Lucien, Dans les secrets des dieux : parodies et critiques d’un siècle religieux

Au IIe siècle de notre ère, alors que le christianisme gagne en puissance et que les cultes à mystères connaissent un grand succès dans le Bassin méditerranéen, Lucien exprime sa méfiance face à la superstition et aux bizarreries de certaines religions.

Anne-Marie Ozanam, professeur de première supérieure au lycée Henri IV de Paris, a introduit et traduit cette sélection de textes de Lucien revisitant la mythologie traditionnelle.

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Ce volume, bilingue grec ancien – français contient :

Une introduction générale d’Anne-Marie Ozanam

Le texte et la traduction de Zeus confondu, Zeus tragédien et Prométhée (textes établis à la C.U.F. par Jacques Bompaire), Sur les sacrifices, Le Jugement des déesses, La déesse de Syrie, L’Assemblée des dieux (textes établis par A.M. Harmon, Harvard University Press), Les Dialogues marins et Les Dialogues des dieux (textes établis par M.D. MacLeod, Harvard University Press), chacun précédé d’une introduction

Un petit guide mythologique et une bibliographie

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Un « siècle religieux »

Extrait de l’introduction générale, pages XV-XIX. Les notes et astérisques renvoyant au guide mythologique, présents dans le volume, ont été supprimés ici.

Comme l’écrit Bryan P. Reardon, « au IIe siècle, le ferment religieux est devenu indiscutablement l’une des caractéristiques les plus importantes de la société », tant est désormais puissante l’influence des religions orientales de mystères et de salut.

De nombreux cultes se sont développés dans le Bassin méditerranéen, depuis l’introduction à Rome des orgies bachiques, ou bacchanales, qui avaient tellement terrifié les sénateurs, au début du IIe siècle avant J.-C.30 et, quelques années plus tôt, l’arrivée de Cybèle, la grande déesse phrygienne de la fécondité, avec son cortège de Galles émasculés,que les Romains voyaient avec un mélange de fascination et de dégoût.

Les mystères d’Éleusis, célébrés par les Athéniens dès le Ve siècle, consacrés à Déméter, Koré et l’Enfant Divin, sont restés cantonnés à ce sanctuaire très proche d’Athènes, mais de nombreux intellectuels romains et la plupart des empereurs s’y rendaient pour se faire initier.

Le culte de Mithra s’est largement répandu, diffusé notamment par les commerçants et surtout par les soldats qui circulent dans toutes les régions de l’empire. Il en va de même pour le culte d’Isis,étroitement liée à Osiris et à Sarapis (ou Sérapis), ainsi qu’à Anubis, le dieu psychopompe, que les Grecs identifièrent vite à leur Hermès. Évoquons encore les fêtes d’Adonis qui rencontraient un grand succès, surtout parmi les femmes : chaque année, elles construisaient des «jardins d’Adonis» et commémoraient avec des démonstrations passionnées la mort du jeune homme.

La plupart de ces religions « à mystères » proposaient des pratiques votives secrètes, réservées aux initiés, et différents « degrés », qui conduisaient les dévots à une victoire symbolique sur la mort, le « salut ». Elles promettaient « l’intimité personnelle avec quelque grande divinité. Les mystères furent des rites d’initiation d’un caractère volontaire, personnel et secret qui visaient à un changement d’esprit par une expérience du sacré».

Notons également que ces cultes n’étaient pas exclusifs et ne concurrençaient pas la religion traditionnelle. « Les dieux païens, même les dieux des mystères, ne sont pas jaloux l’un de l’autre […]. Il est très courant, dans les sanctuaires de Sarapis et d’Isis, aussi bien que dans ceux de Mèter et de Mithra, de dédier des statues d’autres dieux […]. Il est tout à fait courant pour une personne d’accumuler différents sacerdoces.»

Bien différents sur ce dernier point sont le judaïsme et le christianisme, qui exigent une adhésion totale et exclusive. Le christianisme connaît alors une forte expansion. Alors qu’au Ier siècle, « la vie chrétienne était une affaire plus ou moins privée, […] dans le courant du IIe siècle […] le christianisme devient affaire publique ; empereurs et populations païens réagissent contre l’intransigeance et le mystère de la nouvelle foi. Celle-ci, en se répandant, se trouve ainsi obligée de se justifier. […] C’est le stade des apologistes ».

