ; et, quand bien même on les eût écoutées, chacun sait que verba volant

Plus aucun spécialiste d’Orwell ne pourra désormais porter sur cette tranche de la vie de l’auteur un jugement aussi sommairement désinvolte que celui de Bernard Crick. En 1984 – année fatidique, s’agissant d’Orwell –, J.J. West, universitaire particulièrement versé dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, entreprit d’explorer cette partie cachée de la vie d’Orwell. Ses recherches se révélèrent longues et fastidieuses, les archives de la BBC ayant, entre-temps, été transférées de Londres à Reading et l’absence de tout classement rationnel rendant extrêmement ardue la collecte des documents. Elles aboutirent à des résultats surprenants. En 1985 furent publiés, à quelques mois d’intervalle, The War Broadcasts et The War Commentaries, ici réunis en un seul volume. On y trouve tout ce qui reste des causeries rédigées et prononcées par Orwell lui-même sur des sujets d’ordre littéraire et épisodiquement politique, ainsi que les chroniques dans lesquelles Orwell faisait, chaque semaine, à l’intention de ses auditeurs, le point de la situation sur les différents fronts et commentait les répercussions possibles des événements sur la conduite et l’issue de la guerre. Précédés d’une introduction exceptionnellement nourrie de J.J. West, assortis de notes d’une remarquable précision et suivis de nombreux documents annexes, ces textes éclairent d’un jour entièrement nouveau ce que fut l’activité d’Orwell durant cette période cruciale. Ils constituent en fait le lien logique et nécessaire – le chaînon manquant, si l’on préfère – entre les productions d’un écrivain déjà solide et celles d’un auteur de tout premier plan.
L’expérience vécue par Orwell au cours des années passées à la BBC, d’août 1941 à novembre 1943, a mûri son talent en lui fournissant les éléments dont la transposition littéraire a abouti à la création de ses chefs-d’œuvre. Comme quoi une besogne « alimentaire » peut, finalement, se révéler enrichissante et féconde. (…)

Claude Noël, décembre 1987. Extrait de l’introduction de Chroniques du temps de la guerre (1942-1943) de George Orwell

Notre édition reprend en format poche la traduction et l’introduction de Claude Noël dans l’édition de Gérard Lebovici et Ivréa (1988, 2017).


Le rôle du sabotage

Quand surviendra enfin la chute d’Hitler, les travailleurs européens qui lambinaient, gaspillaient du matériel, simulaient la maladie et endommageaient les machines dans les usines auront joué un rôle non négligeable dans la défaite du Grand Reich.

29 janvier 1942

J’ai prononcé il y a peu une causerie sur la politique de la terre brûlée qui, dans cette guerre, joue un rôle de premier plan ; ce qui m’amène tout naturellement à vous parler du sabotage. Le sabotage est la tactique des peuples soumis à l’occupation étrangère, tout comme la terre brûlée est celle d’une armée en retraite. Un bref aperçu sur l’étymologie de ce vocable permettra de mieux saisir les mécanismes qu’il implique.

Tout le monde a entendu parler de sabotage. Ce mot est de ceux qui se sont introduits dans toutes les langues ; mais la plupart des gens qui l’utilisent ignorent son origine. Il s’agit, en fait, d’un vocable français. Dans le nord de la France ainsi que dans les Flandres, paysans et ouvriers portent de lourdes chaussures de bois appelées sabots. Voici maintenant bien longtemps, des travailleurs en révolte contre leurs patrons s’avisèrent d’introduire leurs sabots dans les rouages d’une machine en marche, provoquant ainsi d’importants dégâts. Cette initiative dommageable fut dénommée sabotage. Depuis lors, dans le monde entier, ce terme désigne tout acte accompli de façon délibérée en vue de détériorer le matériel et de mettre par là même les entreprises hors d’état de fonctionner.

La plupart des pays d’Europe sont actuellement sous la botte des nazis, et l’on ne peut ouvrir un journal sans y lire qu’en France, en Belgique, en Yougoslavie, etc., des nationaux ont été exécutés pour crime de sabotage. Or, au début de l’occupation allemande, les informations de cette nature étaient beaucoup moins fréquentes. C’est l’an dernier qu’elles ont commencé à se multiplier, surtout depuis l’attaque par Hitler de la Russie soviétique. L’amplification du phénomène de sabotage, et peut-être davantage encore le sérieux avec lequel les Allemands le prennent en considération, en dit long sur le joug nazi.

Si d’aventure vous écoutez à la radio la propagande allemande ou japonaise, vous aurez sans nul doute remarqué que l’un de ses thèmes favoris est la nécessité pour eux d’« espace vital », ou Lebensraum. L’argumentation est toujours la même. L’Allemagne et le Japon étant des pays surpeuplés, ils revendiquent des territoires afin de pouvoir y implanter leurs propres ressortissants. Ces territoires, prétendument dépeuplés selon les Allemands, sont la Russie occidentale et l’Ukraine ; dans le cas du Japon, il s’agit tout simplement de la Mandchourie et de l’Australie. Pour peu que vous n’accordiez aucun crédit à la propagande nazie et que vous considériez la politique pratiquée par les fascistes, vous vous apercevrez très vite que leur fameux « espace vital » n’est qu’un prétexte : car ce que convoitent en réalité les États fascistes, ce ne sont pas des territoires à faible densité de population mais, bien au contraire, des zones fortement peuplées. Les Japonais, il est vrai, se sont effectivement emparés en 1931 d’une partie de la Mandchourie. Mais ils n’ont jamais entrepris sérieusement de s’y installer ; et, après cette agression, ils se sont lancés à la conquête des régions les plus peuplées de la Chine, qu’ils ont occupées. Ils sont en ce moment en train de s’en prendre aux îles les plus peuplées des Indes néerlandaises pour tenter de les dominer. De même, les Allemands ont envahi les parties de l’Europe les plus peuplées et les plus industrialisées, qu’ils tiennent sous leur coupe.

