Vêtir l’autre au Moyen-Âge : un acte de bienfaisance protectrice

Installé à deux pas de l’église Saint-Séverin et des tours de Notre-Dame au XVe siècle, le petit monde du couturier Colin de Lormoye se laisse découvrir grâce à l’édition d’un document unique en son genre : son livre de boutique, un document de papier qu’il a tenu pendant plus de 30 ans. Un essai de Julie Claustre, dont voici un extrait.

Dans la société médiévale, le transfert ou la prise d’un nouveau vêtement accompagne certains rituels transformant la personne, comme la profession monastique, l’adoubement chevaleresque, l’investiture vassalique et le sacre royal. Mais le transfert d’un vêtement contribue aussi à la réalisation de liens sociaux, en particulier de liens de protection. On en a des exemples très anciens, comme une célèbre formule de recommandation d’un pauvre datant du deuxième quart du VIIIe siècle, faisant de la personne qui entre dans la mainbour d’une autre, une personne nourrie et vêtue par son nouveau maître, ou encore comme le rituel de distribution de dons par l’empereur Louis le Pieux au personnel du Palais. Le don de vêtements signifie la protection accordée à un protégé. Ce type de rapports ne change pas totalement au second Moyen Âge avec l’essor commercial et matériel. On les retrouve par exemple dans la pratique des largesses vestimentaires attestée à l’hôtel du roi de France depuis le milieu du XIIIe siècle. Les ordonnances de l’hôtel y fixent notamment les gratifications faites à certains officiers pour leurs robes.
De manière similaire, la charité et l’hospitalité monastiques s’exercent au haut Moyen Âge à travers le don de vêtements. Ainsi, à l’hôpital monastique de Corbie, les vêtements usagés des moines sont donnés aux pauvres par l’office de la porte. Plus tard, à l’abbaye de Westminster et à celle de Bury St Edmunds au XIIIe siècle, les religieux en visite lors de certaines fêtes reçoivent vêtements et souliers des communautés. La Vie de Géraud d’Aurillac composée par Odon de Cluny au Xe siècle présente le comte Géraud pratiquant de façon extensive l’aumône aux pauvres, en particulier l’aumône en vêtements et en chaussures. Pour tout fidèle, vêtir ceux qui sont nus fait partie des œuvres de piété. Le don de vêtements aux églises paroissiales par des femmes a été aussi bien étudié. Le vêtement appartient ainsi à l’économie des grâces qui, au Moyen Âge, lie puissants, pauvres, ciel et terre. Ces cadres de pensée et ces pratiques persistent au second Moyen Âge, en dépit des transformations économiques et sociales. On sait la place du don du manteau au pauvre dans la sainteté de Martin, une place abondamment illustrée dans l’iconographie du second Moyen Âge et que le modèle de François d’Assise, fils d’un drapier ayant offert ses vêtements à un lépreux, contribue à réactiver au XIIIe siècle. Il est donc probable que le transfert d’un vêtement entre personnes a de puissantes significations encore au second Moyen Âge.
Dans la société parisienne du XVe siècle, le vêtement est fréquemment donné en legs. Les legs de vêtements sont ainsi systématiques dans les testaments enregistrés au Parlement de Paris à la fin du XIVe et au début du XVe siècle, tant de la part d’hommes que de femmes, de clercs que de laïcs. Ils ne sont pas tous faits en aumône aux pauvres, mais il s’agit bien souvent de gratifier des parents charnels (nièce) ou spirituels (un filleul, une commère), ainsi que des serviteurs, une chambrière, un valet, un chapelain…
Mais l’acte de bienfaisance protectrice peut prendre place bien plus tôt dans la vie d’un vêtement, dès sa commande et sa fabrication. C’est ce que font les clients de Colin de Lormoye. Dans son livre, les transferts de vêtements apparaissent en pleine lumière et invitent à manier avec prudence l’expression de « consommation vestimentaire » et ses connotations de choix et d’autonomie individuels : ceux qui passent commande auprès de Colin vêtent leurs proches plus qu’eux-mêmes.
