Quelle langue parlaient les Romains ? Débats humanistes sur la langue parlée dans l’Antiquité (extraits)

Voici deux extraits de 1450 et 1452 sur la nécessité d’enseigner le latin ou de l’apprendre par la pratique seule, par Le Pogge et Lorenzo Valla, issus du recueil paru en 2015 : Débats humanistes sur la langue parlée dans l’Antiquité, textes de Flavio Biondo, Leonardo Bruni, Poggio Bracciolini et Lorenzo Valla, édités, traduits, présentés, annotés et commentés par Anne Raffarin.

débatshumanistes

Le Pogge

« Pour les enfants, il n’était pas plus difficile d’apprendre le latin qu’une autre langue par la pratique, puisque, depuis leur tendre enfance, les enfants des barbares apprennent, en tétant le lait maternel, l’idiome de leur région tout dur, âpre, brutal et dissonant qu’il soit, et qui, pour nous, adultes, serait vraiment difficile à apprendre. Pourquoi en effet, ce qui aujourd’hui est acquis par l’enseignement, n’aurait-il pas pu alors, être acquis par la pratique quotidienne, puisque nous avons connu à la Curie romaine, bien des hommes qui, sans avoir reçu d’éducation, mais grâce à la pratique quotidienne, tant en écoutant leurs collègues qu’en conversant avec eux, non seulement comprenaient, mais parlaient eux-mêmes un latin qui n’avait rien d’incompréhensible ? » Le Pogge, Propos de table III, 1450, traduction du latin par Anne Raffarin, pages 192-194.

Lorenzo Valla

« Pourquoi, Poggio, je te le demande, es-tu toujours en contradiction avec toi-même ? Est-ce là inconstance de ta part ? Ou bien stupidité rare ? Tu concèdes qu’il y avait des maîtres, mais pas d’écoles ? Qu’est-ce qu’une école, en effet, sinon l’endroit où un maître instruit au moins plusieurs élèves.  Quintilien ne confirme-t-il pas – je ne dis pas qu’il y ait eu – mais qu’il devait y avoir des écoles pour qu’on y envoie les enfants, même les tout jeunes, lui qui intitule son second chapitre : « Les enfants sont –ils éduqués plus efficacement chez eux ou dans les écoles ? » Et toi, que dis-tu, Poggio ? Les enfants parlaient dès la naissance le langage savant ? Il n’y avait aucune école ? C’est donc en vain qu’avaient été composés avec tant de soin des ouvrages sur la grammaire ; c’est en vain qu’on convoquait les maîtres ; c’est en vain que leur était confié un rôle d’instruction, puisque l’on pouvait s’instruire par la pratique ; c’est en vain que le même Quintilien s’exprime au sujet de l’instruction : « or, si l’on n’a pas jeté pour la formation du futur orateur des fondations assurées, toute la superstructure s’écroulera : nécessaire aux enfants, agréable aux vieillards, aimable compagne de la retraite, c’est de toutes les études, la seule peut-être de ce genre à comporter plus de substance que d’apparence. » Lorenzo Valla, Apologue II, 1452, traduction du latin par Anne Raffarin, pages 264-266.

Extrait de l’Avant-propos

Pages 14 à 18

« La question de la langue parlée dans l’Antiquité se posait avec une acuité particulière pour les hommes de la Renaissance, notamment pour les humanistes du Quattrocento qui avaient pour mot d’ordre la restauration de la belle langue, celle de Cicéron, dont les manuscrits réapparaissaient alors, portant avec eux les canons de la rhétorique antique. Les textes que nous avons choisi de réunir dans ce livre et les commentaires que nous en donnons, mettent en lumière la problématique qui sous-tend les interrogations et les polémiques propres à cette époque : cohabitation dans l’Antiquité d’une langue vulgaire et d’une langue littéraire, cohabitation dans la Florence du Quattrocento d’une langue vulgaire littéraire et d’une langue vulgaire encore peu élaborée, possibilité pour les savants formés aux studia humanitatis de posséder et de pratiquer un latin digne des plus grands écrivains de l’Antiquité…

