Hippocrate et l’épidémie de phtisie

[Thématique médecine antique 2/3]

À l’occasion de la parution récente de plusieurs ouvrages consacrés à la médecine grecque et romaine, nous vous proposons une semaine consacrée à la (re)découverte de ces savoirs magistraux.

Les Épidémies I et III d’Hippocrate, textes établis, traduits et annotés par Jacques Jouanna avec la collaboration d’Anargyros Anastassiou et Alessia Guardasole constituent la première partie du tome IV des œuvres d’Hippocrate et le 527e volume de la Collection des Universités de France, série grecque. Ce fort volume (902 pages), bilingue grec ancien – français, contient une notice de 211 pages, le texte et sa traduction en vis-à-vis, les notes complémentaires, des compléments bibliographiques et deux index. Inédit, il est en librairie depuis peu.

Présentation

«  Le traité, dont le titre originel est inconnu, est l’un des fleurons les plus remarquables du rationalisme hippocratique. Malheureusement il a été victime, dès la haute Antiquité, d’une dislocation accidentelle au cours de la transmission du texte. Traité unique écrit par un seul et même médecin, il a été transmis en deux livres séparés intitulés Épidémies I et Épidémies III, alors que cette dislocation ne correspond à aucune division majeure du traité originel, les deux parties devant être remises bout à bout pour réunir ce qui était déjà séparé au temps de Galien. C’est l’œuvre d’un médecin qui a été un maître de l’observation de la réalité quotidienne du malade qu’il a confiée à l’écriture. C’est, en effet, le traité le plus ancien où apparaissent des fiches de malades décrits au jour le jour de la maladie. On dispose ainsi d’une totalité de quarante-deux fiches de malades auxquelles il faut ajouter les noms de vingt-six malades particuliers cités en exemple au cours d’un tableau nosologique. Ce médecin a exercé particulièrement dans la Grèce du Nord à Thasos, mais aussi dans d’autres cités de la côte thrace ou de Thessalie. C’est ce qui ressort de l’examen des fiches où le médecin présente dans nombre d’entre elles non seulement des précisions sur l’identité du malade, mais aussi des indications topographiques, sur la cité où il a examiné le malade, voire sur son adresse par référence à un lieu connu de la cité.

À cette observation du détail guidée par tout un savoir médical implicite sur la classification des maladies et sur la signification diagnostique et pronostique des signes pathologiques, l’auteur ajoute un sens remarquable de la synthèse, guidé par la conviction que les maladies suffisamment répandues dans la population d’une cité pour avoir le statut de «  maladies épidémiques  » s’expliquent dans le cadre environnemental des quatre saisons de l’année. C’est à l’intérieur de ce cadre, la constitution climatique de l’année (κατάστασις), que le médecin présente quatre tableaux nosologiques dans une cité donnée, en l’occurrence Thasos (au moins pour les trois premières). Ces comptes rendus climato-nosologiques dressés dans une cité particulière sont, comme les fiches de malades, une grande première dans l’histoire de la médecine occidentale. Ils inaugurent l’émergence d’une médecine statistique avant la lettre sur la proportion des malades atteints par les différentes maladies au cours de chaque saison.
En troisième lieu, à la description du détail et à la vision d’ensemble s’ajoute un volet réflexif sur l’art de la médecine, où le médecin prend de la hauteur après les tableaux nosologiques et avant les fiches de malades. La fulgurance de certaines formules étonne. C’est en particulier le cas de trois considérations à la fin de la deuxième constitution (c. 11 §  2) qui sont restées parmi les plus célèbres de la collection médicale attribuée à Hippocrate :

  1. sur la nécessité du pronostic dans les trois dimensions du temps : « Dire le passé, comprendre le présent, prédire l’avenir ».
    2. sur la finalité de l’action du médecin : «  pratiquer, à propos des maladies, deux choses  : être utile ou ne pas nuire  ».
    3. sur la définition de l’art de la médecine : «  L’art a trois termes  : la maladie, le malade et le médecin. Le médecin est le serviteur de l’art. Il faut que le malade s’oppose à la maladie avec le médecin.  » »

Incipit de la notice de Jacques Jouanna au présent volume.

(Par souci de lisibilité en ligne, toutes les notes de bas de page ou en fin d’ouvrage ont été retirées des extraits présentés ici.)

hippocrate


Une fiche de malade

(Extrait de la traduction de Jacques Jouanna, Épidémies I, XXVII, 3, pages 44-45)

XXVII. 3 (= A 3) Chez Hérophon, fièvre aiguë ; du ventre sortaient peu d’évacuations, au début caractéristiques du ténesme, ensuite des matières ténues, bilieuses, assez fréquentes ; les sommeils n’étaient pas là ; urines noires, ténues.
Au cinquième jour tôt, surdité ; tout s’exacerba ; la rate enfla ; tension de l’hypocondre ; du ventre sortit peu de matières ; elles étaient noires ; il perdit la raison.
Au sixième jour, il divaguait ; durant la nuit, sueur, refroidissement ; la divagation persistait.
Au septième jour, il s’était refroidi tout autour ; il était assoiffé ; il fut frappé de délire ; la nuit, il retrouvait la raison ; il s’endormit.
Au huitième jour, il eut de la fièvre ; la rate diminuait ; il avait retrouvé complètement la raison ; il eut mal pour la première fois à l’aine, en droite ligne de la rate ; ensuite, les douleurs s’étendaient aux deux jambes ; la nuit, il supporta facilement (le mal) ; les urines étaient de meilleure couleur ; elles avaient une petite sédimentation.
Au neuvième jour, il eut de la sueur ; ce fut la crise ; il y avait rémission.
Au cinquième jour (après la crise), il y eut récidive ; aussitôt la rate enfla ; fièvre aiguë ; surdité à nouveau. Après la récidive, au troisième jour, la rate diminuait ; la surdité était moindre ; douleur aux membres inférieurs ; la nuit, il eut de la sueur ; la crise eut lieu au dix-septième jour ; et il ne fut pas frappé de délire pendant la récidive.


