La confiance dans les chiffres, de Theodore M. Porter : la tradition statistique en France

Comment devons-nous tenir compte du prestige actuel des méthodes quantitatives et de leur puissance ?  La réponse habituelle est que la quantification est considérée comme souhaitable dans l’enquête sociale et économique depuis ses succès dans l’étude de la nature. Cette justification ne satisfait pas Theodore Porter. 
À son avis, nous devrions diriger notre regard dans la direction opposée : en comprenant l’intérêt pour la quantification dans les affaires, le gouvernement et la recherche sociale, nous apprendrons quelque chose de nouveau sur son rôle dans la psychologie, la physique et la médecine. 
En réalité, la quantification naît d’une tentative pour élaborer une stratégie d’impersonnalité permettant de résister aux pressions de l’extérieur. C’est dans un contexte culturel que l’objectivité prend son essor, la quantification devenant plus importante lorsque les élites sont faibles et les négociations privées suspectes, et que la confiance fait défaut.

Traduit de l’anglais par Gérard Marino.

Porter

Extrait de la nouvelle préface de l’auteur

[…]  Tout en réfléchissant à la manière d’écrire sur l’histoire de la quantification, du calcul et de la statistique, je devais résoudre deux problèmes : définir précisément mon sujet et trouver des sources qui lui ouvriraient un champ d’investigation fructueux. Même les chapitres plus théoriques de la première partie du livre confrontent constamment leurs formulations plutôt théoriques avec des situations spécifiques où elles sont pertinentes. Dans ce but, j’ai souvent puisé dans les recherches d’autres savants, même si j’ai parfois brossé de petits tableaux à partir de sources primaires, sur des sujets particuliers tels que la normalisation biologique. Ceux-ci n’ont jamais seulement valeur d’exemples mais permettent toujours d’approfondir le sujet. Je n’ai jamais été favorable à l’idée que les historiens devraient simplement tirer leurs perspectives théoriques d’autres disciplines. Explorer un problème concret d’histoire donne l’occasion d’une réflexion nouvelle et souvent l’exige. Je n’ai pas commencé bien entendu par une tabula rasa, cependant de nombreuses idées de ce livre sont nées d’une réflexion sur la dynamique et les conséquences des situations historiques que j’essayais de comprendre. Les divers exemples de la première partie du livre ouvrent la voie, dans la seconde, à un examen approfondi du cas des comptables et de celui plus spécifique des ingénieurs d’État français et américains.

Un des moments les plus importants de la formulation du sujet a été celui où j’ai pris conscience que l’idéal d’objectivité impersonnelle, mécanique et soumise à des règles, n’était pas tiré de la physique ou d’une autre science de la nature. Le problème de l’objectivité apparaît de la manière la plus claire et la plus intéressante dans les domaines qui sont vulnérables aux contestations extérieures, par exemple lors des auditions judiciaires et administratives ou des confrontations avec le public. Je soutiens que l’objectivité « mécanique » ou obéissant à des règles est moins l’aboutissement de la science triomphante, de la physique ou de l’astronomie, qu’une manœuvre défensive pour parer à une menace. Les ingénieurs américains dépendaient de l’analyse économique pour convaincre les opposants que leurs décisions n’étaient pas le fruit d’une corruption par des groupes d’intérêts mais étaient dictées par les chiffres, ou du moins que l’agence fédérale agissait de manière rigoureuse et désintéressée. C’était, bien souvent, moins de vérité qu’on avait besoin que de normalisation. J’évoque en ce sens un « culte de l’impersonnalité ». Staline et Hitler sont célèbres pour le culte de la personnalité qu’ils ont suscité, exigeant presque d’être adorés, et beaucoup de dictateurs de nations moins puissantes ont essayé de les imiter. au moment où j’écris cette préface, cet état d’esprit semble prospérer de nouveau. La vénération de l’impersonnalité s’en distingue radicalement, car elle implique un sens du pouvoir qui n’est ni prétentieux ni emphatique, mais humble et effacé. Ce sens du pouvoir, comme celui sur lequel Michel Foucault met l’accent, agit de l’intérieur. Dans les situations que j’ai étudiées ici, il est souvent empêtré dans ses propres contradictions. Un de mes grands plaisirs, pendant la phase de recherche et d’écriture de ce livre, a été de découvrir que les répliques échangées lors de procédures bureaucratiques laissaient souvent transparaître, sous une apparence de morne ennui, un humour digne d’une fine comédie absurde. il n’y manquait pas toutefois une dimension tragique. La raison publique doit-elle être déchirée entre respect méthodique des règles et démagogie grossière ? La confiance dans les chiffres, telle que je la décris ici, signifie le rejet de l’interprétation, si ce n’est sa suppression pure et simple. En réalité, l’interprétation est une nécessité indépassable.
[…]
L’intérêt contemporain pour les normes et les indicateurs, lié à ce qu’on appelle souvent la « gouvernance néolibérale », a aussi encouragé un souci des chiffres. Certains de ces chiffres standard ont été sévèrement critiqués ces dernières années, telle la fameuse mesure, depuis longtemps obsolète, de la production économique nationale, le PiB (produit intérieur brut), fort peu soucieuse de travaux domestiques, de durabilité environnementale et de bien public. Simultanément, le big data a eu une croissance fulgurante et les algorithmes sont devenus des objets de vénération. L’algorithme est un substitut de la compréhension, une base pour prendre des décisions sans avoir besoin de réelles connaissances. J’observe ces changements d’un œil évidemment sceptique. Je ne pense pas, toutefois, que nous devrions nous tirer d’affaire sans mesures ni algorithmes, mais seulement que nous devrions les regarder comme complémentaires – et dépendants – du jugement humain, plutôt que comme des solutions pour le remplacer.  […]

Theodore M. Porter, 5 février 2017.

Faire de la France une société statistique

En France, la tradition statistique de l’ancien Régime était étatiste et secrète. Les chiffres de la population avaient des répercussions évidentes dans le domaine du pouvoir, c’est pourquoi il était dans l’intérêt de la monarchie de les connaître mais, pour la même raison, il ne semblait pas judicieux de permettre leur libre diffusion. Condorcet défendait un point de vue différent, plus libéral, sur les chiffres, et il espérait qu’il pourrait être mis en œuvre par la Révolution. Lui-même a été englouti par elle, mais les circonstances sont bientôt devenues favorables à son programme.

Lire la suite de l’extrait du chapitre « La philosophie politique de la quantification », pages 127 à 136, ici >>

Portercalameo


 

 


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