L’époque à laquelle nous consacrons notre étude est une époque d’extraordinaire effervescence du point de vue intellectuel, artistique et linguistique. Dans le domaine de la littérature en langue vulgaire, Dante a produit un monument qui demeure aujourd’hui comme l’un des plus grands chefs d’oeuvre de tous les temps, Boccace a composé le Décaméron dont nous connaissons la fortune et Pétrarque a offert à ses contemporains l’admirable et enthousiasmant recueil du Canzoniere. Trois événements littéraires de premier ordre, d’autant plus importants que leurs auteurs ont également composé des ouvrages majeurs, traités (De vulgaire eloquentia, traité sur la langue vulgaire écrit en latin par Dante), généalogies et biographies héroïques ou fantaisistes (De mulieribus clarisGenealogia deorum de Boccace), oeuvres poétiques (l’Africa de Pétrarque)… dans le latin savant de l’Antiquité. La langue est au centre des préoccupations des savants de l’époque et la restauration du latin classique n’a de sens pour eux, Valla l’exprime avec une force et une pénétration particulières dans la préface aux Élégances de la langue latine, que parce que c’est la langue de la beauté, de la poésie, de la pensée, en somme, la langue de la culture. Restaurer la langue pourrait être une fin en soi, mais les humanistes vont bien plus loin. Restaurer la langue, c’est rétablir le primat de tout ce qu’elle porte avec elle de profondeur et de beauté pour renouveler, en se l’appropriant, la civilisation antique érigée en modèle. Cet impératif n’exclut pas la promotion de la langue en plein essor à l’époque et dont les fameuses gloires de Florence (Dante, Pétrarque, Boccace) ont illustré les innombrables ressources. À cet égard, le concours poétique qu’organisa Léon Battista Alberti en 1411 à Florence constituait une tentative sans précédent pour illustrer les richesses de la nouvelle langue tout en la rendant accessible à la population. Les concurrents qui s’affrontèrent, tous poètes confirmés et renommés, composèrent, sur le thème de la véritable amitié, des textes dont le succès populaire fut tel que les Florentins en achetèrent plusieurs centaines d’exemplaires. Paradoxalement, ce sont les membres du jury qui rendirent le plus mauvais des services à la littérature en langue vulgaire puisque, incapables de concilier leurs divergences, ils remirent la couronne du vainqueur à la cathédrale ! Cet incident pose le problème du statut de l’italien parmi les intellectuels de l’époque dont les réticences inspirèrent à Alberti la très vive Protestation dont nous parlerons plus loin. Si les humanistes de renom considèrent que le latin est plus apte à exprimer une pensée profonde et argumentée parce que c’est la langue savante, ils partent aussi du principe que c’est une langue internationale, comprise par tous les beaux esprits hors d’Italie. Entre la publication des oeuvres de Dante, Pétrarque et Boccace et l’époque de Laurent de Médicis, soit durant presque un siècle, et fort injustement, peu de textes composés en langue vulgaire ont retenu l’attention, qu’il s’agisse du traité Della Famiglia d’Alberti, de La vita civile de Palmieri ou du Paradiso degli Alberti de Giovanni Gherardi da Prato. L’Anthologie aragonaise, offerte en 1476-1477 par Laurent de Médicis au jeune Frédéric d’Aragon, fils du roi de Naples, constitue, après le concours poétique de 1441, la seconde tentative de promotion de la poésie en langue vulgaire. Elle offre en effet la preuve éclatante que, de Dante à Laurent de Médicis, qui y publia ses propres poèmes et en composa la préface, les poètes toscans ont brillé dans des styles divers, illustrant les ressources d’une langue souple et adaptée, à tous les registres. Cette prolifération d’oeuvres poétiques de qualité ne marque pas de rupture avec l’emploi du latin puisque Ange Politien, l’un des plus grands poètes de l’époque de Laurent de Médicis, pratique la bilinguisme à l’instar de ses illustres ancêtres.

