Le journal d’un libertin mélancolique : Boswell, Amours à Londres

Avant d’écrire sa Vie de Samuel Johnson, James Boswell a laissé un journal londonien écrit à 22 ans dans lequel il confesse, avec une désarmante et insolite franchise, ses désirs, ses ambitions et ses faiblesses. L’une des autobiographies les plus franches et les plus divertissantes de l’histoire littéraire, selon André Maurois. Extrait suivi d’une promenade bibliographique amoureuse.

Notre édition

Boswell’s London Journal 1762-1763 a paru pour la première fois en langue anglaise en 1950. Notre édition reprend la traduction de Marie-Christine Blanchet et la préface d’André Maurois parues en France en 1952. Elle présente en outre un avant-propos de Jean-Claude Zylberstein, directeur de la collection « Domaine étranger« , et une note de lecture de Dominique Aury en fin de volume.

Nous connaissons trop peu James Boswell

[James Boswell by Sir Joshua Reynolds]

Nous connaissons trop peu James Boswell (1740-1795). Ce nobliau écossais s’est rendu célèbre dans les pays de langue anglaise en publiant en 1791 une monumentale biographie de son ami Samuel Johnson, un poète, lexicographe, essayiste qui fut le critique littéraire le plus redouté de son temps. L’ouvrage et son auteur ont suscité suffisamment de curiosité, et assez longtemps, pour qu’un collectionneur américain, le colonel Isham (1890-1955), consacre son entière fortune à rassembler ce qu’il est convenu d’appeler les « Papiers de Boswell », un volumineux ensemble réunissant son exceptionnel Journal et d’innombrables correspondances. André Maurois raconte dans sa préface au présent volume les étonnantes tribulations du colonel pour dénicher et devenir propriétaire, à grands frais, des « Papiers » disséminés ici et là : une sorte de chasse au trésor riche en épisodes surprenants bien de nature à réjouir les chercheurs et les curieux. Ces « Papiers » se retrouvèrent en définitive entre les mains de l’Université de Yale qui décida d’en entreprendre la publication. Le premier volume parut en 1950 : il contenait les pages du Journal, ici reproduites, consacrées au séjour à Londres de l’impétueux Écossais, alors âgé de 22 ans, où il raconte dans un style pittoresque et avec une ingénuité sans pareille tant ses frasques galantes que ses rencontres avec les meilleurs esprits de son temps. On ignorait alors que la publication de douze autres gros volumes allait s’ensuivre, fruit d’un immense travail éditorial qui ne parvint à son terme qu’en 1989 ! (…)

Avocat de causes perdues, époux infidèle en proie au remord mais pécheur impénitent, cet ardent jouisseur fréquentait avec assiduité non seulement les dames dites « de petite vertu », mais aussi les meilleurs esprits de son temps : Edmund Burke, David Hume, Adam Smith, le peintre Reynolds (qui fit son portrait), ou encore Edward Gibbon, Oliver Goldsmith, Richard Brinsley Sheridan, les Premiers ministres Bute et Pitt, et jusqu’au roi George III. Esprit fin et disert, il était reçu aux meilleures tables de Londres et, comme en témoigne sa correspondance, ce fut aussi un ami fidèle et dévoué. Dans le genre « diariste » il fait bonne figure auprès de son illustre aîné Samuel Pepys. C’est donc une figure parmi les plus attachantes de la littérature anglaise du XVIIIe siècle au début de son parcours que l’on rencontre dans le présent volume. Un « bien agréable et remarquable personnage », comme en avait jugé Dominique Aury dans la recension qu’elle fit de ce livre en 1953, sans savoir que l’auteur exauçant son vœu ne cesserait jamais de tenir ce Journal en forme d’autoportrait où il dit tout avec le plus grand naturel et sans aucun effet de manche ! Un trait assez rare pour que l’on se plaise à le souligner. (…)

Avant-propos de Jean-Claude Zylberstein

Je suis fait pour la volupté

Extrait pages 151-153

Mercredi 12 janvier. —  (…)

Je lui demande si nous n’avons pas tout à fait la mine de deux époux. « Non, dit-elle, nous sommes trop tendres. » Il n’est pas étonnant qu’après une expérience aussi déplorable, elle ait une si triste idée du mariage. Elle a inventé un joli motif pour un cachet : on y voit un cœur doucement réchauffé par la flamme de Cupidon ; survient Hymen qui l’éteint brutalement de sa torche.
« Je me sens tout en émoi, avoue-t-elle.
— Vraiment, nous sommes parfois rebelles à la raison, dis-je.
— Rien ne devrait nous inspirer de frayeur, et cependant, nous en ressentons tous les deux.
— En fait, je n’ai pas, moi, entièrement perdu ma présence d’esprit. »
Je me lève pour l’embrasser, et comme, aujourd’hui, je ne doute pas de mes qualités d’amant, j’en plaisante :
« Voyez-vous que ma peur fût si grande que nous nous relevassions comme nous nous sommes couchés ! » Un regard pudique réprouve ce langage osé. Tout près de nous, les cloches de l’église Sainte-Bride sonnent leur joyeux carillon. « Les cloches de la cour de Cupidon sonneront cette nuit, dis-je, pour célébrer notre union. »

