Tertullien, Œuvres complètes : le plaisir d’un livre unique

Tout Tertullien dans l’exquise traduction d’Antoine-Eugène Genoud, accompagnée de la Vie de Tertullien, et de sa Doctrine par Dom Ceillier, le tout dans un livre unique, maniable, relié et cousu, au confort de lecture parfait : la collection Classiques favoris a relevé le défi et est heureuse de vous le présenter aujourd’hui.

Auteur célèbre pour son tempérament passionné, pour son caractère intraitable, colérique et gouailleur, Tertullien (c.160-c.220), cet Africain de l’Empire romain, est non seulement le premier auteur de langue latine à développer une puissante pensée chrétienne, mais une puissante pensée tout simplement. Il n’aura d’égal que, bien plus tard, saint Augustin qui s’en inspire.

« Autrefois, nous insultions à la religion du Christ, comme vous le faites aujourd’hui. Nous avons été des vôtres ; car on ne naît pas Chrétien : on le devient. » 

Quelques vues de l’ouvrage :

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Le scorpiaque, ou antidote contre la morsure des scorpions

Si l’on connaît généralement de Tertullien ses défenses orageuses et brillamment exposées du christianisme, comme l’Apologétique ou le Contre Marcion, on a moins lu ce texte étonnant, curiosité dont nous vous donnons un extrait ci-dessous (pages 879-881). La foi peut-elle vaincre le venin du scorpion ?

 » I. La terre engendre des scorpions, animal terrible sous un faible volume. Autant de genres, autant de poisons ; autant d’espèces, autant de fléaux ; autant de couleurs, autant de douleurs, dont Nicandre a été l’historien et le peintre. Cependant le trait qui leur est commun à tous, c’est de nuire avec la queue. J’appelle queue ce prolongement de la partie inférieure du corps avec lequel ils blessent. Ces nœuds articulés dans le scorpion, armés à l’intérieur d’une petite veine empoisonnée, se tendent avec l’effort d’un arc, et décochent, à la manière d’une baliste, un dard recourbé. De là vient que la machine de guerre, qui lance le trait après l’avoir comprimé, a reçu le nom de scorpion. Ce dard, tout à la fois dard et canal, affilé à son extrémité afin de blesser plus sûrement, répand son poison dans la plaie. L’été est surtout la saison du péril. La malice de l’animal met à la voile par le souffle de l’auster et de l’africus. Quant aux remèdes, la nature nous en fournit quelques-uns ; la magie a ses ligaments enchantés ; la médecine se présente avec le fer et des breuvages. Ceux-ci boivent avant la cautérisation pour en hâter l’action bienfaisante. Je ne dis rien de l’accouplement ; s’il amortit la douleur du poison, c’est pour allumer bientôt une soif ardente.

Laissons aux païens ces ressources ! Notre rempart à nous, c’est la foi, à moins que, frappée de défiance, elle n’ose recourir sur-le-champ au signe de la croix, conjurer le poison, et broyer l’impur animal. Souvent il nous est arrivé de rendre aux Idolâtres des services de ce genre, le ciel ayant mis dans nos mains cette puissance, que l’Apôtre consacra le premier en bravant la morsure d’une vipère.
Puisque la foi repose sur des fondements inébranlables, quelle est donc l’intention de l’opuscule présent ? De rappeler à la foi qu’elle doit compter sur les promesses, lorsque ses propres scorpions s’élèvent contre elle : race peu nombreuse à la vérité, mais cruelle, divisée en plusieurs espèces , armée d’un même aiguillon, subornée par le même ennemi, toujours dans la chaude saison, c’est-à- dire pendant la persécution des Chrétiens. Dans ces jours où la foi est haletante, et où l’Église, pareille au buisson ardent, est investie de flammes dévorantes, alors Gnostiques, de s’élancer de leurs repaires, Valentiniens, de déguiser leur marche tortueuse, tous les détracteurs du martyre de gonfler leurs poisons et de s’agiter, n’ayant qu’un désir, rencontrer une victime, la percer, l’immoler. La religion, ils ne le savent que trop bien, compte dans ses rangs une foule de serviteurs simples et peu éclairés, d’autres mal assurés dans la foi, un plus grand nombre chrétiens en l’air , et disposés à être tout ce que l’on voudra. Quel moment plus favorable pour aborder ces inexpériences ou ces lâchetés que le moment où la crainte a relâché les barrières de l’âme, et mieux encore, où quelques supplices barbares ont couronné la foi des martyrs ?

