Inédit : Jorge Ricardo Masetti, compagnon du Che et de Castro, raconte la révolution de Cuba

Pour la première fois traduit en français par Armelle Vincent (Mon frère, le Che, 2016), Los que luchan y los que lloran, el Fidel Castro que yo vi a été initialement publié à Buenos Aires en 1959.

Ceux qui luttent et ceux qui pleurent

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Masetti et Che Guevara

C’était un révolutionnaire, un vrai. Mort les armes à la main à 34 ans, dissous dans la jungle argentine.

Le témoignage de Jorge Ricardo Masetti, le « commandant Segundo », compagnon de route et ami d’Ernesto Che Guevara et de Fidel Castro était resté inédit en France. Mémoires d’une guerre qui enflamma une génération et s’achève trois ans après sa mort : le 9 octobre 1967, il y a tout juste cinquante ans, le corps du Che est exposé, criblé de balles, à l’hôpital de Vallegrande, de l’autre côté de la frontière, en Bolivie. C’est lui qui avait envoyé Jorge Ricardo Masetti allumer la révolution si loin de Cuba. Les deux hommes sont morts pour elle.

Le jeune journaliste argentin débarque dans la dictature sanguinaire de Batista en mars 1958. Il parvient, au terme d’un périple épique dans les montagnes cubaines à y décrocher la première interview radiophonique de Fidel Castro, chef du Mouvement du 26 juillet et de son fidèle adjoint, le Che. Bouleversé par la répression aveugle de la dictature, il bascule dans le camp révolutionnaire dont il devient un personnage incontournable. Dans Ceux qui luttent et ceux qui pleurent, Jorge Ricardo Masetti livre un témoignage capital sur l’épopée castriste. Un récit saisi sur le vif, une chronique nerveuse de la révolution. Fondateur et directeur de l’agence de presse internationale Prensa Latina, le missionnaire de la révolution, artisan du rapprochement avec le FLN en Algérie, prend les armes en 1964, pour ouvrir le second front choisi par le Che. C’est la fin de l’aventure. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Armelle Vincent, qui a traduit ce témoignage de l’espagnol et l’a préfacé est journaliste. Elle a publié avec Juan Martin Guevara, Mon frère, le Che (2016), traduit en dix langues.

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Fidel Castro et Jorge Ricardo Masetti, c.1960, DR. Source : De l’Argentine à Cuba : j’ai été révolutionnaire, la mort de Castro m’a libéré, témoignage du fils de Jorge Ricardo Masetti.

Extrait de la préface d’Armelle Vincent

Ceux qui luttent et ceux qui pleurent. Tout est dit dans ce titre. À l’époque de l’écriture de ce livre, le jeune journaliste Jorge Masetti vit encore dans le pays de ceux qui pleurent, le sien, l’Argentine, où un dur combat est mené pour renverser les militaires au pouvoir et favoriser le retour de Juan Peron. Plus pour longtemps. Car il est revenu marqué à jamais par son incroyable périple dans la Sierra Maestra cubaine où il a réalisé la première interview radio de Fidel Castro et Ernesto Guevara qui, eux, luttent pour la libération d’un peuple asservi par son sanguinaire dictateur Fulgencio Batista. À partir de ce séjour prolongé qui changera le cours de son existence, le destin du journaliste révolutionnaire Jorge Masetti va se confondre avec celui du médecin révolutionnaire Che Guevara, le modèle qu’il veut imiter. Ceux qui luttent et ceux qui pleurent sont les Mémoires de guerre de cet intellectuel enthousiaste, devenu soldat et qui sacrifa sa vie pour la cause.

Les deux hommes mourront avant d’avoir atteint 40 ans, abandonnés et incompris de ces paysans dont ils étaient venus briser les chaînes, le premier dans le Nord argentin, le second quatre ans plus tard, dans le Sud bolivien. Mais si le Che a été abattu par un soldat, Masetti s’est volatilisé dans les bois denses et arides de la province sauvage de Salta. Certains supputent qu’il a échappé à la gendarmerie pour ensuite mourir de faim, seul au milieu de ses pensées et d’une végétation inhospitalière, loin des siens, en particulier de ses jeunes enfants qu’il avait sacrifiés à cette révolution qu’il n’avait pas encore mise en branle. Masetti a disparu avant d’avoir tiré un seul coup de feu, en mai 1964. Il avait 34 ans.

