Personne ne sera sauvé… sauf par sa tribu ? Deux essais incisifs en librairie

John Gray et Sebastian Junger ont en commun de soulever plusieurs erreurs fondamentales sur lesquelles reposerait notre société moderne : à propos de la place de l’humain sur Terre pour le premier, et de ce qui rend l’homme véritablement heureux et accompli pour le second. Deux essais de grande renommée et aux théories audacieuses paraissent ce mois-ci aux Belles Lettres, pour nourrir notre réflexion sur la condition humaine.

John Gray, Chiens de paille. Réflexions sur les humains et autres animaux

Professeur à Oxford et à la London School of Economics, John Gray est considéré comme l’un des penseurs les plus subversifs de notre temps. Parmi ses nombreux essais,  Le Silence des animaux. Du progrès et autres mythes modernes , traduit par David Tuaillon, a été publié aux Belles Lettres en 2018.  Chiens de paille. Réflexions sur les humains et autres animaux, traduit par Christophe Jaquet, paraît le 4 octobre prochain.

Chiens de paille est une charge radicale contre notre humanisme libéral. Mettant à mal nos certitudes les plus chères et nos croyances les plus salvatrices, John Gray y dissèque la façon dont nous portons un regard inepte sur un monde que nous ne pouvons sauver et qui n’a nul besoin de l’être.

Personne ne sera sauvé

Extrait du chapitre 4. Pages 139-141

La certitude qu’il n’y a pas de salut est une  forme de salut, elle est même le salut. À partir de là, on peut aussi bien organiser sa propre vie que construire une philosophie de l’histoire. L’insoluble comme solution, comme seule issue…
Cioran

1. Les sauveurs

Le Bouddha promettait de nous libérer de quelque chose que nous comprenons tous : la souffrance. En revanche, personne ne saurait dire ce que fut le péché originel de l’humanité, et personne ne comprend comment la souffrance du Christ pourrait le rédimer.
Le christianisme fut d’abord une secte juive. Pour les premiers disciples de Jésus, le péché était synonyme de désobéissance à Dieu, et la fin du monde était le châtiment de l’humanité pécheresse. Ces croyances mystiques étaient liées à la figure
d’un messie, d’un messager divin qui apportait au monde le châtiment et aux quelques obéissants la rédemption.

C’est saint Paul, et non Jésus, qui créa le christianisme. Paul transforma un culte messianique juif en religion gréco-romaine du mystère ; mais il ne put libérer la foi qu’il inventa de l’héritage de Jésus. Ce n’est pas seulement que les croyances concernant le péché et la rédemption étaient au cœur de l’enseignement de Jésus  : sans elles, la  promesse chrétienne de rédemption n’a aucun sens. Si nous ne sommes pas des pécheurs, nous n’avons pas besoin d’être rédimés, et la promesse de rédemption ne peut pas nous aider à supporter nos peines. Comme l’écrit Borges à propos de Jésus :


Tout s’obscurcit un peu. Il est mort, à présent.
Sur le corps apaisé court une mouche.
À quoi peut me servir qu’un tel homme ait souffert, si maintenant c’est moi qui souffre ?

Dans un court roman de David Herbert Lawrence, L’Homme qui était mort, Jésus ne revient de l’au-delà que pour renoncer à l’idée de sauver l’humanité. Il voit le monde avec étonnement et s’interroge : « De quoi ce tourbillon infini pourrait-il être sauvé ? Et à quoi pourrait-on le faire aboutir ? »

Les humains croient être libres et conscients, alors qu’ils ne sont en vérité que des animaux aveugles. En même temps, ils ne cessent de vouloir échapper à ce qu’ils s’imaginent être. Leurs religions sont des  tentatives pour se débarrasser d’une liberté qu’ils n’ont jamais possédée. Au XXe  siècle, les utopies de gauche et de droite ont eu la même fonction. Aujourd’hui que la politique n’est même plus un divertissement convaincant, la science a repris le rôle de libératrice de l’humanité.