Il serait parfaitement impossible aux Allemands de coloniser la Belgique et les Pays-Bas ou aux Japonais de coloniser la vallée du Yang Tse-Kiang au sens où les pionniers ont colonisé l’Amérique et l’Australie : ces pays sont déjà beaucoup trop peuplés. Mais, de toute évidence, la colonisation des fascistes n’a rien à voir avec l’esprit pionnier. Leur « espace vital » n’est qu’un bluff. Ce qu’ils veulent, ce ne sont pas des terres, mais bel et bien des esclaves. Ils cherchent à assujettir des populations entières afin de les forcer à travailler pour eux à vil prix. L’image que les Allemands se font de l’Europe est celle de millions de gens trimant pour eux du matin au soir, leur abandonnant le produit de leur labeur et recevant en contrepartie juste de quoi ne pas crever de faim. L’image que les Japonais se font de l’Asie est rigoureusement identique. L’objectif que s’étaient fixé les Allemands a déjà été atteint dans une certaine mesure. Mais c’est précisément à ce stade qu’intervient le sabotage avec tout ce qu’il implique.

Les ouvriers flamands qui avaient lancé leurs sabots de bois dans les engrenages de leurs machines ont ainsi démontré qu’ils avaient pris conscience de la puissance, à vrai dire souvent méconnue, de la classe ouvrière. La société tout entière repose, en définitive, sur les travailleurs manuels, qui ont en permanence la possibilité de la déstabiliser. Les Allemands n’ont que faire de peuples européens asservis dont le travail n’est pas fiable. Une série de sabotages non détectés à temps et voilà toute la machine de guerre allemande qui se grippe. Quelques coups de marteau portés au bon endroit sont susceptibles d’arrêter le fonctionnement d’une centrale électrique. Une simple « erreur » d’aiguillage peut faire dérailler un train. Une très petite charge d’explosif permet d’envoyer un navire par le fond. Il suffit d’une boîte d’allumettes – voire d’une seule allumette – pour détruire des tonnes de fourrage. Il est hors de doute que des actes de ce genre vont se multipliant dans toute l’Europe. Les innombrables exécutions de saboteurs que les Allemands eux-mêmes annoncent au public par voie d’affiches placardées sur les murs en disent long à ce sujet. Dans l’Europe entière, de la Norvège à la Grèce, il existe des hommes courageux qui, ayant saisi la véritable nature de la domination de l’Allemagne nazie, sont prêts à sacrifier leur vie afin de la combattre. Ce type de lutte a commencé dès l’accession d’Hitler au pouvoir. Durant la guerre d’Espagne, par exemple, il arrivait parfois qu’un obus tombé dans les lignes républicaines n’éclate pas ; une fois désamorcé, on s’apercevait qu’il contenait en guise de charge explosive du sable ou de la sciure : dans les usines d’armement allemandes ou italiennes, un ouvrier anonyme avait risqué sa vie dans l’espoir qu’un obus, au moins un, épargnerait ses camarades espagnols.

Mais on ne peut raisonnablement s’attendre à ce que des populations entières mettent ainsi leur existence en péril, surtout lorsqu’elles se trouvent placées sous la surveillance de la police secrète la plus efficace du monde. Toutes les classes laborieuses d’Europe, notamment dans les industries clés, vivent sans trêve ni repos sous l’œil vigilant de la Gestapo. C’est là qu’entre en jeu un facteur auquel les Allemands ne sont pratiquement pas en mesure de faire obstacle : le sabotage passif. Si vous ne pouvez ou n’osez détruire une machine, vous pouvez du moins en ralentir le fonctionnement et l’empêcher de tourner à plein rendement en travaillant aussi lentement et d’une manière aussi improductive que faire se peut, en perdant délibérément du temps, en simulant une maladie quelconque, en gaspillant du matériel. Il est extrêmement difficile, fût-ce pour la Gestapo, de déterminer les responsabilités dans ce type d’action : il en résulte des à-coups permanents qui entravent la production du matériel de guerre.

Voilà qui met en lumière un fait capital : quiconque gâche plus de matériel qu’il n’est capable d’en produire sabote par là même la machine de guerre. L’ouvrier qui, sciemment, lambine à son poste perd non seulement son propre temps, mais aussi celui des autres : il faut en effet le surveiller, être constamment sur son dos – ce qui revient à affecter d’autres travailleurs productifs à des besognes improductives. L’une des caractéristiques essentielles – on peut même dire LA caractéristique essentielle – de la domination fasciste est la quantité effarante des forces policières qu’elle nécessite. (…)

Quand surviendra enfin la chute d’Hitler, les travailleurs européens qui lambinaient, gaspillaient du matériel, simulaient la maladie et endommageaient les machines dans les usines auront joué un rôle non négligeable dans la défaite du Grand Reich.

Écouter un autre extrait : Du beurre et des canons


En librairie le 9 avril 2021

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