À ce jour, sa mort reste un mystère. Il nous reste ce livre, témoignage à chaud, inspiré et poétique de ce que Masetti découvrit dans la Sierra Maestra où il débarqua empli de doutes sur cette révolution en marche et dont il repartit plusieurs semaines plus tard convaincu de son urgence, avec le sentiment désagréable de trahir ses nouveaux amis et de s’éloigner d’un idéal si magnifique, si évident, qu’un homme pouvait lui abandonner sa vie. Alors qu’il s’envole pour Buenos Aires sain et sauf (Batista a fait assassiner plusieurs journalistes cubains et étrangers entre-temps), Masetti pressent que de spectateur, il va devenir acteur. « J’avais pensé qu’une fois sorti de Cuba, loin des polices secrètes, des espions et des agents du FBI cachés sous les tapis, je me sentirais heureux, satisfait. Il n’en était rien. Je découvris en moi la sensation étrange, indéfinissable, que je désertais… »

Fidel Castro, Che Guevara et leurs troupes rebelles composées de jeunes preux lui ont fait une profonde impression. Quand ils voient le Che et Masetti se saluer pour la première fois dans la Sierra Maestra, les guérilleros de l’Ejercito Rebelde sont déçus : ils avaient anticipé une embrassade chaleureuse et tonitruante entre les deux Argentins (après tout, le Che n’avait pas croisé un seul compatriote depuis des mois). Il n’en est rien. Les deux hommes se mesurent du regard et se disent un bonjour cordial mais distant. Journaliste pour la radio argentine El Mundo, Jorge Masetti est venu à Cuba au péril de sa vie – même s’il n’appréhendera pas immédiatement le danger – pour tenter de rencontrer les deux leaders de cette révolution qui commence à faire parler d’elle. Il a 29 ans, est fougueux, un peu naïf et surtout curieux. Il se demande comment une poignée de rebelles faméliques a pu tenir tête à l’armée d’un dictateur redoutable soutenu par les États-Unis et s’assurer le contrôle d’une partie du territoire. Le monde doit-il prendre ces guérilleros au sérieux ? Aussi est-il venu pour en avoir le cœur net. […]

Les longs entretiens accordés par Guevara et Castro finissent de le convaincre tout à fait. Diffusés à partir de Radio Rebelde, la station clandestine montée par le Che, ils permettent aux populations d’Amérique latine d’entendre non seulement les voix mais les messages du Che et de Fidel pour la première fois. Masetti a réalisé un véritable scoop. […]

Masetti fait désormais corps avec le Che. Il partage ses idées, approuve ses méthodes et embrasse bientôt son intransigeance. Une rigidité dans les principes qui bordera parfois à l’inhumanité. Transformé en révolutionnaire, Masetti condamnera à mort deux de ses compagnons au nom de ses idéaux : l’un pour avoir voulu déserter, l’autre pour avoir douté du combat à mener. Si on ne peut réduire Masetti à ces actes, sanctionnés dans une charte que chaque révolutionnaire signait en s’enrôlant, on ne peut pas non plus les oublier ou même les justifier. Le propre fils de Masetti, qu’on voit sur une photo au côté de son père, déjà vêtu en guérillero à l’âge d’environ 7 ans, écrira plus tard dans son livre El Furor y el delirio : « Aujourd’hui, je peux affirmer que par chance, nous n’avons pas obtenu la victoire [en Amérique latine] car si nous l’avions obtenue, compte tenu de notre formation et du degré de dépendance de Cuba, nous aurions noyé le continent dans une barbarie généralisée. » Aujourd’hui âgé de 61 ans, Jorge Masetti est interdit de séjour à Cuba : « Les Cubains attendent toujours des élections libres, les touristes ont toujours plus de droits que les citoyens, la famille Castro est l’une des plus riches d’Amérique latine. Ma sœur Laura et moi aimerions savoir ce que mon père écrirait aujourd’hui sur la situation de Cuba . » [ Entretien de l’éditeur avec Jorge Masetti le 14 août 2017 ]

[…] En décembre 1962, devenu « Comandante Segundo », il a franchit une nouvelle étape vers son destin révolutionnaire. Le mouvement qu’il a fondé, l’Ejercito Guerrillero del Pueblo (EGP), a besoin d’armes et de soutien. Surtout que le « Comandante Segundo » n’est à la tête que d’une trentaine de combattants dont six Cubains. Leur mission est simplement de préparer le terrain, de repérer les lieux et d’obtenir l’aval de la population locale. Mais celle-ci prend les membres de l’EGP pour des contrebandiers et les dénonce à la gendarmerie qui se met à les traquer. Ils sont arrêtés un à un, à l’exception de Jorge Masetti qui disparaît dans les collines. […]


