Comment élevait-on les enfants du monde grec au temps de Périclès ? (Agrégation Histoire 2018)

Danielle Jouanna, helléniste et historienne, après avoir publié aux Belles Lettres Les Grecs aux Enfers (2015) et Rire avec les Anciens (2016) s’intéresse à présent à L’Enfant grec au temps de Périclès : cet ouvrage nous fait découvrir la vie de cet enfant depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte, mais aussi le parcours du combattant de la future mère et les cas de conscience des pères. On révisera au passage bien des points que l’on croyait connaître, comme l’éducation et la pédérastie.

Cet ouvrage sera d’ailleurs très profitable à nos lecteurs préparant l’agrégation d’Histoire 2018, qui trouveront à la fin de cet article nos pistes de lectures Belles Lettres concernant la question d’histoire ancienne « FAMILLE ET SOCIÉTÉ DANS LE MONDE GREC ET EN ITALIE DU Ve SIÈCLE AV. J.-C. AU IIe SIÈCLE AV. J.-C. » Vous pouvez en lire l’intitulé complet à ce lien.

Nous avons décidé de vous proposer en extrait aujourd’hui un chapitre original, se tournant vers l’éducation des enfants de sept à quatorze ans, en dehors d’Athènes : à Sparte, mais aussi en Crète et en Perse.

 Ce qui se passait ailleurs qu’à Athènes

Pages 115-125

Pour se faire une idée de l’éducation à Athènes, il faut d’abord évoquer ce qui se passait dans les autres cités pour déterminer son originalité. On pourrait croire que les enfants étaient éduqués partout de la même manière à l’époque classique ; en fait, il existait de réelles différences. Il est difficile toutefois d’en donner un tableau exhaustif, dans la mesure où, pour les cités à l’histoire moins riche que celle d’Athènes, on a peu de renseignements. Même pour un État aussi important que la Crète, on en sait peu sur la scolarité des enfants. On en connaît un peu plus pour Sparte et pour la Perse, où l’éducation différait sensiblement de celle donnée aux petits Athéniens ; par ailleurs, même si l’histoire de la Crète est plus ancienne que celle de Sparte, il faudra d’abord parler de l’éducation à Sparte, tant ce qu’on raconte sur la formation des petits Crétois paraît calqué sur celle des petits Spartiates (à moins que ce ne soit l’inverse !). Et pour ces territoires étrangers, il faut garder à l’esprit que les témoignages recueillis tiennent un peu du mythe, car ils accordent une large place aux fondateurs légendaires de cette éducation ; la réalité s’écartait probablement de ces récits. Néanmoins, un point commun semble acquis : c’était une éducation réservée à l’aristocratie.

Les enfants spartiates
À Sparte – dont le système éducatif (l’agôgè) est assez bien connu grâce à la fois aux écrivains athéniens séduits par le « mirage spartiate » et plus tard à Plutarque –, la cité prend en charge l’éducation des enfants ; mais une « éducation » bien particulière ! Elle organise pour tous, garçons et filles, une formation commune, qu’on serait tenté de qualifier de paramilitaire plutôt que scolaire. Les principes de cette éducation avaient été fixés, dit-on, par Lycurgue, le législateur mythique de Sparte (au VIIIe siècle av. J.-C. ?), et ils étaient respectés plus scrupuleusement que jamais à l’époque classique (mais ils furent bien adoucis ensuite).
À partir de sept ans, tous les enfants, filles et garçons, sont regroupés et pris en main par des éducateurs qui cherchent à développer chez eux les vertus sportives et guerrières, l’endurance et la bravoure, au détriment des connaissances intellectuelles. Les enfants ne sont pas analphabètes, bien sûr, mais on estime qu’une fois qu’ils savent lire, écrire, et chanter quelques chants guerriers écrits par de grands poètes qui ont jadis fait la gloire de Sparte, leur éducation littéraire est suffisante. L’important pour les instructeurs est la résistance physique et morale au service de la patrie. Les filles sont soumises aux mêmes entraînements sportifs que les garçons. Elles pratiquaient, dira Plutarque, la course, la lutte, le lancer du disque et du javelot, vêtues de courtes tuniques qui montraient leurs jambes et parfois même étaient nues comme les garçons, ce qui a beaucoup choqué les autres cités. Plutarque ajoute même que c’était une façon de donner aux garçons le goût du mariage ! Mais c’était aussi et surtout, dans une perspective eugéniste, pour être sûr que, devenues femmes, ces filles feraient de beaux enfants. C’est ce que précise Xénophon dans sa Constitution des Lacédémoniens (I, 3-4) :
Chez les autres Grecs, on trouve normal que les filles soient claquemurées à filer de la laine. Comment, ainsi élevées, pourrait-on en attendre des enfants vigoureux ? Lycurgue, au contraire, pensant que les esclaves suffisaient pour produire des vêtements, mais que pour les femmes libres le plus important était de faire des enfants, commença par établir l’entraînement du corps pour les filles comme pour les garçons ; puis il leur prescrivit, comme aux garçons, des compétitions entre filles à la course et à la lutte, persuadé que de deux parents robustes naissent également des enfants plus vigoureux.

