Sandormokh : le livre de combat d’Irina Flige

Document unique parmi les ouvrages consacrés aux répressions staliniennes, le livre de la géographe Irina Flige, traduit et commenté par Nicolas Werth, retrace les circonstances de la découverte du charnier de Sandormokh en mêlant histoire, témoignages et journalisme.

Ce livre est, en Russie, le premier du genre. Il décrit la naissance, le développement et la vie d’un lieu de mémoire.

Irina Flige s’attache à déchiffrer le sens des monuments et des mémoriaux érigés en ce lieu, des cérémonies et des rituels qui s’y déroulent.
Le sens, ou plus exactement les sens qui ne cessent d’évoluer avec le temps. C’est donc une véritable « dramaturgie des sens », en cinq actes, que nous propose Irina Flige qui, précisons-le d’emblée, n’est pas seulement l’auteure de cette pièce. Elle en est aussi l’un des principaux personnages : c’est elle, en effet, qui, avec Veniamine Ioffe et Iouri Dmitriev, a découvert le charnier de Sandormokh.

Oleg Nikolaiev, préface à l’édition russe

Ce livre est un livre de combat. Un combat contre l’oubli. Celui des innombrables victimes des répressions staliniennes.

Irina Flige en 2008 – Source

Son auteure, Irina Flige, l’une des plus éminentes figures de l’association non gouvernementale russe Memorial, a consacré toute sa vie d’adulte, depuis plus de trente ans, à ce combat. Irina Flige est une de ces femmes passionnées et habitées par le sens d’un devoir civique, social et moral à accomplir pour donner corps et sens à leur vie, comme la Russie en a connu à toutes les époques – épouses des décembristes, prêtes à suivre leur mari dans l’exil sibérien, femmes engagées dans l’action révolutionnaire, militantes pour la défense des droits civiques dans l’URSS des années 1970-1980. Après des études de géographie à l’Université de Leningrad, elle publie, en 1989, une étude pionnière sur les camps des îles Solovki – un « atlas géographico-historique » qui propose les premières cartes détaillées des dizaines de lieux de détention répartis sur l’ensemble de l’archipel. Au cours de ses recherches, Irina Flige a acquis une certitude : un grand nombre de détenus des Solovki ont été évacués à la fin de l’année 1937 et ont tout simplement disparu. Elle mettra près de dix ans pour retrouver leur trace, dans les fosses communes de Sandormokh, en Carélie, à des centaines de kilomètres de l’archipel. C’est cette longue quête-enquête qu’elle nous livre dans le présent livre.

Nicolas Werth, préface à la traduction française


Le site de Sandormokh, dans les environs de Medvejegorsk, en Carélie, est un lieu d’exécutions de masse et d’inhumation des
corps des suppliciés.

Ici, durant la Grande Terreur de 1937-1938, ont été exécutés 5 130 habitants de la Carélie, parmi lesquels de très nombreux détenus et déportés du Belbaltlag. Ici, à l’automne 1937, ont aussi été fusillés 1 111 détenus de la prison centrale de l’ensemble concentrationnaire des Solovki.
Les bourreaux auraient voulu que le souvenir de ces victimes disparût à tout jamais ; que ce lieu restât dissimulé pour l’éternité.
Mais aujourd’hui, nous connaissons ce lieu et nous pouvons nommer par leur nom chacune des 6 241 victimes qui y reposent.
J’ai écrit l’histoire de Sandormokh à la manière d’un drame en cinq actes, d’un drame qui se serait déroulé sur huit décennies.
Dans les deux premiers actes, le nom même de Sandormokh n’apparaît pas. Mais la mémoire du crime, portée par un petit groupe de proches des disparus qui se souviennent, est présente.
Dans les troisième et quatrième actes, le lieu de mémoire semble prendre sa forme définitive. Mais au cinquième acte (le dernier de ce drame, mais assurément pas l’ultime acte de l’histoire du lieu), l’Histoire amorce un nouveau tournant. La pièce que j’ai écrite reste inachevée…

On le sait, depuis Pierre Nora, les lieux de mémoire sont des lieux où se cristallise la mémoire d’un groupe, d’une société, d’une nation. Les lieux de mémoire ne sont pas nécessairement des lieux géographiques ; ils peuvent être des événements, des objets, des œuvres littéraires ayant marqué une époque. Leur fonction principale est de conserver la mémoire d’une société, de cristalliser les représentations que la société se fait d’elle-même, de son passé, de son histoire. Naturellement, avec le temps, la société qui se souvient évolue ; et l’agrégat des sens que recèle un lieu de mémoire se métamorphose. Chaque lieu de mémoire vit sa propre vie, marquée par des débats, des conflits de mémoire, que l’on peut assimiler à une véritable dramaturgie.

