Un roman norvégien : Douce Nuit de Ragnar Hovland, extrait

Les Lettres du Nord

Comme si ces écrivains ne se sentaient pas capables de se contenter de la réalité plate. Je me plais souvent à citer une phrase de René Char – qui ne connaissait pas le Nord et ne l’a jamais cité – qui m’a toujours paru coïncider avec cette vue : « la réalité ne peut être franchie que soulevée. » Il voulait parler, lui, de surréalisme, mais j’aimerais que l’on prît cette formule dans son acception littérale : il existe autre chose que l’univers sensible, un écrivain scandinave ne voit pas que ce qu’il voit, n’entend pas que ce qu’il entend. Il participe temporairement d’un immense mouvement où s’abolissent nos petites catégories spacio-temporelles.  

*

Je me demande si cette disposition à s’inscrire au sein d’un ensemble ne justifie pas une autre tendance profonde des Lettres du Nord, tendance particulièrement bienvenue : cette attention sympathique aux marginaux, qui ne saurait manquer de frapper le lecteur.

                                                   Régis Boyer, Pourquoi faut-il lire les Lettres du Nord ? page 65 et 97.

Une pause de saison

L’hiver se poursuit, le mauvais temps s’installe, la nuit, pourtant, recule lentement. Nous vous proposons une pause de saison, entre Oslo et le Vestlandet, vaste pays norvégien de l’Ouest, avec ce roman de Ragnar Hovland (1952-), auteur et traducteur de plus de quarante ouvrages dont Paradis, déjà traduit aux Belles Lettres.

Le narrateur, écrivain en panne d’inspiration, déterre les racines de son existence, ses drinking years, son enfance avec cinq frères dont deux disparus, ses multiples conquêtes toutes aimées comme seules le sont les conquêtes d’écrivain, son père maigrissant et ses amis d’enfance. Son périple entremêle passé et présent avec le pragmatisme mélancolique de celui qui se sait tragiquement incapable de percer le mystère de la complexité humaine, mais n’en tombe plus des nues.

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« L’auteur, procédant par petites touches, parvient à créer un univers curieux et profond. » (Le Monde des Livres, Elena Balzamo, 27 janvier 2017). Nous vous en proposons un extrait :

Douce nuit / Stille Natt

Traduit du norvégien par Hélène Hervieu, pages 177-179.

C’est par une nuit calme dans la grande ville. Seuls les pas de mon frère et moi résonnent dans la rue assez minable. Les claquements secs de nos talons. Tous deux, nous portons de longs pardessus sombres et des Borsalino, avec chacun un pistolet dans la poche. Nous apercevons au loin le néon d’un bar, sous la lumière blafarde d’un ou deux réverbères et de quelques appartements dans les immeubles de chaque côté de la rue. Un rat traverse en filant vers une poubelle renversée.

Numéro trois n’est pas avec nous cette fois-là, et aucun de nous ne se souvient du prétexte qu’il a invoqué pour nous laisser nous charger seuls du boulot.

Cela fait un moment que nous sommes sur les traces de ces gens-là. Tout a commencé par des conversations téléphoniques nocturnes et de brefs rendez-vous dans des bars et nous avons senti que nous approchions du but. Nous sommes aussi personnellement impliqués puisqu’il s’agit de nos deux frères cadets. Nous avons enfin reçu ce que nous considérons être un signe fiable concernant la localisation des ravisseurs. Nous ne croyons plus aussi fermement qu’avant qu’ils ont été retenus captifs comme esclaves sexuels, mais nous ne savons pas grand-chose de leur état et s’il sera possible de les réintégrer dans la société et de leur faire reprendre une vie normale. Nous ne connaissons pas non plus les revendications exactes de leurs ravisseurs – le point névralgique de l’affaire.

Nous surprenons une conversation à mi-voix sous un porche, mais elle n’a aucun lien avec nous, alors nous pour- suivons notre chemin, d’un même pas, à l’unisson avec la nuit qui nous enveloppe. C’est une nuit qui va durer longtemps. Tout porte à le croire.
– Je me suis intéressé autrefois à l’histoire de la philosophie mondiale, glisse mon frère tout bas. Et je pensais qu’elle me servirait un jour. Mais elle m’est, semble-t-il, de peu d’utilité par une nuit comme celle-ci. Je suis content d’avoir un pistolet dans la poche et je n’hésiterai pas à m’en servir.

Sous un autre porche, une femme vient vers nous avec une proposition poisseuse que nous faisons mine de ne pas avoir entendue.
– C’est peut-être comme ça quand on est mort, dit mon frère. Une nuit paisible où l’on arpente des rues comme celles-ci, en pardessus et chapeau, sous une lumière blême, et où on ne fait que marcher, marcher, le corps infiniment las.
– Je n’en sais trop rien. Et je ne sais pas si je tiens vraiment à le savoir.

On se rapproche. Un chat noir vient se frotter contre nos jambes. Au loin, une femme crie quelque chose. Une voiture s’arrête plus bas dans la rue et éteint ses phares.
– J’ai été très bouleversé par le meurtre de la semaine dernière, dit mon frère. Une femme si jeune, un crime tout à fait absurde. Et encore inexpliqué.
– Oui, confirmé-je. C’est absurde. Ça ne devrait pas exister.
– Non, répète mon frère. Impossible de croire qu’il y a une intention supérieure derrière un acte de cette nature.
– Il n’y en a pas.

Dans le lointain, un musicien des rues joue dans la nuit une mélodie que je ne connais pas, sur un accordéon. Il joue bien, c’est une belle et triste mélodie qu’en d’autres circonstances j’aurais aimé fredonner en même temps.

Trois hommes viennent vers nous. Deux auraient suffi, je trouve. Faut croire qu’ils ne veulent prendre aucun risque. Ils savent à qui ils ont affaire.
– C’est bien qu’on soit tous les deux, dit mon frère.
– Oui, c’est bien.
– Dommage quand même que Numéro trois ne soit pas avec nous. Ses connaissances d’avocat auraient pu ici être mises à profit.
Ils se rapprochent. Nous nous rapprochons.
Un autre chat se frotte contre nos revers de pantalon.
Aucun de nous ne se baisse pour le caresser. Nous avons caressé assez de chats pour tenir toute une vie.

  • Livre broché avec rabats
  • Titre original : Stille Natt, 2011
  • 224 pages
  • 15 x 21 cm
  • L’Exception n°9
  • Parution : 16/01/2017
  • 9782251446332
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Publié dans L'inattendu

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