Aussi, ramenant en arrière leur queue, ils commencent par mettre en jeu la sensibilité humaine, ou bien ils s’agitent dans le vide. « Eh quoi ! s’écrient-ils, l’innocence exposée à de pareilles tortures ! Une secte de qui personne n’eut jamais à se plaindre ! » Ne les prendriez-vous pas pour un frère ou tout au moins pour quelque païen compatissant ? Attendez, voilà qu’ils pressent davantage. « Périr et encore sans l’ombre de raison ! Car enfin, quelle ombre de raison y a-t-il à la mort des Chrétiens ? » – Maintenant ils tuent au premier aiguillon qu’ils enfoncent : « Elles ne savent pas ces âmes crédules quel est le précepte, en quels termes il est conçu, où, quand ni devant qui il faut confesser. » Misérable, déclare sans détour que mourir pour Dieu n’est pas seulement simplicité et inutilité, mais insigne extravagance. Ils poursuivent : « Et qui me sauvera, si celui-là m’immole qui doit me sauver ? Jésus-Christ, mort une fois pour nous, ne nous a-t-il point affranchis du trépas ? Supposé qu’il demande le retour, attend-il son salut de ma mort ? Dieu a-t-il besoin de mon sang, lui qui ne veut pas du sang des boucs et des taureaux ? » N’a-t-il pas dit « qu’il préférait à la mort du pécheur son repentir ? Comment justifiera-t-il cet oracle s’il veut la mort du pécheur ? » Ces traits et mille autres, décochés par la malice des hérétiques, ne sont-ils pas capables d’amener sinon la ruine de la foi, au moins ses pusillanimités ; sinon la mort complète, au moins la perturbation ? Mais toi, pour peu que ta foi veille, écrase du pied de l’anathème le scorpion blasphémateur, et laisse-le mourir dans son sommeil. Prends-y garde ! s’il inonde de son poison la blessure, le venin ne tardera point à pénétrer jusqu’au fond des entrailles et à circuler dans tout le corps. Qu’arrive-t-il aussitôt ? Tous les sentiments généreux d’autrefois s’engourdissent ; le sang se glace autour du cœur ; l’esprit s’éteint sous le poids de la chair ; on prend en dégoût le nom chrétien ; déjà l’âme elle-même cherche où vomir. Ainsi, après ses premières blessures, la faiblesse ne tarde point à rejeter une foi languissante sous le poison de l’hérésie ou des affections mondaines. Aujourd’hui nous sommes au milieu de l’été, c’est-à-dire que la canicule de la persécution s’allume par les mains de Cynocéphale lui-même. Les Chrétiens ont été éprouvés, ceux-ci par les bûchers, ceux-là par le glaive, les autres par la dent des bêtes féroces. Quelques-uns, relégués dans des cachots, après avoir subi la flagellation ou les ongles de fer, ont soif d’un martyre commencé ailleurs.

Nous-mêmes, lièvres timides que l’on destine à la chasse, l’hérésie nous assiège de loin, fidèle à sa marche accoutumée. Les circonstances présentes nous avertissent donc d’opposer aux scorpions de notre pays une antidote efficace, que nous mitigerons autant que possible. Lecteur, buvez : la potion n’est pas amère. Si « la parole du Seigneur est plus douce que le rayon du miel, » le remède que je vous propose en est tiré. Si le lait et le miel coulent dans les promesses du Seigneur, lait et miel aussi que le martyre et son salaire ! Au contraire : « Malheur à qui change l’amertume en douceur et la lumière en ténèbres ! » Détracteurs du martyre, en voulant qu’un moyen de salut soit un moyen de damnation, vous changez aussi bien la douceur en amertume que la lumière en ténèbres, et en préférant les misères de la vie présente aux félicités de la vie à venir, vous substituez aussi bien l’amertume à la douceur, que les ténèbres à la lumière. […] « 

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Publié dans Rome, jusqu'à Constantin, Sources

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