On pourrait imaginer un enseignement ésotérique qui dirait qu’il n’est rien dont on puisse chercher à se délivrer, un enseignement dont le but serait de libérer l’humanité du joug du salut. Dans la Lettre au Greco, de Nikos Kazantzaki, le Bouddha confie à Ananda, son disciple fidèle :

Celui qui dit qu’il existe une délivrance est esclave ; car à tout instant il pèse chacune de ses paroles, chacune de ses actions, et tremble : Serai-je sauvé ? Ne serai-je pas sauvé ? Irai-je au Ciel ? Irai-je en Enfer ? […] Le salut veut dire  : se délivrer de tous les sauveurs […] tu comprends donc à présent quel est le Libérateur parfait ? […] C’est le Libérateur qui délivrera les hommes de la délivrance.

L’idée est belle, mais qui en a besoin ? Animal comme un autre, mais plus inquiet que tous les  autres, l’être humain trouve son accomplissement, comme l’écrit Robinson Jeffers,

dans le
Rythme du désastre, la foule pesante et mobile, la danse de la
Foule emportée par le rêve en bas de la montagne noire.

L’humanité considère ses sauveurs avec trop de légèreté pour devoir en être sauvée. Ses libérateurs en herbe ont davantage besoin d’elle qu’elle n’a besoin d’eux. Quand elle les appelle, ce n’est pas pour être sauvée mais pour se distraire.

Lu correctement, ce livre vous apportera la paix. Je ne peux pas imaginer meilleure recommandation.

Bryan Appleyard. Literary Review)

La tromperie de l’humanisme

« Kant, avec son talent de se mystifier lui-même, me fait songer à un homme qui va dans un bal travesti, qui y passe sa soirée à faire la cour à une beauté masquée et qui pense faire une conquête : elle, à la fin, se démasque, se fait reconnaître  : c’est sa femme. » Dans la fable de Schopenhauer, l’épouse déguisée en beauté inconnue était le christianisme. Aujourd’hui, ce serait l’humanisme.


John Gray
Chiens de paille. Réflexions sur les humains et autres animaux

Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet.

12,5 x 19 cm – 272 pages, index, bibliographie.

19,50 € – En librairie le 4 octobre 2019


Sebastian Junger, Tribu. Le retour du guerrier

Sebastian Junger, reporter et écrivain, est l’auteur des best-sellers du New York Times : War, The Perfect Storm (La Tempête, Les Belles Lettres, 2019 – adaptée au cinéma par Wolfgang Petersen), Fire et Death in Belmont. Il a réalisé avec Tim Hetherington le film nominé aux Academy Awards, Restrepo, également lauréat du Prix du Jury à Sundance. Il a remporté, en plus de sa collaboration régulière à Vanity Fair, le National Magazine Award et le prix SAIS Novartis du journalisme. Il vit à New York.

Tout homme est mû par un fort instinct : celui qui le pousse à appartenir à de petits groupes délimités par des objectifs clairs et une compréhension mutuelle, autrement dit, des tribus. Et à se sentir responsable de leurs membres.

Ce livre parle de ce sentiment, et pourquoi il est aujourd’hui si rare, si précieux dans la société moderne, comment son absence nous a tous affectés. Il parle de ce qu’on peut apprendre de sociétés tribales quant à la loyauté, au sentiment d’appartenance et à l’éternelle quête de sens de l’humanité. Au fait que, pour beaucoup de gens, la guerre est plus rassurante que la paix, que les difficultés peuvent être une véritable bénédiction, et que l’on se souvient avec davantage de tendresse de catastrophes que de vacances sous les Tropiques. 

L’être humain n’a pas peur des moments difficiles, en fait, ils lui permettent de prospérer. Ce qu’il redoute, c’est le sentiment d’être superflu. La société moderne maîtrise à la perfection l’art de donner aux gens l’impression qu’ils ne servent à rien.
Il est temps que ça cesse.