L’histoire de Sandormokh est intimement liée à l’histoire des répressions qui se sont abattues sur les détenus du Belbaltlag, à l’histoire des purges qui ont frappé la Carélie, à l’histoire du complexe concentrationnaire des Solovki.

Si les Solovki ont été un lieu de souffrances et de mort, rappelons ici que cet archipel, véritable laboratoire du Goulag, a été aussi un lieu de résistance, même si rares étaient ceux qui avaient la force de résister. Dans le droit fil des Solovki, Sandormokh est aussi devenu aujourd’hui un lieu de résistance civile et de solidarité avec tous les détenus politiques. Avec Iouri Dmitriev. Avec Ioub Tatiev. Avec des dizaines et des centaines de détenus politiques de mon pays.

Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’État de l’époque soviétique est absente. À la place de cette mémoire, nous portons le poids du passé. Les uns assument l’héritage des victimes ; les autres, celui des bourreaux. Tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens de ce terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni, resté sans nom. Nous refusons de prendre en héritage le « sacrement du buffle ». Mais nous refusons aussi de prendre en héritage le « sacrement de l’agneau » [ Allusion aux Deux Sacrements de Heinrich Böll (N.d.T.).]

À Sandormokh, nous ne luttons que pour la vérité. Et ce n’est que lorsque nous aurons gagné cette bataille que nous pourrons nommer ce lieu « lieu de mémoire ». Cimetière mémoriel, lieu de mémoire de ceux qui ont été massacrés ici, et à qui ont été enfin rendus nom et sépulture.

L’histoire de Sandormokh, c’est aussi une partie de ma propre histoire. Cette histoire a débuté il y a trente ans, au moment des premières Journées du souvenir des Solovki de 1989. Pour moi, l’histoire et la mémoire ce ne sont pas que les horreurs, les cauchemars, les guerres et les cataclysmes du passé ; c’est, au présent, une affaire d’amitié, d’empathie et de compréhension mutuelles, de responsabilité, d’honnêteté intellectuelle, de justesse dans la quête du sens.

Irina Flige, avant-propos

Dans nos locaux, l’historien spécialiste de l’Union soviétique Nicolas Werth, traducteur de Sandormokh, explique l’importance capitale de cet ouvrage, alors que Iouri Dmitriev, l’un des co-découvreur de ce charnier de la Grande Terreur est actuellement emprisonné en Russie sous un prétexte fallacieux… Il fait par ailleurs un point détaillé de cette affaire « Dmitriev » en postface de l’ouvrage.

Lire aussi l’article d’Alec Luhn dans le Guardian du 3 août 2017

Durant des décennies, le sort des suppliciés victimes des « opérations répressives de masse » mises en œuvre par le NKVD en 1937-1938 est demeuré inconnu de leurs proches restés en liberté et, plus généralement, de tous ceux qui les avaient connus ou les avaient croisés durant leur bref séjour en prison.

La condamnation à mort et l’exécution des condamnés étaient un secret d’État. Les proches des condamnés se voyaient répondre, lorsqu’ils parvenaient, au terme de semaines et de mois passés à faire la queue devant les bâtiments de la police, à formuler leur question à un agent ou, le plus souvent, à un préposé subalterne du NKVD : « Cette personne est inconnue de nos services. » Bientôt on leur répondra : « A été condamné à dix ans de privation de liberté sans droit de correspondance. »

Écouter ou feuilleter la suite de cet extrait du premier acte :


Se procurer l’ouvrage

Irina Flige, Sandormokh, le livre noir d’un lieu de mémoire
Traduit du russe, préface et postface par Nicolas Werth

Paru aux Belles Lettres le 5 février 2021
168 pages – 21 €


L’histoire soviétique aux Belles Lettres

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