Hors du champ de la poésie, il ne nous paraît pas illégitime de poser la question de la traduction en italien des oeuvres latines ou grecques de l’Antiquité. Ainsi savons-nous que l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien est traduite pour la première fois en italien à Florence en 1476 par Cristoforo Landino, grand promoteur de la langue vulgaire, qui s’était déjà illustré par la publication d’un commentaire en italien de la Divine Comédie. Il rendit d’ailleurs à Alberti l’hommage qu’il méritait sans doute en s’exclamant : « Je crois que l’on ne peut trouver personne qui se soit davantage employé au développement de cette langue. »

Ces quelques éléments prouvent que la question de la langue est bien au centre des réflexions des humanistes. L’enjeu est crucial : enjeu littéraire, enjeu artistique, enjeu politique… Si la langue vulgaire peut devenir une langue de culture et de beauté, elle est en quelque sorte qualifiée, non pas pour supplanter le latin, mais pour accéder à une noblesse que le toscan vulgaire parlé dans la rue à Florence ne doit pas dissimuler.

L’identification des niveaux de langue employés par les diverses catégories de locuteurs en fonction de leur âge, de leur condition sociale, de leur niveau d’études ne sont pas étrangers à l’actualité du Quattrocento. Ces débats se nourrissent des développements de Cicéron sur les coloris de langage, sur les accents rustiques ou citadins, sur l’intrusion de termes étrangers, finalement adoptés et intégrés. Si l’on considère en effet les principales catégories de locuteurs mentionnés dans les textes antiques, on mesure la complexité des situations de prise de parole et la difficulté qui consiste à n’envisager qu’un registre de langue (c’est l’objet du débat qui oppose les humanistes). La situation des étrangers tout juste arrivés à Rome qui comprenaient à peine le latin parlé dans la rue ou dans les assemblées, n’est pas sans écho à l’époque de l’humaniste où des natifs de toute l’Europe convergeaient à Rome pour travailler au Vatican. De ce point de vue, on n’est pas si éloigné du tableau linguistique que brossent les humanistes lorsqu’ils envisagent, dans l’Antiquité, soit plusieurs niveaux de latin, soit la cohabitation entre le latin et une sorte de patois vulgaire démultiplié en fonction des origines géographies des provinciaux venus s’installer dans la capitale.

La question de l’intégration par la langue se pose ; nous savons qu’elle n’est neutre ni sur le plan social ni sur le plan politique, et nous ne pouvons pas ignorer qu’elle se posait à Rome à l’époque de Cicéron. Il suffit de se reporter aux propos peu amènes qu’il tient sur les orateurs provinciaux. L’enjeu est bien la reconnaissance de l’appartenance à un groupe de locuteurs, ou au contraire la marginalité, qui n’est pas une notion univoque puisque l’on constate aussi qu’elle peut être revendiquée comme constitutive d’une appartenance et d’une identité. La maîtrise de certains codes rhétoriques conditionne, on le sait, l’appartenance à des groupes socioculturels bien définis, mais a contrario, la non maîtrise de ces codes est un motif d’exclusion. Dès Cicéron et Quintilien, les Anciens avaient conscience d’avoir à cerner une multiplicité de niveaux de langue liés à différents niveaux d’éducation. La maîtrise des codes déterminait déjà l’appartenance à l’aristocratie dirigeante, au groupe des notables lettrés ou au contraire à la plèbe illettrée. Nous verrons que dans le débat entre humanistes, Lorenzo Valla définit une langue de caste, la langue des puissants, éminemment performative, celle qui dit les rites, les codes, les lois, par opposition à la langue du peuple qui les applique. Mais les textes antiques semblent nous dire que même si ces diverses catégories n’avaient pas accès au même registre de langue, elles se comprenaient, parce qu’il y avait une sorte de plus petit dénominateur commun linguistique permettant aux orateurs d’être compris d’une foule ignorante. C’est précisément cette langue-là, ce socle commun permettant à des individus très divers de se comprendre, qui est en débat dans nos textes. Cette langue était-elle le latin et quel latin ? C’est comme si l’on se demandait si le français parlé de la rue coïncide avec la langue écrite des travaux universitaires rédigés dans un français classique ou des textes littéraires. Il va de soi que le fossé entre langue écrite et langue parlée est considérable, même si les intrusions de la langue parlée dans la langue écrite sont nombreuses.

