Lions, d’Hans Blumenberg : le pouvoir libérateur de la vérité

Recueil de 33 fables sur le lion par le philosophe allemand Blumenberg,  Lions (Löwen, 2001) interroge le rôle de la métaphore dans la pensée philosophique et scientifique. Il a été traduit en 2014 aux Belles Lettres par Gérard Marino.

«Blumenberg a laissé sa main s’attarder longuement sur la poignée de la porte qu’il venait de refermer. Avait-il eu affaire au lion de la fable, au lion absent, qui n’appartient pas à ce qui arrive et n’appartient donc jamais au monde?»
Sibylle Lewitscharoff, Blumenberg (Prix Büchner 2013, également traduit aux Belles Lettres par Gérard Marino en 2014)

Le pouvoir libérateur de la vérité

Extrait des pages 99-100.

Le caractère moralement blâmable du mensonge est une chose, le pouvoir libérateur de la vérité en est une autre. L’obstacle que constitue le caractère inadmissible du mensonge n’est pas insurmontable car, si ce qu’on dit doit certes être vrai, tout ce qui est vrai ne doit pas nécessairement être dit. La permission de se taire met à l’abri des complications que peut faire surgir l’interdiction du mensonge.
Mais si la vérité a quelque chose à voir avec la liberté, il faut s’interdire de la taire. Il est étonnant de constater l’effet durable qu’a produit la promesse de libération par la vérité, bien que cette présomption ait disparu pour la vérité de la connaissance issue de la science. C’est avant tout dans la psychanalyse de Freud et de beaucoup de ses épigones que gît méconnu le principe du pouvoir libérateur de la vérité, en particulier de la vérité réflexive. On doit trouver soi-même sa vérité, pour se délivrer de l' »asservissement » qu’est foncièrement toute anomalie psychique.
Il est remarquable que cette pensée élémentaire ait pu être tirée de l’intentio obliqua de l’auto-analyse, où elle était née, et devenir maxime politique toujours pour autrui. On est invité à ne pas taire la vérité. Ce qui est en jeu ici, c’est la tentative de préserver un absolu pour l’immanence, et cela par le consensus de tous sur tout, qui se révèle être celui de quelques-uns contre tous les autres – encore le vieux pathos du prédicateur de pénitence. Le metanoeite par lequel celui qui le prononce se tient à l’écart de la confession, comme on le voit chez lui-même : la rhétorique comme artifice pour la conservation de soi.
Luther a mis les fables d’Ésope immédiatement après la Bible, au même rang que Caton, meliora omnium philosophorum… Une de ses préférées est celle de l’antre du lion. Le lion avait coutume d’inviter les autres animaux dans son antre à l’odeur infecte et de leur demander alors comment cela sentait à leur avis (quomodo oleret). Le loup déclara sans ambages : « Ça pue. » « Cela sent bon », dit l’âne, flatteur. Le renard se tira d’affaire : « J’ai un rhume. » Luther n’éprouve aucun scrupule à approuver la morale de cette dernière réponse : Non ubique omnia esse dicenda ! C’est un mensonge, sans doute, mais on peut supposer que le lion est tout à fait capable d’y reconnaître la volonté manifeste de ne pas donner de réponse : J’ai un rhume, id est non licet quaecunque dicere.
Par chance pour la spontanéité de notre morale, on ne nous dit pas ce qu’a fait le lion de ceux qui n’ont pas voulu lui confirmer la bonne odeur de son antre. La sagesse pratique du renard satisfait à un non licet pour cette raison au moins que, en tant qu’invité, on s’oblige par politesse à ne pas déprécier la demeure de son hôte.
De toute façon, ce ne serait pas cette vérité-là qui libère ; pour cela, Luther en a une autre, fort sûre. Si toutefois on ne l’a pas, c’est à une autre encore de le faire – au besoin la vérité sur soi-même.

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