Platon est d’accord avec lui et propose dans Les Lois une éducation sportive « à la spartiate », identique pour les filles et les garçons, mais regroupés séparément à partir de l’âge de six ans – les filles avec les filles, les garçons avec les garçons (VII, 794). La loi doit prescrire aux filles les mêmes exercices qu’aux garçons, dit Platon, non seulement pour qu’elles fassent de beaux enfants, mais aussi pour qu’elles soient capables un jour de défendre leur cité assiégée si le besoin s’en fait sentir.
Il existe tout de même chez les Spartiates une différence entre filles et garçons : les premières rentrent chez elles le soir, tandis que les seconds, répartis en « bandes », sont menés à la dure ; on met à leur tête comme chef le plus belliqueux d’entre eux, auquel ils doivent une obéissance absolue. voici comment Plutarque décrit la vie des petits Spartiates :
Leur étude des lettres se bornait au strict nécessaire : tout le reste de leur instruction consistait à apprendre à bien obéir, à supporter patiemment la fatigue et à vaincre au combat. C’est pourquoi, quand ils avançaient en âge, on rendait plus dur leur entraînement : on leur rasait la tête et on les habituait à marcher sans chaussures et à jouer nus la plupart du temps. Arrivés à leur douzième année, ils vivaient dès lors sans tunique et ne recevaient qu’un manteau pour toute l’année. Ils étaient sales et ne connaissaient ni bains ni frictions, sauf à certains jours de l’année, peu nombreux, où on leur permettait ces douceurs. Ils couchaient ensemble par bandes sur des sortes de paillasses qu’ils avaient confectionnées eux-mêmes avec des roseaux poussés au bord de l’Eurotas. (Vie de Lycurgue, 16.) 

On pourrait penser que ce témoignage, écrit plus de six siècles après les faits, relève d’un « embellissement » mythique. Toutefois, les contemporains donnent bien une version identique. Selon Xénophon, Lycurgue avait interdit les chaussures aux enfants pour les habituer à se déplacer sur toutes sortes de terrains ; il les obligeait effectivement à garder un vêtement unique toute l’année, et leur faisait prendre en commun un repas sommaire. En outre, il avait prévu un exercice sans doute peu moral : le vol – surtout sans se faire prendre –, pour les entraîner à la survie en toutes circonstances. On connaît l’anecdote du jeune Spartiate qui, ayant volé un renard qu’il avait dissimulé sous sa tunique, le laissa lui ronger le ventre plutôt que de se laisser découvrir ; il est difficile, évidemment, de savoir si l’anecdote est authentique, d’autant plus qu’on peut se demander quel était l’intérêt de voler un renard !
Il faut toutefois rappeler que cette éducation était réservée à un très petit nombre d’enfants, ceux qui étaient de véritables « Spartiates ». Sparte en effet était une cité étroitement oligarchique. Le vaste territoire sur lequel elle étendait sa domination dans le Péloponnèse comportait trois sortes d’habitants : les Hilotes, anciens occupants réduits à l’état de serfs, qui cultivaient la terre et ne recevaient certainement aucune éducation ; les Périèques, anciens occupants eux aussi, mais vivant librement aux limites du territoire et probablement plus évolués, sur lesquels on sait peu de choses ; et enfin, les descendants des anciens conquérants, seuls à porter le titre de « Spartiates », dont le nombre ira diminuant sans cesse du fait à la fois des nombreux décès au combat et des exclusions pour transgressions diverses (enrichissement, corruption, collusion avec l’ennemi). Auguste Diès écrit dans l’introduction à son édition de La République de Platon :
La Sparte du IVe siècle a descendu la pente ; parmi ses huit à neuf mille citoyens, elle a laissé s’aggraver de plus en plus les inégalités que créait la fortune, banni de sa grande assemblée comme inférieurs un nombre de plus en plus grand de citoyens ruinés par l’emprunt, et ne mettra plus en ligne à la bataille de Leuctres que deux mille Spartiates. Fermée à tout renouvellement, décimée par la guerre, cette minorité ne fera que décroître, d’autant qu’elle est riche du butin fait sur l’ennemi, de l’argent extorqué aux cités occupées […] et que, riche et jouisseuse, elle a de moins en moins d’enfants. 

Il n’en reste pas moins que cette éducation réservée à une petite élite est restée le modèle rêvé des législateurs « aristocratisants » comme Platon ou Xénophon.

*

Pour découvrir l’éducation des petits Crétois et Perses, feuilletez le reste du chapitre en ligne :

Enfant-grec


Bibliographie : l’enfant et la famille, une sélection Belles Lettres

EnfantBL


couvjouanna

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'Antiquité gréco-romaine

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