Nos horizons numériques : D’or et d’airain, penser, cliquer, agir d’Éric Briys, extrait

L’hégémonie des géants de l’économie numérique, ces  nouveaux maîtres des forges, est simplement forte de nos résignations et de nos crédulités. Nous pouvons reconquérir le monde d’or et d’airain qu’ils prétendent régenter. C’est la promenade méditative et truffée de renseignements précieux et accessibles au profane que nous invite à faire avec lui Éric Briys dans cet essai récemment paru aux Belles Lettres. Il métamorphose ainsi l’airain des technologies modernes en une richesse pour la pensée, car il faut bien, en poète ou en humaniste, « de chaque chose extraire la quintessence ».

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Nous avons l’abondance malheureuse, nous avons l’abondance maladroite

Extrait du chapitre « Horizons » pages 217 à 222. Les notes de bas de page présentes dans l’ouvrage ont été ici retirées pour plus de lisibilité.

«

Nous sommes les acteurs d’un triptyque désolant dont il faudra bien nous extirper. Le premier pan de ce triptyque est l’embarras des richesses. Keynes s’est trompé. Notre embarras n’est pas celui de l’usage d’une liberté dégagée de l’emprise des préoccupations économiques. Notre embarras n’est pas celui des loisirs « que la science et l’intérêt composé auront conquis pour [nous] ». Notre embarras est toujours et encore celui de richesses dont nous sommes affamés jamais rassasiés car nous avons fait le choix de consommer toujours plus. Nous n’avons pas choisi la liberté de la pirogue ouverte sur le ciel. Nous avons fait le choix du ventre du galion dans lequel nous souquons à ciel fermé, rameurs frustrés et avides d’une abondance que nous ne savons toujours pas dompter. Nous avons l’abondance malheureuse, nous avons l’abondance maladroite. Il est illusoire de penser que la mesure de toute chose et la perfection algorithmique solutionneront ce malheur et ces inégalités. Ils les aggraveront par l’extrême concurrence entre individus qu’ils induiront, une concurrence de plus en plus hors de tout choix citoyen. Comme le disait Albert Einstein, « ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément », sage maxime à laquelle il faut ajouter que le simple fait de compter suffit souvent à corrompre ce que l’on mesure.

Le deuxième pan de ce triptyque est cet échange faustien qui nous a conduit à échanger une devise forte (nos données) contre une devise faible (la gratuité). Notre obsession de la consommation a muté en addiction à la gratification immédiate. La gratuité est un redoutable adjuvant de cette addiction. Nous en sommes rendus au point tragique où tout doit être instantané, à la vitesse du pouce sur le smartphone. Nous voulons être livrés de suite. Nous ne supportons plus l’attente. L’attente n’est plus gratifiante tant nous ne savons plus jouir que de son envers. Mieux vaut tenir que courir, et d’ailleurs quand bien même nous nous mettrions à courir, nous serions immédiatement récompensés en points santé ! Cette course à l’échalote qui déprécie tant nos données au point que nous les laissons entre des mains pas toujours très propres est d’autant plus regrettable qu’elle est la résultante d’une erreur historique qu’Eben Moglen, avocat et professeur de droit à l’université Columbia, n’a cessé de dénoncer. En 1965, Thomas Merrill et Lawrence J. Roberts du MIT connectèrent deux ordinateurs l’un à l’autre créant ainsi le premier réseau informatique jamais mis en ligne. En 1969, plusieurs ordinateurs sont reliés entre eux et l’Internet voit le jour sous la forme du réseau Arpanet. Les développements se poursuivent. On passe progressivement d’un réseau d’ordinateurs à une architecture client-serveur dans laquelle on allège certaines tâches des ordinateurs (les clients) en les reliant à des serveurs. Afin de réparer les dysfonctionnements éventuels, on décide de collecter la totalité des logs (transactions) des ordinateurs avec les serveurs. L’intention est, comme le rappelle Moglen, la suivante :
« Les serveurs ont conservé l’historique des événements. C’est une bonne chose à faire. Les serveurs doivent le faire. C’est une très sage décision lorsque l’on crée des systèmes d’exploitation informatique de stocker l’historique des événements. Cela permet de corriger les erreurs (debugging), d’améliorer l’efficacité des logiciels, d’observer le comportement des ordinateurs dans le monde réel. C’est une très bonne idée. »
Mais il ajoute :
« Nous avons centralisé de plus en plus le calcul et le stockage, nous avons conservé l’historique des événements – c’est-à-dire l’information qui concerne les flux échangés sur le Net – au sein de serveurs éloignés des êtres humains qui contrôlaient ou pensaient contrôler ces ordinateurs qui dominent de plus en plus leurs vies. C’était aller droit au désastre. »