Nous soupons et nous vidons gaiement quelques verres. Puis la servante vient garnir le lit de draps bien secs. Je contemple ma belle conquête. Louisa a juste vingt-quatre ans, elle est plutôt grande, bien faite, elle a un joli visage et un regard d’une langueur enchanteresse. Elle s’habille avec goût. Elle a du bon sens, de la bonne humeur, de la vivacité et tout à fait l’air d’une femme de bonne compagnie. Je m’attarde un instant sur ce sujet exaltant, émerveillé à la pensée qu’en ce moment même une femme aussi séduisante est à moi et que, sans aucun motif d’intérêt, elle m’a suivi dans cette auberge, et accepté de partager ma couche.

Quand la servante a quitté la chambre, je l’étreins passionnément et la conjure de ne plus retarder l’instant de ma félicité. Elle refuse de se dévêtir devant moi, me prie de me retirer et de lui envoyer une des femmes de chambre. Je vais gravement demander à la servante de monter auprès de Mme Digges. Je prends alors une bougie et sors dans la cour. La nuit est très sombre, très froide. Je m’expose pendant quelques minutes aux rigueurs de la saison et j’imagine les privations les plus terribles, afin de pouvoir passer de ces lugubres pensées aux sensations les plus délicieuses. Je commande alors un bol de vin chaud, fortement épicé, et prie qu’on nous le monte dans notre chambre.

J’entre sans bruit et, en proie à un tendre délire, je me glisse dans le lit ; je suis aussitôt attiré par deux bras de neige et serré sur un sein de lait. Ciel, le beau déchaînement de caresses ! Le rideau amical de la nuit cache nos rougeurs.

Je me sens à l’instant animé de la plus grande vigueur amoureuse et la complaisance de cette chère créature me permet de goûter le plus voluptueux des festins. Fier d’une puissance qui m’apparente aux dieux, je reprends bientôt le noble jeu. Je suis dans le plein éclat de la santé. La chasteté m’a conservé fort et viril, et mon sang bondissant bat à grands coups. Je n’ai jamais encore passé une nuit dans de telles voluptés. Je m’anéantis cinq fois dans le ravissement suprême. Louisa est folle de moi. Elle trouve que mes prouesses tiennent du prodige. Quoique assez fier, je lui affirme que je pourrais les doubler, ce qui n’est pas vrai.

« Il n’y a pas là de quoi s’enorgueillir, dit-elle.
— Je suis fait ainsi, lui dis-je.
— Les bêtes n’ont-elles pas cela en commun avec nous ? » reprend-elle.
Je lui réponds que non. Le plaisir de sentir embellit grandement l’amour des humains. Je lui demande combien d’étreintes lui suffisent. Elle me gronde gentiment de lui poser de pareilles questions, mais répond : « Deux. » Je lui rappelle le piteux état où je me trouvais dimanche et lui décris mes angoisses.
« Auriez-vous méprisé ma faiblesse ?
— Non, puisque vous n’y pouviez rien. »
Je n’ai consenti à ce que nous goûtions le calme du sommeil qu’après qu’elle m’en eut prié à maintes reprises. Enfin, nous avons sombré dans les bras l’un de l’autre. La saveur épicée du vin m’a semblé fort rafraîchissante. Le mélange exquis de pudeur et de sensualité de Louisa a vivement aiguisé mon plaisir. En fait, je ne pouvais empêcher mon imagination vagabonde d’évoquer avec force les étreintes de quelques autres femmes. Je doute que ce fût bien loyal. Mais la comparaison était tout à l’avantage de Louisa. Elle était lasse, me dit-elle, au point de ne pouvoir bouger ni bras ni jambes. Elle m’a conjuré de ne pas la mépriser ; elle espère que mon amour ne sera point trop éphémère. J’ai dépeint cette nuit de mon mieux. L’image en est pâle ; mais, il n’y a pas de doute, je suis fait pour la volupté.


JAMES BOSWELL

Amours à Londres

Journal 1762-1763


Promenade bibliographique amoureuse

Anciennes ou modernes, sages ou libertines, écrites pour soi ou pour les autres, voici quelques suggestions « amoureuses » de notre catalogue récent.

Tout afficher