André Suarès, Contre le totalitarisme : le courage de l’esprit

« Les peuples vont à la dictature comme au moindre mal. Ils le croient du moins; en quoi ils se trompent : la dictature n’est pas le moindre mal, mais le moindre effort. » 

André Suarès (1868-1948), d’une langue souveraine en perpétuelle quête de grandeur et d’absolu, a cerné mieux que tout autre l’essence du totalitarisme en France. Ces textes rassemblés et introduits par Stéphane Barsacq, écrits entre 1920 et 1948,  sont pour la plupart inédits en volume. Ami d’André Gide, il n’a jamais soutenu Staline. Contemporain de Maurras, il n’a jamais versé dans le fascisme.

Dans les deux extraits que nous avons choisi de vous présenter, il démontre une supervision poétique, forte et frappée de convictions. Si ses textes décrivent les dérives politiques qu’il observe, ils ne sont jamais partisans et nous sont parvenus, clairvoyants, d’une ferveur intacte, en faveur de la beauté et de la poésie. Toujours les formules giflent et en appellent au commun, au sacré, à l’essence de l’homme.

suares

Je mesure la jeunesse au courage de l’esprit

« 23 mars. [1940] – Je mesure la jeunesse au courage de l’esprit. Cette valeur héroïque se refroidit et tombe la première. Tels restent ardents au corps à corps qui fuient le combat de l’esprit et qui cèdent de bonne heure : le désir de la paix voile beaucoup de lâchetés. N’est-ce pas dans le sens de ce combat que l’Évangile parle de la guerre ? Il est des hommes, on sait bien qu’à cent ans ils eussent pris leurs armes les plus vives et les plus acérées contre l’erreur et le mensonge : qu’on imagine saint Paul, Socrate, Descartes, Newton, Dostoïevski ou Pasteur. Et peu importe si on est pour ou contre lui, la vraie grandeur de Voltaire est là, il me semble. Courage de l’esprit, mesure non douteuse de sa force. Non pas toujours, mais le plus souvent.
À cet égard, Napoléon est inimitable. Il combat à Sainte-Hélène comme à Toulon, et toujours pour lui seul : le monde entier, espaces et temps, ne lui est que prétextes. De là qu’il ment sans cesse avec tant de bonne foi. Il est fidèle à lui-même jusqu’à la mort, et même au-delà : il prépare sa légende et sa gloire ; il croit bâtir le Panthéon de ses mensonges pour des siècles : la dynastie, le roi de Rome, le culte de la France, l’ordre établi, la Révolution fondée pour toujours, purgée et corrigée par lui, etc., etc. Toutes les impostures des Césars. Ils sont plus de douze, et les impostures éloquentes sont leurs Calpurnies, les épouses qui ne doivent pas être soupçonnées. Mais Montaigne est sur sa Tour. Nous sommes toujours là. »
La Nouvelle Revue Française, n° 320, 1  mai 1940 (page 189)

Je n’admets pas plus que le poète chante l’anti-guerre que la guerre : il n’en a pas le droit (lettre à Pierre Seghers)

Paris, 21 mars 1940

Vos sentiments et votre confession méritent sans doute la sympathie. Ce sont vos raisons qui ne sont pas toutes bonnes. Ne faites pas à Caërdal [pseudonyme d’André Suarès] le reproche de se démentir : il n’en est rien. La poésie est d’un autre ordre que la politique et presque toujours au-dessus. La poésie ne doit pas s’occuper de politique. Quand je vous loue de prêter encore la voix à la poésie, et donner le « ton », je ne pense pas un seul instant au clairon ni au tambour. Le ton que je veux dire, c’est précisément celui de la liberté propre au poète qui, même dans le parti-pris ou l’indignation, s’élève à la contemplation et à la sérénité : façon unique d’être en accord avec sa propre essence, avec le dieu et la beauté que l’on sert. Une vue miraculeusement désintéressée sépare le poète de toute politique et de lui-même. Les aristocrates seuls doivent mener un pays, une aristocratie de l’esprit, art, science ou poésie, qui est la première de toutes, celle qui ne dépend ni d’un hasard ni du prix dont on l’achète.
Ne parlez pas de Péguy. Je l’ai beaucoup connu. On le peint sous les couleurs les plus fausses. Il n’était pas du tout l’homme de sa légende. S’il vivait, à soixante-sept ans, il eût repris du service en qualité de capitaine ; infirme, il eût été le Tyrtée de la guerre. Pourtant vous pouvez m’en croire, rien n’égalait l’ardeur catholique et la fureur guerrière de Péguy. Sa pensée était la moins désintéressée du monde. Ses partisans en sont la preuve aujourd’hui. Tout nous séparait, sauf le sentiment très haut de la nation ; et la langue est l’expression la plus haute de la nation à mes yeux : elle doit l’être pour tout poète.
Je n’admets pas plus que le poète chante l’anti-guerre que la guerre : il n’en a pas le droit.

Il n’est pas d’aberration plus funeste que de prendre son désir pour la réalité. J’ai entendu des rêveurs ou des fanatiques vanter la vie de la Russie sous les Soviets. Si j’étais le Prince, je prendrais dix mille de ces gens-là et je les transporterais à Moscou, à  Petrograd et ailleurs : ils goûteraient alors les délices de leur paradis.
Mon cher, les hommes se déchirent et se font la guerre à deux ou trois dans la même maison, au sein des familles ; et vous me parlez de fraternité universelle ? Plus haut est le poète, plus il est vrai et plus il doit voir clair : il sait que l’homme ne vaut rien. La poésie est une réalité parfaite : elle ne pactise pas avec le mensonge politique, et c’est ce que vous faites en ce moment.
Qui ne hait la politicaille ? Caërdal entre tous : depuis quinze ans, il annonce le désastre et l’abîme de la guerre. À qui ? Et contre qui ? À la nation et contre la politique du Front populaire. Mettez-vous bien dans l’esprit que si la France avait été armée de pied en cap en 1936 ou même en 1938, quoi qu’il fût déjà un peu tard, Prague, Vienne, Varsovie, Helsinki seraient encore libres ; et il n’y aurait pas eu de guerre.
À qui dont la faute ici ? Qui est responsable ? Ceux qui ont prêché lâchement la fraternité universelle ; et qui d’ailleurs sont prêts à égorger leurs frères dans la même maison. Voilà ce qui ne pourra pas être effacé et qui par malheur se renouvelle chaque fois dans le sang et presque à chaque génération, depuis bientôt deux siècles.
Croyez, mon cher Seghers, à mes meilleurs sentiments.
Caërdal

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