Le meilleur exemple en est le cas des femmes, qui ne sont jamais commanditaires directes de leurs vêtements. Certes, la clientèle de Colin de Lormoye présente certaines spécificités: implanté rive gauche, il a pour clients principaux des maîtres de l’université et des clercs, des célibataires ne pouvant compter sur des épouses et filles pour les travaux de confection et qui composent plus de la moitié de sa clientèle. Les femmes ne sont toutefois pas totalement absentes et Colin sait fabriquer pour elles des vêtements féminins. Dans l’ensemble des factures du couturier, 32 femmes ou filles sont destinataires de vêtements, mais les factures qui les concernent sont toutes émises au nom d’un époux, frère, père, oncle, cousin, compère ou maître. Elles apparaissent seulement comme les bénéficiaires des soins d’hommes. En retour, les normes d’économie domestique assignent à l’épouse l’entretien des vêtements du mari, comme l’indique le Ménagier de Paris.
Au-delà du cas des femmes, plus de 250 travaux de confection sont commandés à Colin pour des destinataires dont les liens avec les clients directs sont précisés. Plus de 160 articles sont destinés aux parents – le groupe familial (62 articles), épouse, filles et fils, autant que les frères et sœurs, neveux et nièces (63 articles). Viennent ensuite les serviteurs partageant l’intimité domestique des clercs et laïcs (nourrices, chambrière, valets, cuisinier, clercs et pages) et les nombreux écoliers des maîtres des pédagogies. Enfin quelques personnes extérieures aux maisonnées : Jehan Boucard passe commande pour son boulanger et même pour l’épouse de celui-ci, mais sans doute ce boulanger a-t-il fort à faire pour nourrir les élèves de la pédagogie de Boucard et s’agit-il là d’une gratification. Les factures de Colin révélant ces commandes triangulaires montrent que le vêtement est une des matières dont sont faites les maisonnées citadines médiévales : plus que des rapports d’artisan à clients, elles traduisent des rapports d’atelier à maisonnées, le vêtement matérialisant la protection du chef de maisonnée et la soumission de ceux qu’il accueille dans son foyer.
Certaines de ces maisonnées sont aristocratiques, mais le vêtement occupe la même fonction dans toutes. Les commandes de Philippe de Dreux, de Pol de La Ville, de monseigneur de Saint-Arragoude, de Gaucher de Saint-Simon, de Jehan Sanguin et du greffier prénommé Hugues pour leurs pages façonnent leurs maisonnées à la manière des grands hôtels aristocratiques. Jeanne de Ratault, veuve de Charles de Montmorency, seigneur de Bouqueval, Bobigny et Goussainville, détentrice d’un hôtel à Paris, ne procède pas différemment dans les années 1463-1465 : elle n’oublie ni son régisseur, ni son palefrenier, ni son page, ni sa chambrière dans ses commandes de draps et de vêtements, effectuées comme il se doit en son nom par un régisseur. On sait, notamment par le Journal d’un bourgeois de Paris, l’importance qu’ont eue les « livrées », les pièces de vêtement faites dans les mêmes tissus et les mêmes couleurs et portant les mêmes insignes emblématiques, identifiant les membres d’un même hôtel princier, dans les luttes politiques parisiennes au début du XVe siècle, quand les vêtements, en particulier le chaperon pers et la croix de Saint-André signent l’adhésion bourguignonne, la croix blanche un penchant Armagnac et le vermeil l’hommage aux Anglais. Les aristocrates moyens et petits qui figurent dans la clientèle de Colin paraissent calquer leur comportement sur les princes, qui font vêtir aux frais de leur hôtel non seulement leur proche parenté, mais aussi leurs officiers, chapelains, pages, palefreniers, valets et fous. Les factures de Colin expriment parfaitement l’ampleur atteinte par les garde-robes de certaines maisons de l’aristocratie moyenne et petite. Par la notice 160, on apprend ainsi que Gaucher de Rouvroy seigneur de Saint-Simon a équipé auprès de Colin ses trois enfants en houppelandes et jacquets, l’un de ses fils en pourpoints, chaperons et houppelandes, un autre fils en pourpoints et chaperons, son page et son clerc en houppelandes, ses deux valets en houppelandes et pourpoints.
Comme les testaments parisiens du XVe siècle, les factures de Colin montrent comment les liens de protection domestiques sont entretenus par les transferts de vêtements. On devine aussi ce que de tels rapports peuvent avoir d’ambivalent. De fait, le vêtement est également pris dans des modes de transfert autrement périlleux. On touche là une logique économique qui n’est ni celle du don, ni celle de la consommation, mais celle de la dette et de la contrainte.

Julie Claustre, Faire ses comptes au Moyen-Âge. Les mémoires de besogne de Colin de Lormoye, coll. Histoire, Les Belles Lettres, 2021, pages 201- 204.

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