Compassion et désespérance : quatorze nouvelles de Tchekhov traduites par Boris de Schlœzer

Accompagnées d’une préface du traducteur de Guerre et Paix, Boris de Schlœzer (1881-1969) et d’un article du philosophe Léon Chestov (1866-1938), quatorze nouvelles d’Anton Tchekhov viennent d’être rééditées dans notre collection Domaine étranger.

La langue transparente de Tchekhov

« Les artistes doivent avouer qu’en ce monde tout est incompréhensible. La foule pense qu’elle sait et comprend tout. Plus elle est bête, plus large est son horizon. Mais l’artiste, en qui cette foule croit, a le courage de déclarer qu’il ne comprend rien à tout ce qu’il voit, cela seul constitue déjà un grand pas en avant ».
La vie serait-elle donc complètement absurde ? Ce qui sauve Tchekhov d’un scepticisme total auquel l’inclinait son tempérament, c’est sa foi en la science, sa confiance dans la force libératrice du savoir — seul remède, selon lui, à tous les maux russes dont la source est « l’ignorance crasse » — mais aussi l’amour de la nature et, en dépit de tout, de la vie même, mystérieuse, incompréhensible.
Objectif, Tchekhov n’est pas indifférent, plutôt équitable pourrait-on dire : sa lucidité ne se nourrit pas d’impassibilité mais d’une sympathie qui s’étend à tous et à tout, grâce précisément à quoi il parvient à atteindre l’envers de ce décor qu’est la réalité courante, à saisir le fond secret de toute existence.

Il nous le communique sur un ton discret, égal, sans le moindre éclat, qui n’appartient qu’à lui, et se situe dans la ligne de Pouchkine et de Lermontov. La littérature russe, à la suite de Gogol, s’était écartée de cette tradition et rares sont les œuvres qui la renouvellent plus ou moins au cours du XIXe siècle. Pourtant Tchekhov attachait une extrême importance à la forme : elle devait être « élégante » ; mais l’élégance consistait pour lui dans la brièveté et la simplicité. Une morne histoire, qui ouvre notre recueil, est la plus longue de ses nouvelles : la plupart ne dépassent pas huit ou dix pages. Aussi le travail de Tchekhov sur son texte se ramenait-il presque exclusivement à condenser le récit en écartant tout ce qui n’y était pas indispensable au développement du sujet, à éliminer les mots rares ou étrangers qui pouvaient venir sous sa plume, tout ce qui risquait de « faire riche », de souligner la pensée. Il atteignit de la sorte à un style d’une simplicité et d’une limpidité uniques à côté duquel celui même de Tolstoï, cependant sans aucune recherche lui non plus, paraît quelque peu lourd et opaque ; la langue transparente de Tchekhov ne fait plus écran, rien n’y accroche le lecteur : il a l’impression de se trouver directement en contact avec le monde créé par l’écrivain, qui s’ouvre à nous et s’impose comme le monde de la réalité quotidienne.

Boris de Schlœzer, extrait de la préface.

AVT_Boris-de-Schloezer_6062Boris de Schlœzer (1881-1969), issu de la branche russe d’une famille noble allemande, a émigré en France après la Révolution d’Octobre. Écrivain, musicologue, éditeur ( il dirigea à partir de 1926 la collection « Jeunes Russes » chez Gallimard), il est le traducteur de nombreux romans et nouvelles russes dont Guerre et Paix de Tolstoï, et Athènes et Jérusalem de son ami Léon Chestov, dont il a contribué à faire connaître la philosophie en France.

Tchekhov, chantre de la désespérance

Les personnages de Tchekhov ont tous peur de la lumière, tous ils sont des solitaires. Ils ont honte de leur désespérance et savent que les hommes ne peuvent leur venir en aide. Ils vont, ils vont… peut-être bien qu’ils vont de l’avant, mais ils n’invitent personne à les suivre. On leur a tout enlevé, et ils sont obligés de tout créer à nouveau. De là vient le mépris avec lequel ils traitent ouvertement les productions les plus précieuses de l’activité humaine. À tout ce que vous pourrez dire au héros de Tchekhov, il vous répondra toujours : « Personne ne peut rien m’apprendre. »

