Première édition complète, bilingue et critique des Propos de table d’Alberti : extraits

J’ai entrepris de réunir mes Propos de table en petits opuscules pour qu’on puisse les lire aisément dans les festins entre deux libations. Toi, Paolo, mon doux ami, comme les autres médecins, tu proposes aux corps malades des remèdes amers jusqu’à la nausée ; mais moi, grâce aux pages que voici, j’apporte aux maladies de l’âme un soulagement qu’on reçoit dans les rires et la gaieté et je voudrais qu’il apparaisse que, dans tous mes Propos de table, j’ai tâché avant tout que mes lecteurs, tout en appréciant leur caractère badin, y trouvent, pour l’allègement des soucis qui accablent leurs âmes, des arguments pertinents.

Alberti, Propos de table, Livre I, Au médecin Paolo.

alberti coffret 1

Leon Battista Alberti, Intercenales / Propos de table. Édition critique de Roberto Cardini. Traduction de Claude Laurens. Introduction et commentaire de Roberto Cardini, traduits par Frank La Brasca.

2 volumes sous coffret, présentant : l’introduction et les abréviations (122 pages), le texte latin et sa traduction en vis-à-vis, les notes sur les apparats et les appendices, dans le premier volume. Dans le second volume qu’il pourra ouvrir commodément à côté du premier, le lecteur trouvera, donné dans l’ordre des pièces, l’apparat critique, précédé pour la première fois, pour la vingtaine de textes transmis en rédactions multiples, par l’apparat rédactionnel. Suit, pour chacune d’elles, un vaste commentaire mis en français, comme la grande Introduction, par Frank La Brasca, fruit lui aussi de recherches de première main pour répondre aux objectifs suivants : la discussion sans complaisance des principales conjectures proposées par ses prédécesseurs et parfois aussi repoussées ; l’attention aiguë portée aux faits de langue, le latin d’Alberti mêlant, même si elles ont des poids différents, toutes les phases de la latinité ; le « démontage des textes » mettant à jour le travail de mosaïque théorisé ailleurs par l’auteur et permettant de mesurer le taux d’originalité de compositions nourries de culture antique ; mais aussi l’intertextualité interne, voire les autocitations – Alberti étant un de ces auteurs qui se sont constamment réécrits eux-mêmes ; enfin l’identification par un des meilleurs connaisseurs des genres et des styles qu’il expérimente dans une œuvre placée, on le vérifiera avec délices, sous le signe de la varietas.

Note sur le texte

Pages XCII-XCIV du volume I.

La présente édition, la première qui soit justifiée par une hypothèse d’ensemble et exécutée selon des critères scientifiques, se base sur la collation complète des témoins, dont les rapports réciproques sont discutés dans l’Introduction générale et au sein du Commentaire dans les introductions à chacune des pièces, et reproduit l’agencement (succession des livres et ordre des pièces à l’intérieur de chaque livre) du manuscrit P , lequel conserve, pour autant qu’on puisse le savoir, la rédaction « ultime » des Intercenales en tant qu’« œuvre ». C’est pour cette raison que les textes que l’auteur a laissés en dehors de cette « forme » de l’« œuvre », ont été placés dans les deux Appendices : le premier est réservé à Defunctus, qui a fait partie d’une « forme » antérieure par la suite dépassée, et à Anuli, qui est elle aussi une intercenalis, mais qui au contraire de la précédente est toujours demeurée extravagante : le second appendice contient, lui, deux brefs apologues (Simie et le fragment <Opinio>) peut-être destinés au corpus des Intercenales, sans qu’on sache cependant ni à quel livre ils étaient promis ni la fonction qui leur était dévolue.

Chaque texte a été pour la première fois subdivisé en paragraphes qui répondent à des scansions logiques, mais les portions de textes ainsi délimitées sont en général brèves, de façon à faciliter la triangulation parfois très complexe entre le texte, sa justification philologique et son commentaire. L’apparat critique, placé à la suite du texte bilingue en fin de volume, est précédé, pour la vingtaine de textes transmis en rédactions multiples, par l’apparat rédactionnel. Les renvois se rapportent toujours aux paragraphes. Les témoins sont affectés de sigles précisés dans le tableau ci-dessous. Les conjectures sont toujours signées.