L’époque est également riche en cultes régionaux, organisés autour d’un sanctuaire ou d’un oracle. « Le culte d’Asclépios connut alors une activité considérable » : on y rencontrait « un milieu de dévots qui s’encourageaient les uns les autres, et créaient ainsi une atmosphère propice à stimuler l’imagination maladive ». Nombreux étaient aussi les thaumaturges qui guérissaient les malades et chassaient les mauvais esprits.

Tout le monde connaît le Syrien, originaire de Palestine, un expert en la matière. On lui amène des quantités de gens qui se jetaient par terre en voyant la lune, les yeux révulsés et la bouche pleine d’écume : il les ramène pourtant à la vie et les renvoie sains d’esprit, les ayant libérés de leurs terreurs, en échange d’un salaire conséquent. Quand il se tient devant ces hommes étendus, il demande : « D’où êtes-vous venus dans ce corps ? »Le malade lui-même garde le silence, et c’est le démon qui répond, en grec ou en langue barbare, expliquant d’où il est originaire, comment il est entré dans l’homme, et d’où il vient. Ensuite, le Syrien chasse le démon en l’exorcisant, et s’il n’obéit pas, en le menaçant. J’en ai vu moi même sortir un : il était noir, avec une peau couleur de fumée. [Lucien, Philopseudès]

La littérature se fait le reflet de cette ferveur religieuse. Le Livre des songes d’Artémidore, les Discours sacrés d’Ælius Aristide interrogent les rêves et la communication avec la divinité qui peut s’établir par leur intermédiaire. Beaucoup de romans ont eux aussi un « contenu religieux très évident » : l’exemple le plus frappant est celui d’Apulée, qui décrit longuement la fête et le cortège d’Isis, et se termine par la transformation du narrateur en prêtre de cette déesse.

Autre texte qui tient à la fois du roman et du document historique, puisqu’il s’appuie sur une chronique laissée par Damis, un disciple du personnage, l’étrange Vie d’Apollonios de Tyane de Philostrate. Cet ouvrage, légèrement postérieur à Lucien, puisque son auteur, Philostrate, naquit vers 170, raconte la vie d’un « prophète » du Ier siècle après J.-C., d’inspiration pythagoricienne. Il accomplit toutes sortes de miracles. Voici comment il guérit un jeune homme qui avait été mordu par un chien enragé :

Il avait pris les manières d’un chien, il aboyait, hurlait, et courait à quatre pattes, en se servant de ses mains pour marcher. Il était dans cet état depuis trente jours lorsqu’Apollonios […] ordonna de rechercher le chien […]. Il lui ordonna de lécher toute la région de la blessure, pour que celui qui avait blessé le jeune homme fût en même temps son médecin. Après quoi le jeune homme retourna chez son père et reconnut sa mère. […] Apollonios ne négligea pas le chien non plus, mais après avoir adressé une prière au fleuve, il envoya le chien à travers celui-ci. Lorsque l’animal eut traversé le Cydnus, il s’arrêta sur la rive et se mit à aboyer, ce qui n’arrive jamais dans le cas des chiens enragés, il baissa les oreilles et remua la queue, conscient d’être guéri.

Quant à la fin d’Apollonios, elle est des plus édifiantes. Il entra dans le temple de Dictynna en Crète, pourtant gardé par des chiens féroces. Les prêtres l’arrêtèrent, prétendant qu’il avait envoûté les animaux. Mais vers minuit, il se défit de ses liens.

Il s’élança en courant vers la porte du temple qui s’ouvrit toute grande. Il entra, et derrière lui la porte se referma comme si on l’avait verrouillée, et l’on entendit chanter des voix de jeunes filles. Et voici ce qu’elles chantaient : « Quitte la terre, viens vers le ciel, viens.»


Bibliographie : les cultes à mystères

Retrouvez plusieurs ouvrages cités dans ce volume dans notre bibliographie sur les cultes à mystères dans l’Antiquité :

cultespinterest

 

 

 

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