La suite est connue. Par faute d’attention aux conséquences sociales, politiques et économiques d’un choix technique apparemment anodin (mais rien n’est anodin en présence de rendements croissants) nous avons laissé filer la poule aux œufs d’or. Nous avons fait de la Toile un asile aux murs invisibles, aux allures de parc de loisirs, contrôlé par une oligarchie opaque, et de nos données une camisole permanente. Dans leur quête prédatrice de données, les maîtres de forges numériques (ab)usent d’un art que je ne connais que trop bien pour l’avoir pratiqué en tant que banquier d’affaires. Il s’agit de l’art du swap, cet instrument financier dans lequel, par exemple, un investisseur échange  tous les trimestres un intérêt fixe contre un intérêt variable que lui verse un autre investisseur. […]
Dans le swap d’échelle planétaire, données contre gratuité, imposé comme seule modalité numérique par les maîtres de forges, nous sommes en revanche perdants dès le départ, dès la signature des conditions (que d’ailleurs nous ne lisons pas). Cette perte est redoutable car elle est indolore. Nous ne connaissons pas la « valeur » de ce que nous laissons filer. C’est ainsi que nous devenons les soutiers aveuglément consentants de plateformes toujours plus avides de ce lucratif swap. […]

Le troisième pan du triptyque est la corruption et la capture prédatrice de valeur qu’a engendrées l’architecture client-serveur ainsi mise en place. Cette architecture des données contre gratuité, de la gratification immédiate a, nous l’avons vu, pour conséquence des effets puissants de « gagnants qui rafent les mises ». La productivité marginale n’a plus rien à voir avec la genèse et la répartition de la valeur. La valeur est capturée par le gagnant, le rentier, bien au-delà de sa productivité marginale, c’est-à-dire de sa contribution à la manifestation de cette valeur. Celle qui revient aux soutiers, candides donateurs de leurs données et informations, est misérable au regard des gratifications reçues. La valeur capturée par les maîtres de forges numériques leur confère des pouvoirs, y compris politiques, auxquels nous n’avons que trop peu réfléchi. […]

Ce triptyque, pour inquiétant et tragique qu’il soit, n’est pas une fatalité. Contrairement à nos ancêtres qui devaient suer sang et eau pour réunir et accumuler la richesse, nous avons la chance d’avoir à notre disposition un capital digital peu coûteux, la faculté d’échanger aisément nos savoir-faire, un coût marginal de production numérique quasi nul et des données de plus en plus granulaires. Cet alignement inédit, pour ne pas dire cet allègement, de planètes est possible car tout objet et tout service est un cristal d’informations que sa numérisation permet de désagréger finement. Lorsque je repense à mes promenades avec Philippe Ariès [promenades mentionnées en début d’ouvrage], je me rends compte qu’il avait appréhendé cette cristallerie d’informations chatoyantes que l’œil, s’il sait spéculer, peut commencer à déchiffrer pour mieux la recomposer. Nous pouvons d’ores et déjà faire plus et mieux avec les outils dont nous disposons aujourd’hui qui n’étaient pas disponibles il y a cinquante ans. Nous sommes en effet les orpailleurs et les sculpteurs en puissance de ces informations que leur numérisation a rendues si malléables. Lorsque je me contente de contempler le seul flux ininterrompu de données qu’engendrent, par exemple, les bibliothèques numériques de Cyberlibris, j’envisage déjà avec enthousiasme les cottages, les estuaires, les archipels qui pourraient naître et prospérer d’une reconfiguration et d’une re-mise en scène de ces données. […]

»

Bonus : (anti) Bibliographie

Éric Briys, plutôt que de lister en fin de volume la liste prodigieuse des ressources de littérature, poésie, économie, politique, sciences ou philosophie qui lui ont servi à forger son ouvrage, nous décrit cette bibliographie, telle une promenade de plus, dans sa bibliothèque cette fois-ci. Ces dernières pages constituent à elles seules un nouveau récit généreux qui s’ouvre, celui d’une visite au cœur de son processus d’élaboration intellectuelle. En voici quelques extraits, comme autant de pistes de lecture pour prolonger sa propre réflexion avec d’autres auteurs des Belles Lettres… et d’ailleurs :

«

Comme je l’écrivais plus haut, « la pesanteur de ma bibliothèque ne me pèse pas. La tension fuyante de l’Internet ne m’effraie pas. J’ai la bonne fortune de disposer des deux. À l’instar de Mère Nature, mon écriture tâtonne. Une main arrimée à mes chers livres, l’autre tendue vers mon clavier connecté, je deviens “antifragile” ! »