Les Romains de la rue auraient-ils compris le latin des discours écrits de Cicéron ? Sans doute moins bien que les discours qu’il prononça en public, car les textes nous disent que, tout en parlant latin, les orateurs usaient d’une langue claire et compréhensible par tous à l’oral, avant de passer à un registre de langue supérieur en vue de la publication, le registre écrit, registre savant des hommes cultivés réservé à une élite, nécessairement minoritaire. En effet, il ne faudrait pas surestimer la proportion des élites lettrées dans la société romaine de l’époque : Yann Rivière souligne « le grand isolement et le caractère minoritaire des milieux lettrés et de leur rayonnement » (in Charles Guérin, Le mot qui tue, Champ Vallon, 2009, p. 242). Il fait ensuite remarquer que la possession d’un bagage intellectuel et culturel suffisait à asseoir la position de ceux qui en disposaient parmi les élites. Force est de constater que cette donnée socio-culturelle n’est plus d’actualité : la maîtrise d’un vocabulaire châtié, pas plus que l’étendue de la culture générale ne suffisent aujourd’hui à placer les élites intellectuelles parmi les élites sociales et politiques. Ce serait une banalité d’affirmer que le statut de la langue a changé mais le constat demeure : si les humanistes qui débattent de ce sujet sont sans doute, pour certains d’entre eux, en position d’influencer les décisions d’un prince ou d’un prélat, c’est bien parce qu’ils sont en possession d’un savoir qui rend leur conseil précieux auprès d’un homme d’action. Ils font donc partie d’une élite intellectuelle et, dans une certaine mesure, de l’élite sociale et politique de leur pays ; on pense aux cercles humanistes entourant les Médicis ou le roi Alphonse d’Aragon à Naples. Moins d’un siècle plus tard, en 1531, dans le traité De la Philologie, dialogue fictif avec le prince, Guillaume Budé développe une réflexion sur les rapports de la langue et du pouvoir, des intellectuels et des puissants. Pourtant, le latin avait déjà perdu la partie puisque, malgré le poids des arguments développés par le philologue désireux de convaincre le prince de la faculté d’adaptation et de modernisation de la langue latine, François Ier consacra le Français comme langue de l’administration royale par l’édit de Villers-Cotterêts en 1539.

Le contexte de la controverse, puis de la polémique violente qui oppose les humanistes du Quattrocento sur la langue parlée à Rome dans l’Antiquité, met aux prises de beaux esprits qui disposent des mots pour s’affronter. Ce contexte exclut a priori le parleur médiocre : le vainqueur sera celui qui, doté d’un esprit acéré et d’une bonne dose de mauvaise foi, saura trouver ce qu’un ouvrage récent appelle « le mot qui tue », comme Valla aux détriments du Pogge. Les situations de polémique contemporaine ne laissent pas davantage de chances à un parleur médiocre : seul l’interlocuteur sachant présenter judicieusement ses arguments, mettre les rieurs de son côté, émouvoir, plaire… a une chance de l’emporter. Les stratégies d’exclusion ou de disqualification de l’adversaire n’ont pas nécessairement beaucoup changé depuis que Cicéron et Quintilien les ont définies. La maîtrise des tours rhétoriques et de l’éventail des registres de langue, que les humanistes possèdent pleinement, demeure un facteur de pouvoir et de domination pour l’aristocratie intellectuelle qui débat et se confronte. »

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Publié dans Passerelles, Regards sur la Renaissance, Renaissance, Sources
3 comments on “Quelle langue parlaient les Romains ? Débats humanistes sur la langue parlée dans l’Antiquité (extraits)
  1. Pr S. Feye dit :

    Quidquid id est, nunc permulti homines Latine, i.e. Europaee loquuntur, ut semper fuit. Nemo enim eos impedire poterit.

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146

  2. Pr S. Feye dit :

    J’avoue que bien que parlant latin moi-même couramment, je dois reconnaître que beaucoup d’arguments donnés par Yves Cortez dans « Le français ne vient pas du latin » semblent difficilement contournables. Ne citons que l’absence de neutre, de futur latin et de déponents dans toutes les langues romanes, ainsi que l’apparition partout du même article, tout cela fait réfléchir…
    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
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    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146

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