Mirabilia aquarum : Vitruve et les eaux, par Louis Callebat

Le De architectura de Vitruve, études rassemblées par Louis Callebat, a pour vocation de devenir le compagnon de lecture idéal du grand classique de l’architecte, De l’architecture, récemment paru en volume intégral et bilingue.

CallebatVitruvecouv

Les études sélectionnées et regroupées dans ce recueil – études actualisées et, pour quelques‑unes d’entre elles, objets d’une version nouvelle – relèvent d’un travail de recherche sur le De Architectura de Vitruve, initié dès 1968, et s’intègrent dans un ensemble de différentes étapes et procédures d’enquêtes sanctionnées par de nombreuses publications : monographies, éditions commentées, ouvrages lexicographiques (Concordance lemmatisée, Index des termes techniques vitruviens).

Science et irrationnel : les mirabilia aquarum

Extrait du chapitre 11, pages 183 à 197, issu de la revue Euphrosyne, n.s., XVI, Lisboa 1988, 155-167.

Dans la première partie de son traité sur les eaux et les aqueducs, Vitruve propose une description, longuement développée, des propriétés spécifiques des eaux, mais singulièrement de phénomènes, de pratiques et d’effets hors du commun afférents à nombre d’entre elles. Cette forme singularisée de description, à la fois technique et « merveilleuse » participe d’un large corpus de référence, celui des mirabilia aquarum, formé par des textes de poètes, tels que Callimaque ou Ovide, de paradoxographes (Antigone de Carystos, Sotion), mais aussi d’historiens (et déjà d’Hérodote), de philosophes surtout et de savants : Aristote, Thèophraste, Posidonius, Varron, Pline l’Ancien, Sénèque. C’est dans la perspective large de ce corpus, et en relation plus étroite avec les deux derniers auteurs cités, que nous situerons le traitement par Vitruve de ces mirabilia. […]

C’est […] en relation avec, sinon une question scientifique historique, du moins un domaine important de la vie sociale gréco-romaine, le thermalisme, que sont proposés par Vitruve et les naturalistes gréco-romains différents exemples d’eaux médicinales dotées de vertus spécifiques : « Je m’étonne, écrit Pline, qu’Homère n’ait pas fait mention des sources thermales, bien qu’il ait souvent représenté des bains d’eau chaude ; c’est apparemment que la médecine n’utilisait pas alors, comme elle fait aujourd’hui, les ressources des eaux. Or l’eau sulfureuse est bonne pour les nerfs, les eaux alumineuses pour les paralysies et asthénies du même genre, l’eau bitumineuse ou nitreuse, comme celle de Cutilies, en boisson et en purge ». « Le fait est, écrit pareillement Vitruve, que les sources sulfureuses soulagent les maladies nerveuses par leur échauffement dont la chaleur consume et expulse du corps les humeurs vicieuses. Lorsque, d’autre part, les membres ont perdu leur motricité sous l’effet de la paralysie ou de quelque autre atteinte morbide, les sources alumineuses les guérissent […] Quant aux eaux bitumineuses, elles offrent une boisson purgative qui porte remède aux maladies internes ». Les appréciations ainsi portées ne sont pas nécessairement convergentes : dotées d’un effet purgatif selon Vitruve et Pline l’Ancien, les eaux bitumineuses sont données par les Géoponiques comme efficaces contre la diarrhée, Aetius considère qu’elles sont souveraines contre l’hydropisie, cependant que Philostrate met en garde contre les eaux contaminées par le bitume.

Quelles que soient pourtant les divergences ou différences d’appréciation ainsi exprimées (divergences ou différences dont certaines ont, au demeurant, largement survécu au monde antique), les développements de ce type relèvent d’une enquête naturaliste et médicale à la fois empirique et proprement scientifique. Un rapport pertinent apparaît ainsi souvent établi entre la qualité des eaux étudiées et leur fonction thérapeutique, entre la nature des éléments identifiables dans les eaux et les qualités spécifiques de ces eaux. La démarche scientifique est également manifeste dans l’effort tenté pour fonder la matérialité du phénomène sur un principe scientifique, notamment énoncé par Aristote et par Théophraste, liant la qualité des eaux à celle des terrains traversés. Pline l’Ancien note ainsi que la « qualité des eaux est fonction des terrains qu’elles traversent ». Sénèque envisage quatre facteurs expliquant la différence de saveur des sources : « le sol sur lequel elles circulent ; le terrain aussi, si elles naissent de sa transformation ; l’air qui s’est changé en eau ; l’altération qu’elles contractent souvent par la présence d’une substance nocive ». La relation entre les qualités diverses de l’eau et la nature des terrains qu’elle traverse est plusieurs fois signalée par Vitruve, qui propose une classification méthodique (imparfaite sans doute) des eaux médicinales, et s’efforce surtout de rattacher les mirabilia aquarum à une section de l’hydrologie, celle de l’hygiène des eaux, de les insérer dans un ensemble complexe de recherches hydrographiques.

Le glissement était cependant facile de la curiosité scientifique à la simple curiosité des mirabilia : phénomènes de toutes origines et de toutes natures, rendus d’autant plus frappants qu’ils intéressaient un élément fondamental de la vie humaine : l’eau. Avec des écarts plus ou moins accusés par rapport à une réalité vérifiable ou seulement à la vraisemblance. Vitruve, Pline l’Ancien, se souvenant eux-mêmes d’auctores tels que Aristote, Théophraste, Posidonius, Varron, voire de recueils paradoxographiques, ont ainsi proposé une collection très riche de mirabilia aquarum : eaux pétrifiantes ou incrustantes, eaux inflammables, eaux tinctoriales : « Eudicus rapporte, écrit Pline, qu’il y a, dans l’Hestiéotide, deux fontaines, Cerona et Neleus. Les brebis qui boivent à Cerona deviennent blanches, noires à Neleus, pies à l’une et à l’autre. À Thurii, selon Théophraste, le Crathis, blanchit les bestiaux, le Sybaris les noircit ; il ajoute que les humains aussi ressentent des effets différents : ceux qui boivent les eaux du Sybaris sont plus foncés, plus durs, ils ont les cheveux frisés : ceux qui boivent l’eau du Crathis sont plus blancs, plus tendres, ils ont une longue chevelure ». Dans cette collection de mirabilia figurent également des eaux nocives et mortelles, des eaux enivrantes, ou qui font perdre le goût du vin, des eaux qui égarent l’esprit, des eaux qui font perdre les dents, des eaux qui donnent une belle voix, des eaux qui rendent les femmes fécondes, des eaux qui font cesser d’aimer (« À Cyzique, écrit Pline, N.H. 31,19, est une fontaine qu’on appelle Fontaine de Cupidon : ceux qui en boivent cessent d’aimer, à ce que dit Mucien »), des eaux qui font venir des poils sur le corps…

L’authenticité même des phénomènes rapportés n’apparaît qu’exceptionnellement mise en doute. […]

*

Les notes ont été ici supprimées, retrouvez-les dans ce même chapitre offert à feuilleter en intégralité ici >>

CallebatVitruveExtrait


L’architecture et l’urbanisme aux Belles Lettres, des Anciens aux Modernes

Une sélection de titres, textes et études, consacrés à ce domaine est regroupée ici :

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