Symptômes et type des malades atteints de phtisie

(Extrait de la traduction de Jacques Jouanna, Hippocrate, Épidémies III, XIII-XV, pages 89-91)

XIII. 1 La maladie la plus importante et la plus difficile qui tua le plus de gens fut la phtisie. Bien des gens commencèrent à être malades en hiver ; beaucoup d’entre eux s’alitèrent, alors que certains supportaient le mal en restant debout. Tôt dans le printemps, la plupart de ceux qui s’étaient alités mouraient ; parmi les autres, les toux n’en quittèrent aucun, cependant elles régressèrent durant l’été ; mais au cours de l’automne, ils s’alitèrent tous et à nouveau mouraient ; c’est durablement que la plupart d’entre eux étaient malades. 2 Le mal commença donc chez la plupart d’entre eux à se déclarer soudainement par les symptômes que voici : ils avaient des frissons fréquents ; souvent des fièvres continues, aiguës ; et des sueurs inopportunes, nombreuses, froides jusqu’à la fin ; un fort refroidissement avec difficulté à se réchauffer ; un ventre qui se resserrait de diverses façons, puis inversement s’humidifiait vite, avec émission par le bas de toutes les humeurs de la région du poumon ; une quantité d’urines non favorables ; des colliquations mauvaises. 3 Les toux étaient présentes jusqu’à la fin en abondance, et elles faisaient remonter en abondance des matières mûres et humides, avec des efforts qui n’étaient pas excessifs ; mais même si c’était avec quelques effort, c’est tout à fait en douceur que la purgation des humeurs issues du poumon se faisait chez tous. 4 La gorge n’était pas trop irritée, et il n’y avait pas d’humeurs salées pour faire le moindre obstacle ; cependant des humeurs visqueuses, blanches, humides et écumeuses descendaient en grande quantité de la tête. Le mal de beaucoup le plus grand qui accompagnait ces malades-là et les autres était ce qui relevait du dégoût pour la nourriture, comme il a été consigné ; et ils n’avaient pas non plus plaisir à prendre des boissons avec la nourriture, mais ils restaient tout à fait sans envie de boire ; lourdeur du corps ; ils étaient somnolents ; chez la plupart d’entre eux gonflements, et ils aboutissaient à l’hydropisie ; ils avaient des frissons et divaguaient à l’approche de la mort.

XIV. 1 Type des malades atteints de phtisie : c’était le type lisse ; le type un peu blanc ; le type couleur lentille ; le type un peu rouge ; le type aux (yeux) clairs ; les leucophlegmatiques ; les individus en forme d’ailes. Il en était de même pour les femmes. 2 Le type mélancolique et un peu sanguin : les causus, les phrénitis, les dysenteries atteignaient ces gens-là. 3 Les ténesmes chez les jeunes phlegmatiques ; les diarrhées longues et les déjections âcres et graisseuses chez les gens à la bile amère.

XV. 1 C’était, pour tous les cas consignés, le printemps qui était la saison la plus difficile et qui tuait le plus grand nombre, tandis que l’été était la saison la plus facile où le plus petit nombre périssait ; mais en automne et sous les Pléiades, à nouveau la majorité (des malades) mouraient.

Vous pourriez également aimer lire le premier article publié dans cette série Médecine antique : Galien, Marc Aurèle et la thériaque

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Texte établi et traduit par : Jacques JOUANNA et  Alessia GUARDASOLE. Les Problèmes hippocratiques consistent en un corpus anonyme de cent trente questions et réponses, qui s’ouvre et se termine avec des questions issues de la tradition des Aphorismes d' #Hippocrate. Il s’agit d’une édition princeps, basée sur la collation des neuf manuscrits connus témoins de l’ouvrage. Le texte critique, avec apparat et première traduction française, est accompagné d’un commentaire continu, littéraire, philologique et historique. Ce corpus se caractérise premièrement par l’originalité des explications du texte des Aphorismes dans la tradition des commentaires galénique et byzantins au traité d’Hippocrate.
L’étude détaillée des sources a permis aux éditeurs d’en découvrir l’importance aussi dans le cadre de la tradition aristotélicienne d’époque byzantine, en montrant les rapports étroits notamment avec l’œuvre du pseudo-Alexandre d’Aphrodise, d’Aristote, de la tradition néoplatonicienne des commentaires à Aristote (Olympiodore). Le rapprochement avec une partie de l’œuvre de Théophylacte Simocatta a permis d’en délimiter la datation aux environs des VIIIe-IXe siècles de notre ère. La connaissance des Écritures (Ecclésiaste, Psaumes) et les références claires aux œuvres des Pères de l'Église (Jean Chrysostome) et aux textes liturgiques byzantins a permis de le situer dans un contexte culturel chrétien.
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André Suarès (1868-1948), d’une langue souveraine en perpétuelle quête de grandeur et d’absolu, a cerné mieux que tout autre l’essence du totalitarisme en France. Ces textes rassemblés et introduits par Stéphane Barsacq, écrits entre 1920 et 1948,  sont pour la plupart inédits en volume. Ami d’André #Gide, il n’a jamais soutenu Staline. Contemporain de #Maurras, il n’a jamais versé dans le fascisme.
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