Chaque artiste a son problème défini à résoudre, sa tâche essentielle, à laquelle il consacre toutes ses forces. La « tendance » est ridicule lorsqu’elle prétend remplacer le talent, et masquer l’impuissance, lorsqu’elle est puisée telle quelle dans le stock des idées à la mode. « Je défends les idéals ; on doit donc m’admirer et me soutenir… » On entend constamment de semblables déclarations en littérature, et les fameuses discussions au sujet de la liberté de l’art ne tiennent qu’au double sens du terme « tendance », employé par les adversaires. Les uns s’obstinaient à croire qu’une tendance noble et élevée était capable de sauver l’écrivain de l’oubli, tandis que les autres craignaient que la tendance ne les asservît à des buts étrangers à leur art. Toute cette agitation était parfaitement vaine : jamais encore les idées toutes faites n’ont donné le talent aux médiocres, et, d’autre part, tout écrivain original se pose toujours, envers et contre tous, son propre but.

*

Définissant brièvement sa tendance, je dirai que Tchekhov était le chantre de la désespérance. Il tuait les espoirs humains : vingt-cinq ans durant, avec une morne obstination, il n’a fait que cela. Telle est, selon moi, l’essence même de son art.

*

Il est facile de se débarrasser de Tchekhov et de son œuvre si l’on veut. Il y a deux mots magiques dans notre langue : « pathologique » et « anormal ». Tchekhov ayant fait un effort et s’étant cassé quelque chose, nous avons pleinement le droit — droit que sanctifient la science et les traditions — de ne plus tenir compte de lui, d’autant plus qu’il est mort et par conséquent insensible à notre dédain. Mais si vous ne ressentez pas le désir de vous débarrasser de Tchekhov, les mots « pathologique », « anormal », ne produiront aucun effet sur vous. Vous irez alors encore plus loin peut-être et essayerez de découvrir chez Tchekhov le critère des vérités fondamentales et des postulats de notre connaissance. On n’a le choix qu’entre ces deux attitudes : repousser Tchekhov ou bien se faire son complice.

*

La littérature tient en réserve, depuis des temps immémoriaux, tout un stock d’idées générales de tout genre et de conceptions métaphysiques et positives dont les maîtres se souviennent lorsque retentissent des voix humaines particulièrement inquiètes et exigeantes. Mais la difficulté est que Tchekhov, un écrivain, un homme cultivé, avait d’avance rejeté toutes les consolations, aussi bien métaphysiques que positives. Même chez Tolstoï, qui avait peu d’estime pour les systèmes philosophiques, le dégoût des idées et des conceptions générales est moins marqué que chez Tchekhov. Celui-ci sait parfaitement qu’il est admis que les conceptions générales sont choses respectables et vénérables ; mais il sent qu’il ne peut adorer ce qui, pour tous les esprits cultivés, est sacré ; et cette impossibilité, il la considère comme un grave défaut contre lequel il lui faut lutter.

*

Tchekhov est un homme anormal ; il a fait un effort et quelque chose s’est brisé en lui. On peut ne pas écouter ce qu’il dit, mais, si vous tendez l’oreille à ses paroles, vous devez être prêt à tout.

*

Les personnages de Tchekhov, eux, gens anormaux par excellence, se trouvent placés dans la nécessité antinaturelle, et par conséquent terrible, de créer ex nihilo. Ils n’ont devant eux nul espoir, nulle issue, nulle possibilité de faire quoi que ce soit. Et cependant ils vivent, ils ne meurent pas.

Léon Chestov, extraits de La création ex-nihilo, essai écrit en 1905, clôturant le recueil.

Une morne histoire

Nous vous offrons les premières pages de la première nouvelle du recueil, à feuilleter au format :

Intérieur-Tchekhov-Bagatelles-Quotidiennes

Se procurer l’ouvrage

Contient les nouvelles :

Une morne histoire
Les voleurs
Volodia
La lotte
Les relégués
Le chasseur
Dormir !
Un malfaiteur
Les pensionnaires
Le cosaque
Le requiem
Une langue trop bien pendue
Angoisse
Bagatelles quotidiennes

 

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