Du suicide et de la dépression dans nos sociétés modernes

Extrait du premier chapitre, Les hommes et les chiens, pages 36 à 38.

Il est difficile d’étudier le suicide chez les peuples tribaux non acculturés, car les premiers explorateurs qui les ont rencontrés se sont rarement livrés à des recherches ethnographiques rigoureuses. Cela étant, il faut souligner que l’on trouve fort peu de preuves de suicides dus à la dépression dans les sociétés tribales. Chez les Indiens d’Amérique, par exemple, le suicide n’était admis que dans des cas très particuliers : une fois atteint un grand âge, pour ne pas représenter un fardeau pour la tribu, au paroxysme rituel du deuil à la suite de la perte d’un conjoint, dans un combat héroïque mais désespéré contre l’ennemi, et dans l’espoir d’échapper aux tourments de la torture. Dans les tribus ravagées par la variole, on comprenait aussi qu’une personne atrocement défigurée par des lésions puisse mettre fin à ses jours. Selon L’Éthique du suicide : sources historiques (compilé par Margaret Pabst Battin, Oxford University Press, 2015), les premiers chroniqueurs à s’intéresser aux Indiens d’Amérique n’ont pu trouver d’autres exemples de suicides dus à des causes psychologiques. Les sources les plus anciennes rapportent qu’il n’y avait jamais de suicides chez les Nuxalks, les Ojibwas, les Montagnais, les Arapahos, les Yumas, les Païutes du Sud et les Zuñis, entre autres.

Bien des sociétés modernes offrent un contraste frappant, puisque le taux de suicide peut y avoisiner les 25 pour 100 000. (Aux États-Unis, ce sont les hommes blancs d’âge moyen qui présentent le taux le plus élevé, avec près de 30 suicides pour 100 000.) D’après une étude réalisée à l’échelle mondiale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans les pays riches, les gens sont huit fois plus susceptibles d’être atteints de dépression que dans les pays pauvres, et les habitants de pays où existent de profondes disparités en termes de revenus – comme aux États-Unis – risquent nettement plus de souffrir de graves troubles de l’humeur. Une étude de 2006 qui comparait les taux de dépression au Nigeria et en Amérique du Nord a conclu que, en règle générale, les femmes des zones rurales risquaient moins d’être déprimées que leurs homologues urbaines. Et les résidentes des villes d’Amérique du Nord – la couche démographique la plus aisée prise en compte par l’étude – étaient les plus susceptibles de faire l’expérience de la dépression.

Le mécanisme est apparemment simple : les pauvres sont contraints de partager davantage leur temps et leurs ressources que les riches, en conséquence de quoi ils vivent dans des groupes sociaux plus resserrés. La misère interdépendante s’accompagne de ses propres sources de stress – et n’est assurément pas l’idéal américain –, mais elle est beaucoup plus proche de notre patrimoine, sur le plan de l’évolution, que ne l’est la richesse. Une personne riche qui n’a jamais eu besoin de l’aide et des ressources de sa communauté mène une existence privilégiée très éloignée du million d’années qu’a duré l’expérience humaine. L’indépendance financière peut déboucher sur l’isolement, et ce dernier peut confronter les gens à un risque nettement plus aigu de dépression et de suicide. Peut-être est-ce le prix à payer pour une société globalement plus aisée, mais ce n’en est pas moins un coût élevé.