L’édition est complétée par un vaste commentaire qui occupe le second volume, fruit lui aussi de recherches de première main et rédigé pour répondre aux objectifs suivants : la discussion des principales conjectures proposées et parfois aussi de celles qui sont repoussées ; l’attention constante aux faits de langue, aussi bien pour ancrer, comme il se doit, l’ecdotique à la langue, que pour expérimenter sur un chef-d’œuvre absolu un type d’exégèse malheureusement peu commun dans les études humanistes, ou encore pour illustrer la thèse selon laquelle « le latin d’Alberti est comme une délicieuse salade dans laquelle viennent s’amalgamer pratiquement toutes les phases de la latinité, même si elles ont des poids spécifiques très différents : latin archaïque, classique, de la période d’argent, tardif, chrétien et proprement médiéval, sans oublier les très nombreux néologismes » (Cardini, Alberti oggi, p. 67), le « démontage des textes » permettant de mesurer le taux d’originalité de chacun d’entre eux sur des bases objectives, la comparaison entre point de départ et point d’aboutissement. Mais je n’ai pas consacré moins d’attention à l’intratextualité, tant parce qu’Alberti est un de ces auteurs qui, s’étant éternellement réécrit lui-même, se prête bien à être commenté à l’aide de sa propre production, que parce qu’il a toujours exprimé le chant et le contre-chant de chacun des problèmes qu’il soulève. Si bien que si l’on ne garde pas par-devant soi grand ouvert l’ensemble des textes où il a abordé des thématiques analogues (c’est-à-dire réélaboré, mais en changeant de perspective, les mêmes « sources »), le risque de le banaliser ou de le déformer est évident et fort grand. Mais j’ai également amorcé certains sondages structurels concernant l’architecture de l’œuvre et celle de chacun des livres (un terrain qui était jusqu’alors totalement vierge), et tenté de mettre en évidence et de signaler les genres et les styles que l’auteur expérimente dans une œuvre où l’expérimentalisme et la varietas, véritable chiffre de ce XVe siècle, triomphent véritablement. La conviction bien enracinée que philologie et critique sont des disciplines naturaliter dialogiques m’a enfin conduit à discuter de manière franche les positions défendues par les autres savants.

Je désire exprimer toute ma reconnaissance à Mariangela Regoliosi, mon épouse, sans l’aide de laquelle ce travail n’aurait jamais vu le jour.

Comme il résulte du rétrofrontispice*, la présente traduction est basée sur la première édition italienne, qui remonte à 2010. Mais je l’ai confiée à la version française après l’avoir purgée de nombreuses imperfections et y avoir apporté bien des retouches.

Je remercie de tout cœur Frank La Brasca qui, par pure amitié, a assumé la tâche, tout autre que légère, de donner à ce travail ce nouvel habit.

Roberto Cardini.

*Rétrofrontispice : La présente traduction française a été établie à partir de l’édition italienne (Centro di Studi sul Classicismo di Prato – Leon Battista Alberti, Opere latine, a cura di Roberto Cardini, Istituto Poligrafco e Zecca dello Stato, Roma, 2010, pp. 167-618), pour cette occasion revue par l’auteur.


Alberti écrivain et humaniste

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Leon Battista Alberti (1404-1472), reproduction hors ouvrage

Extrait de l’introduction par Roberto Cardini.

Il saute tout de suite aux yeux que dans la période qui s’est écoulée entre le Ve centenaire de sa mort en 1472 et le 600e anniversaire de sa naissance en 2004, Alberti a connu un sort qui a rarement été le lot de tout autre intellectuel, artiste ou écrivain et qu’assurément il n’avait jamais connu lui-même : non seulement il a joui d’une extraordinaire faveur, mais il est devenu un auteur à la mode. Ce succès ne trouve aucun précédent au cours des cinq siècles et plus de sa réception critique. Dans les quarante dernières années, on a davantage écrit sur lui que dans le demi- millénaire qui les a précédées. En Italie, mais aussi en France, aux États-Unis, en Espagne, en Allemagne, et Angleterre et ailleurs encore se sont multipliés à un rythme incessant et parfois convulsif projets et initiatives, éditions critiques et rééditions, traductions en de nombreuses langues, anthologies, monographies, commentaires et recherches de toute sorte, expositions, colloques et séminaires internationaux, centres culturels et revues dont il est l’objet. Des équipes [en français dans le texte] extrêmement pointues de chercheurs travaillent, en Italie et ailleurs, à établir le recensement de tous ses écrits, le catalogue de sa bibliothèque ou encore une bibliographie exhaustive et commentée des études qui lui sont consacrées. Enfin, comme pour venir couronner tant de ferveur, deux événements sont venus dignement inaugurer le troisième millénaire. En 2000, le « Ministero per i Beni e le Attività Culturali » a validé le projet présenté par le « Centro di Studi sul Classicismo » d’Édition Nationale commentée des œuvres complètes d’Alberti et a désigné ce « Centro » comme siège scientifique et opérationnel en capacité de le mener à bien, offrant ainsi une revanche méritée à ce grand intellectuel et écrivain ainsi que, dans le même temps, une flatteuse reconnaissance à l’institution culturelle qui a le plus œuvré dans cette direction. De plus, en 2002, en prévision des célébrations de la date anniversaire de 2004, ce même « Ministero », en regard du seul Colloque consacré à l’humaniste et qui datait de 1972, n’en a pas approuvé et financé moins que six autres ainsi que deux expositions.

