La Guerre et après…de Pauline Maucort : que deviennent les soldats français ?

« Dans ce livre, ils sont neuf revenant d’Afghanistan, du Mali, de Centrafrique. Ils racontent la guerre, et ce qu’elle leur a fait : les blessures physiques, les traces invisibles qu’elle laisse dans leur esprit et les répercussions dans leurs foyers. »

Extrait de l’introduction

L’histoire commence en 2008. Cet été-là, je redécouvre que la France est en guerre en Afghanistan. Je le savais mais n’y pensais pas. Il a fallu ces dix soldats français tués dans l’embuscade d’Uzbin, en plein été, pour que je réalise. Nord-est de Kaboul, 18 août, une patrouille de la coalition est encerclée par les insurgés talibans, les combats durent douze heures, dix soldats français et leur interprète afghan sont tués, vingt et un soldats français et deux afghans blessés auxquels il faut ajouter de nombreuses victimes parmi les civils et les insurgés. Les répercussions politico-médiatiques internationales s’enchaînent.
Immédiatement je pense à l’Algérie, non pas pour les similitudes entre les deux terrains que je ne connais pas, mais en raison de ces euphémismes employés pour qualifier les deux guerres : «  événements » dans les années 1950, « opération extérieure » ou « opex », cinquante ans plus tard.
Pour approcher cette guerre qui ne dit pas son nom, je cherche un témoin qui l’a vécue et la raconte sans le filtre du langage officiel aseptisé. Je rencontre un soldat de première classe. Il rentre tout juste d’Afghanistan, il a vingt ans, vient de se marier et s’apprête à démissionner de l’armée. Pas de plan pour l’avenir, aucun diplôme ni piste d’embauche, une seule certitude : l’armée n’est plus pour lui.
Pourtant il y a cru. Il s’est engagé exprès pour « faire l’Afgha ». Il venait d’avoir le bac, il aimait le sport, la discipline, l’aventure, il voyait les militaires en opex à la télé, les gars imposaient le respect, il voulait en être. Une fois sur place, très vite, il déchante. Au retour encore plus.
Il se sent floué. On lui a vendu du rêve lors du recrutement, il s’est appliqué à obéir, s’est dépassé sans compter, il n’a rien en retour. Si ce n’est ces cauchemars qui le hantent chaque nuit. Son obsession du rangement et de la propreté. Son besoin de s’isoler et le sentiment de honte qui lui colle à la peau.
Il a claqué sa prime d’opex et toutes ses soldes économisées, dans son mariage et l’achat d’une Mercedes, parce que ce sont les deux choses auxquelles il se raccrochait en Afghanistan pour tenir. À part ça, il a tout perdu. Sa vie d’avant est restée là-bas.
Je pense à tous ces jeunes qui partagent son amertume mais qu’on n’entend nulle part. On parle déjà si peu de l’Afghanistan, qui irait s’inquiéter pour les soldats ? Ils se sont engagés volontairement, ils n’ont qu’à assumer. Combien sont-ils à ne pas renouveler leur contrat et disparaître dans la nature au retour de la guerre, avec un syndrome de stress post-traumatique latent, qui mettra peut-être plusieurs mois, voire des années, à se déclarer ? L’armée recrute, elle n’a pas intérêt à ce que le mal-être des soldats s’ébruite.
Je lui propose de me raconter ce qu’il a vu et fait en Afghanistan, les raisons de son engagement, et sa vie maintenant. À travers son portrait je veux faire celui des jeunes engagés qui, comme lui, y ont cru ou vont y croire. Je veux comprendre ce qu’il s’est produit là-bas qui les met dans cet état. Malgré sa peur de choquer et d’être jugé, il accepte et commence à me parler de ses hurlements qui le réveillent en pleine nuit, de son addiction à l’alcool, de la nausée qui le prend à l’odeur de la viande grillée. Mais précisément, qu’a-t-il fait là-bas ? Il me racontera la prochaine fois.
Trois rendez-vous, et soudain, plus de nouvelles. D’habitude si ponctuel, il ne répond plus à mes coups de fls et sms. Même pour me dire non, au revoir, c’est fni. Le soldat évaporé me laisse avec mes questions. Elles se transforment en obsession : s’il est si diffcile d’en parler, c’est qu’il y a des choses à dire.
J’en rencontre d’autres. J’en fais des reportages pour Radio France Internationale et France Culture. Certains ont du mal à dire les mots pour qu’ils soient diffusés à la radio, alors j’écris leurs histoires. Dans ce livre, ils sont neuf revenant d’Afghanistan, du Mali, de Centrafrique. Ils racontent la guerre, et ce qu’elle leur a fait : les blessures physiques, les traces invisibles qu’elle laisse dans leur esprit et les répercussions dans leurs foyers. Les atrocités côtoient l’ordinaire du quotidien. […]

J’étais pleine de préjugés, ils les ont bousculés. Bien que je ne partage pas leurs idées politiques ou leur vision des rapports de genre, j’ai rencontré des militaires romantiques, poètes, anarchistes. Certains citent Dante, Saint-Exupéry, Céline, d’autres pleurent en écoutant Opium, J’avais un camarade, ou La Traviata de Verdi. Si vous rendez visite à un soldat hospitalisé, vous trouverez sans doute un livre d’Hubert Reeves posé sur sa table de chevet ou un hors-série de Sciences et Vie sur le cosmos. Ils montrent une curiosité intense pour l’univers et sont tous en quête de sens sur l’existence. Beaucoup m’ont dit qu’ils n’aimaient pas la guerre, ils regrettent que nos politiques la déclarent sans avoir conscience de sa réalité. S’ils savaient à quoi elle ressemble, de près, ils y réfléchiraient à deux fois. Et nous, si nous savions ?

Pauline Maucort

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Pauline Maucort est journaliste (France Culture, RFI). Depuis 2008, elle s’intéresse aux traces que laisse la guerre sur ceux qui la font. Elle est l’auteure de documentaires, reportages et fictions radiophoniques diffusés dans Sur les Docks, Les Pieds sur Terre, Une vie une œuvre, et La Vie Moderne (France Culture).

François Angelier dans Les Émois, sur France Culture, à propos de La Guerre, et après

« Qu’est ce que faire la guerre ? » Pour répondre à cette question, Pauline Maucort, journaliste à France-Info et productrice à France-Culture, est allée à la rencontre puis gagné la confiance de neuf militaires, de l’artificier devenu psychologue au légionnaire, ayant combattus sur les différents terrains des « opérations extérieures » : Afghanistan, Mali, Centrafrique. Résulte de cette « campagne » d’entretiens, menée souvent dans l’épreuve du témoignage, le présent de la souffrance et l’accablement de la mémoire, une série de textes bouleversants qui, à niveau égal, prennent leurs places aux côtés de ceux, présents dans la même collection, de Jünger, Malaparte ou Martha Gellhorn. (Les Belles Lettres/coll. « Mémoires de Guerre »)

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