L’importance accordée à la richesse a un effet psychologique que l’on peut constater dans le microcosme du milieu juridique. En 2015, la George Washington Law Review a analysé la situation de plus de 6 000 avocats et s’est aperçue que la réussite conventionnelle dans la profession – comme des honoraires très élevés ou le fait de devenir associé dans un cabinet – n’avait absolument aucune corrélation avec le niveau de bonheur et de bien-être des avocats, de leur propre aveu. En fait, les avocats commis d’office, dont le statut est très inférieur à celui des avocats d’affaires, sont apparemment beaucoup plus heureux. Ces conclusions sont conformes à ce que l’on définit comme la théorie de l’autodétermination, selon laquelle les êtres humains auraient besoin de trois choses fondamentales pour être satisfaits : ils doivent se sentir compétents dans ce qu’ils font ; ils doivent éprouver un sentiment d’authenticité dans leur existence ; et ils doivent se sentir reliés à autrui. Ces valeurs sont considérées comme « intrinsèques » au bonheur humain, et leur importance dépasse de très loin celle des valeurs « extrinsèques » telles que la beauté, l’argent et le statut social.

Pour parler sans détour, manifestement, la société moderne met l’accent sur les valeurs extrinsèques au détriment des valeurs intrinsèques. Par conséquent, les problèmes de santé mentale ne diminuent pas avec l’accroissement des richesses.

La guerre fait de nous des animaux

Je l’entends encore me dire : « Non, tu ne dois pas rien à ton pays. Tu lui dois quelque chose, et en fonction des événements, tu peux lui devoir ta vie. »

Dans l’amer confort je m’éveille

Extrait du chapitre 3, pages 112 – 113

Dans l’amer confort je m’éveille, seul
Et alors que l’aube naît sous une pluie cinglante
Je pense au Bataillon dans la boue.

Siegfried Sassoon, Sick Leave (Convalescence)

Une société qui ne fait pas la distinction entre les divers degrés de traumatisme ne peut espérer que ses guerriers le feront.

D’après Shalev, plus le public est proche de la réalité du combat, mieux la guerre est comprise et moins les soldats éprouvent de difficultés à leur retour. Pendant la guerre du Kippour, en 1973, beaucoup de soldats israéliens qui se battaient sur les hauteurs du Golan défendaient en fait leurs maisons, à quelques kilomètres de là. Sur les 1 323 soldats blessés pendant cette guerre et qui ont nécessité une évaluation psychologique, 20 % seulement ont été diagnostiqués comme souffrant de PTSD, et moins de 2 % présentaient le même diagnostic trente ans plus tard. Les Israéliens tirent parti du « sens partagé par le public » de ce qu’est la guerre, ainsi que l’a défini l’éthicien Austin Dacey.

Le public comprenant ce qu’est la guerre, cela crée un contexte dans lequel les soldats savent que leurs pertes et leurs sacrifices sont reconnus par la société dans son ensemble. Ce qui permet de juguler la sensation de futilité et de colère qui peut se développer chez les militaires dans une guerre apparemment sans fin.

Ce sentiment communautaire, on ne l’obtient sans doute pas à coups de formules toutes faites, comme « merci d’avoir servi sous les drapeaux », ce que tant d’Américains se sentent aujourd’hui obligés de dire aux soldats et aux anciens combattants. Il ne suffit pas non plus de rendre hommage aux anciens combattants lors des événements sportifs, de leur permettre de monter dans les avions les premiers ou de leur offrir de minuscules rabais à la caisse dans les boutiques. Au contraire, ces gestes purement symboliques ne font que creuser le fossé qui sépare les populations civiles des militaires en soulignant que si certains servent leur pays ce n’est pas le cas de la majorité. En Israël, où près de la moitié de la population est appelée dans l’armée, il est presque aussi absurde de les remercier d’endosser l’uniforme que de payer leurs impôts. Ça ne viendrait à l’esprit de personne.

Sebastian Junger
Tribu. Le retour du guerrier

Traduit de l’anglais par Raymond Clarinard.

12,5 x 19 cm – 176 pages, bibliographie

17,50 € – Paru le 20 septembre 2019


Voir aussi, aux Belles Lettres, du même auteur, La Tempête : le récit à couper le souffle des dernières heures de l’équipage de l’Andrea Gail, au large du Massachusets, à l’automne 1991.

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