À l’origine de ce brusque et stupéfiant revirement, il y a certainement les fascinantes recherches et avancées du savant qui avait été à l’initiative de la célébration du cinquième centenaire de la naissance, Eugenio Garin. [Lire la suite de l’extrait au format, à feuilleter ici > ]


Le rire albertien comme « ultra-philosophie »

Extrait de l’introduction par Roberto Cardini.

[Ce fut] le jeune Alberti qui, le premier et mieux que quiconque d’autre au Quattrocento, sut recueillir tous ces présupposés philosophiques et leur donner un sens pour en donner la synthèse la plus intellectuellement élevée et qui constitue dans le même temps une théorie consciente sur le rire intellectuel et philosophique ainsi qu’une stupéfiante machine à générer des textes humoristiques. Les ingrédients de cette synthèse sont les suivants : scepticisme et agnosticisme, une vision du monde comme flux incessant et éternelle vicissitude, une perception de la réalité comme phénomène toujours double, contradictoire et mouvant, une idée de l’homme comme lieu de la plus radicale et insoluble des contradictions, jamais stable et un, mais toujours en agitation et multiple et, par là même, à jamais masqué.  C’est pour cette raison qu’il y a chez Alberti une utilisation consciemment et délibérément philosophique du rire, si bien que chacune de ses œuvres comiques, à commencer par le Momus [traduit aux Belles Lettres en 2017, note du blog], est présentée par lui comme une œuvre philosophique (« quoddam philosophandi genus minime aspernandum ») , comme une investigation ayant pour but de sonder et de connaître l’essence intime des choses et de l’homme. Mais pour Alberti, le rire n’est pas seulement connaissance, mais aussi thérapie et auto-thérapie : c’est ce qu’on peut lire dans la dédicace à Toscanelli du premier livre des Intercenales ainsi que dans celle à Landino de la Musca. Cependant, le rire albertien est aussi et surtout de l’« ultra-philosophie ». Ce n’est pas un hasard si le mythe extraordinaire des masques qui triomphe dans le Momus nous apprend que l’œil du peintre, c’est-à-dire l’œil de l’humoriste, introspicit au-delà des masques jusque dans la vérité des âmes. C’est ce qui explique cette représentation de la vie sous l’aspect d’un immense théâtre sur la scène duquel chacun de nous joue un ou plusieurs rôles, mettant et enlevant tour à tour une infnité de masques. D’où aussi les innombrables et incessants démasquements par lesquels Alberti désacralise et met à nu toutes les valeurs et chacun des aspects de nos vies. D’où cette dérision universelle qui s’abat sur tous les mensonges et sur les valeurs les plus sacrées : la vertu, la providence divine, la justice, la divinité elle-même. Mais le rire albertien ne fait pas que désacraliser et dénuder les valeurs et la vie, il désacralise jusqu’à la mort. Dans Defunctus, le monde des morts n’est absolument pas présenté comme celui de la peur, il est au contraire celui du rire en continu. Les morts d’Alberti rient comme des fous, ils rient d’eux-mêmes, mais surtout du monde des vivants. Ce n’est que lorsque l’on descend dans le monde des morts que se craquellent les masques que nous avons mis toute notre vie car ce monde-là est celui de la vérité absolue. Aussi l’œil de l’humoriste a-t-il la même fonction que la mort : il brise les masques et fait émerger la vérité absolue. [Lire l’extrait au format, à feuilleter ici >]


Uxoria – Questions sur le mariage

Extrait des Propos de table d’Alberti traduits par Claude Laurens. Pages 208-214.

En fait comment pourrai-je montrer à ma femme combien son comportement me déplaît ? Si je la réprimande en tête à tête, sans témoins, si je lui reproche, comme il est juste, ses manières de dire et de faire inconvenantes, qu’arrivera-t-il ? Ce sera aussitôt à la maison une guerre intolérable. Madame, irritée, étant donné qu’elle est irréfléchie et rancunière, brûlera d’indignation et de haine ; furieuse, elle mettra sens dessus dessous toute la maisonnée, fera tout retentir de ses plaintes, ses lamentations, ses protestations, maudissant le jour où, nouvelle épousée, elle est entrée dans notre maison où elle vit, dira-t-elle, non comme une épouse auprès de son époux vertueux mais comme la pire des esclaves auprès du seul homme à qui tout plaisir de sa femme déplaît ! Et qu’arrivera-t-il si je vais trouver sa famille ? Est-ce que ce ne sera pas désagréable et inélégant pour les deux parties ? Et pourquoi ? Parce que, si je ne suis pas assez clair, plus qu’à moi ils accorderont crédit à ma femme qui, instruite dans les arts de l’astuce par sa mère, vétéran en la matière et qui volera à son secours, m’accu- sera d’être injuste et soupçonneux. [Lire la suite ci-dessous ]

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