Penser à l’avenir des études classiques sous les coups de canon : 1917

Pierre Waltz, lettre inédite en réponse au Projet Budé,  il y a 100 ans :

Le 26 avril 1917,

Monsieur,

Je vous remercie bien vivement de la peine que vous avez prise de m’écrire une seconde fois. À votre première lettre, je n’avais pu que griffonner à la hâte un mot de réponse ; les circonstances ne me permettaient pas d’en faire alors davantage. Je ne vous cacherai pas que je vous ai écrit en plein air, assis par terre sur l’herbe mouillée, au milieu des échos d’une canonnade sans précédent. Nous étions alors occupés à des travaux de seconde ligne, sur les bords d’une rivière au Nord de laquelle on se battait. Aujourd’hui nous sommes revenus un peu plus à l’arrière, et je profite d’un moment de répit pour vous écrire plus posément.

En ce qui concerne l’idée même d’une collection d’auteurs classiques, je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’objection ; nous ne savons évidemment pas de quelle faveur les études classiques jouiront après la guerre, mais même si elles devaient péricliter, ce ne serait pas à nous de les abandonner. Dès les premiers temps de la guerre, je me demandais comment nous pourrions, nous autres intellectuels contribuer au relèvement national après la paix ; et je n’en voyais pas de meilleur que de répandre à l’étranger la science philologique française à l’aide de l’instrument le plus pratique et le plus sûr, celui de l’édition scientifique à bon marché ; je songeais même à en prendre l’initiative, s’il le fallait : je suis heureux que d’autres plus qualifiés l’aient fait. La seule question qui se pose est de savoir si notre œuvre doit être nationale ou interalliée ; il y a du pour et du contre des deux côtés ; pour ma part, je pencherais plutôt pour la seconde alternative.

Sur ce qui concerne l’exécution, je concevrais notre collection comme une œuvre de propagande, donc peu coûteuse. Sous un petit format, aussi pratique, mais plus élégant et plus solide que les Teubner, le texte, une courte introduction, très peu de notes critiques, et un commentaire explicatif très abondant ; au besoin, des index appropriés au caractère de chaque œuvre. Je ne suis peut-être pas dans les théories actuellement en faveur ; mais la critique du texte n’a jamais été pour moi une fin ; je ne la considère que comme un moyen d’interprétation, l’exégèse devant être le fond et le but de tout commentaire philologique. Ce principe m’ayant déjà valu des déboires, j’y suis d’autant plus attaché.

Pour la traduction, elle est, à mon avis, nécessaire si l’on tient à ce que l’œuvre entreprise soit complète. Si elle est faite scientifiquement et en toute conscience, il n’y a pas de commentaire plus loyal, plus lumineux, plus complet, – j’allais dire plus courageux. Je serais très heureux de voir cette partie du programme maintenue ; ce serait une des grandes originalités de notre entreprise.

Voilà beaucoup parler de mes idées ou plutôt même de mes goûts personnels, qui sont bien peu de choses dans l’ensemble d’une entreprise aussi considérable. Mais c’est d’opinions individuelles que sera faite la théorie collective ; et ma profession de foi n’est, après tout, qu’un bulletin de vote un peu développé. Nos organisateurs en tiendront le compte qu’il leur semblera comporter ; mais j’aurais toujours eu le plaisir de parler des choses que j’ai négligées plus que je n’aurais voulu depuis bientôt trois ans.

Waltzsignature

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mon respectueux dévouement,

Pierre Waltz


Cette lettre qui a 100 ans aujourd’hui, de Pierre Waltz (1878 – 1945), est inédite. Elle fait suite aux échanges ayant suivis la « circulaire Budé » lancée en février 1917.

Helléniste, il fut le doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Clermont-Ferrand. À son retour de la Grande Guerre, il rejoint les équipes de la toute nouvelle Collection des Universités de France pour laquelle il entreprend d’établir le texte grec et la traduction des anthologies et recueils d’épigrammes et poèmes antiques regroupés sous le nom d’Anthologie grecque dont le premier volume de la plus fameuse, L’Anthologie Palatine, paraît en 1929. Son travail, inachevé à sa mort en 1945, sera poursuivi par la collaboration de talents aussi émérites que Jean Irigoin, Félix Buffière, Alphonse Dain, Edouard Des Places ou Pierre Laurens.

À lire dans cette série  » 100 ans de l’Association Guillaume Budé » :

GH

BudéMeridier


(La photographie des volumes de l’Anthologie palatine en couverture est issue du blog de Dominique Autié)

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