Nassim Taleb, Antifragile, Les Belles Lettres, 2015. http://www. scholarvox.com/catalog/ book/docid/88815320

Cette antifragilité, je souhaite la partager avec le lecteur, et c’est pourquoi j’ai titré cette section du livre (Anti) Bibliographie. Je n’aime pas les bibliographies. Elles sont au mieux arides, au pire utilitaires. Arides, car je ne connais pas de terre plus craquelée, plus sèche qu’une bibliographie. La flânerie y est prohibée. Qui pourrait bien avoir envie de flâner dans une bibliographie ? Utilitaires, car elles servent bien souvent de sonde, de métrique. L’auteur connaît- il son affaire ? Cite-t-il les références incontournables ? Dans la bibliographie, on finit par tourner en rond, et je trouve étonnant qu’un article scientifique et un livre doivent se clore par le même artifice. La bibliographie étalonne l’auteur. Sa bibliothèque en revanche est terre d’intimité. Elle est une aimable invitation à la flânerie au-delà des seuls territoires du livre que l’on est en train de lire. C’est une flânerie exigeante car elle fait du livre un livre gigogne, un livre qui avertit : une bibliothèque peut en cacher une autre. Mais, point de danger dans cet avertissement, seulement une envie de partager (mes recettes), envie dans laquelle je n’hésite pas un seul instant à me lancer.
En somme « un making of ».

[…]

Je découvris sur la Toile une vidéo de Romain Laufer qui fut mon collègue à HEC, dans laquelle il exprime son admiration pour un livre d’Hélène Vérin

Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idée, Paris, Classiques Garnier, 2011.

Ce livre que je recommande à tout entrepreneur, apprenti ou pas, est une réflexion érudite sur l’action face à un ordre préétabli. Cliquer est agir. C’est agir numériquement face à un ordre physique préétabli. J’ajoutai donc « agir » au sous-titre [de mon livre] tout en me demandant pourquoi l’action face à un ordre préétabli est si souvent associée à la destruction créatrice. Je ne crois pas à la table rase, encore moins à ceux qui prétendent la justifier par une comptabilité dont eux seuls détiennent les clés. Une voix convaincante s’élève de ce brouhaha de la destruction créatrice pour dénoncer ce primat de la place nette, celle de Pierre Caye dans son beau et exigeant livre :

Critique de la destruction créatrice, Les Belles Lettres, 2015.

Le passé n’a finalement aucune grâce aux yeux de la destruction créatrice. Si les conséquences de la destruction créatrice n’étaient pas si affligeantes, on pourrait en rire. Tout espoir n’est néanmoins pas perdu, et je suis par exemple bien placé pour savoir que tous ceux qui ont prétendu détruire (« disrupter ») le livre s’y sont cassé le nez.

[…]

Pourtant, c’est vrai, rien ne dit que la barbarie ou la disruption doivent mener le jeu. Il ne tient qu’à nous d’agir autrement. J’essaie dans ce livre d’agir avec les mots. Pour l’écrire, j’ai beaucoup marché, regardé, écouté et lu. J’ai en particulier écouté et lu la voix des poètes que l’on pense d’ordinaire loin de l’action. Parmi ceux-ci Édouard Glissant m’aura surpris plus d’une fois. Je dois avouer avoir eu du mal à le lire. Alors pour mieux le lire, je l’ai regardé. J’ai visionné les nombreux entretiens qu’il a accordés au long de sa vie. J’ai surtout regardé ce magnifique documentaire intitulé La Créolisation du monde :

http://www.edouardglissant.fr/creolisation2010.html

Créolisation, un mot qui ne devait plus me lâcher. Je lus alors Glissant avec gourmandise :
La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005.
Poétique de la Relation, Gallimard, 1990.
Philosophie de la Relation, Gallimard, 2009.
L’Intention poétique, Gallimard, 1997.
Le Discours antillais, Gallimard, coll. « Folio », 1997.
Une nouvelle région du monde, Gallimard, 2006.

L’évidence s’est faite de plus en plus manifeste. Ce n’est ni de destruction créatrice, ni de disruption dont il nous faut parler. C’est à la créolisation que nous devons nous abreuver. Philippe Ariès, Michel Serres, Édouard Glissant, un magnifique trio pour une introduction dont je tenais enfin les clés.

»

  • 272 pages
  • Livre broché
  • 13.5 x 21 cm
  • Parution : 16/01/2017
  • 9782251446288
  • 19 €
  • Existe également en format numérique.
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