 

Extrait du chapitre VI – Rencontre avec Ernesto Guevara

IMG_5289Je me réveillai dépité. J’avais dormi paisiblement jusqu’à 5 heures et n’avais entendu aucune canonnade. Les militaires avaient fait une brève incursion, puis avaient regagné leur caserne en apprenant que le Che n’était pas à La Otilia et qu’il projetait de leur tendre une embuscade.
J’avais attendu exalté le moment d’entendre la voix du feu, allongé dans la semi-pénombre de la pièce, tandis que Virelles, sa mitraillette – le cran de sécurité enlevé – entre les bras, se promettait un voyage à Buenos Aires, simplement pour écouter du tango. Vers 2 heures, Sorí Marín et moi nous étions étendus sur les deux seuls matelas disponibles qui, rassemblés, pouvaient à la rigueur contenir trois personnes, mais non pas les cinq que j’avais trouvées au réveil. Virelles était parti occuper son poste et Cantallops ronflait sur un fauteuil. Llibre se grattait au pied du lit. Il me raconta qu’il avait essayé toute la nuit de se débarrasser d’une masse de boutons soudain apparue sur son ventre.
En quelques minutes, le dortoir se transforma en salle à manger, bureau et infirmerie. Ils étaient tous debout. La seule chose qui les intéressait, quelles que soient leurs activités du moment, était de savoir si le comandante était arrivé.
Guevara arriva à 6 heures, au moment où j’admirais un groupe de jeunes hommes étrangement occupés à une tâche que j’avais depuis longtemps cessé de pratiquer : le débarbouillage. Aussitôt, des groupes de guérilleros en sueur débarquèrent de partout, chargés de leurs sacs à dos légers et de leur armement lourd. Leurs poches étaient enflées par les balles ; les cartouchières se croisaient sur leurs poitrines laissées sans protection par des chemises veuves de leurs boutons.
Ce groupe-là avait tendu une embuscade à Sánchez Mosquera la veille. Il revenait épuisé, pris d’une forte envie de dormir et d’en découdre avec les soldats du colonel abhorré. Il était suivi de près par Ernesto Guevara.
Il arrivait à dos de mule, les deux jambes pendantes de chaque côté de l’animal, le dos voûté, une jambe prolongée d’un Beretta et l’autre d’un fusil à lunette, qui paraissaient ainsi deux attelles soutenant un corps en apparence longiligne.
Quand la mule s’approcha, je pus voir que de la ceinture pendaient une cartouchière de cuir remplie de cartouches et un pistolet. Des poches de sa chemise dépassaient deux magazines, du cou pendait un appareil photo et du menton quelques poils qui voulaient être une barbe.
Il descendit de la mule avec un grand calme, se planta dans la terre chaussé de bottes énormes et crottées et tandis qu’il s’approchait de moi, je calculai qu’il devait mesurer 1,78 m environ et que l’asthme dont il souffrait ne semblait lui causer aucun handicap.
Sorí Marín fit les présentations en présence de vingt guérilleros qui n’avaient jamais vu deux Argentins ensemble et semblèrent déçus de constater que nous nous saluions avec une indifférence marquée.
Le célèbre Che Guevara me paraissait un jeune homme typique de la classe moyenne argentine. Il ressemblait à une caricature juvénile de Cantinflas.
Il m’invita à partager son petit-déjeuner. Nous commençâmes à manger sans presque échanger un mot.
Les premières questions émanèrent logiquement de lui. Et tout aussi logiquement, elles concernaient la politique argentine.
Mes réponses semblèrent le satisfaire. Nous nous rendîmes vite compte que nous partagions les mêmes idées sur beaucoup de choses et que nous n’étions pas deux sujets dangereux. Nous parlâmes bien- tôt presque sans réserves – nous en gardâmes quelques-unes tout de même comme deux bons Argentins de la même génération – et nous tutoyâmes bientôt.

Pages 63-64.


Se procurer l’ouvrage

 

 


Un autre destin révolutionnaire paru aux Belles Lettres :

 

 

 

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