Galien, Marc Aurèle et la thériaque

[Thématique médecine antique 1/3]

À l’occasion de la parution récente de plusieurs ouvrages consacrés à la médecine grecque et romaine, nous vous proposons une semaine consacrée à la (re)découverte de ces savoirs magistraux.

Véronique Boudon-Millot, directrice de recherche au CNRS, publie ce mois-ci dans la Collection des Universités de France, série grecque, l’édition du tome VI des Œuvres de Galien, le célèbre médecin grec de plusieurs empereurs romains. Il s’agit du texte « de Galien à Pison, sur l’antidote thériaque »(ΠΡΟΣ ΠΙΣΩΝΑ ΠΕΡΙ ΤΗΣ ΘΗΡΙΑΚΗΣ). Elle est, en plus de trois autres tomes de Galien à la C.U.F., l’auteur d’une biographie consacrée au médecin, parue en 2012, accessible et vivante, tout à fait éclairante, et étayée de nombreux extraits de traités encore non disponibles en langue française. Nous avons décidé de vous en rendre aujourd’hui un extrait à propos de ce remède-antidote, qu’on pourrait également qualifier de fortifiant, à la recette venue du temps de Néron et si prisée par Marc Aurèle. Puis nous lirons un extrait de la traduction de Thériaque à Pison qui vient rejoindre un corpus imposant de sources consacrées à la médecine ancienne aux Belles Lettres.

(Par souci de lisibilité en ligne, toutes les notes de bas de page ou en fin d’ouvrage ont été retirées des extraits présentés ici.)

galiennoel


Qu’est-ce que la thériaque ?

(Incipit de la notice de V. Boudon-Millot, de Thériaque à Pison de Galien)

Parmi les très nombreuses recettes de thériaques que connut l’Antiquité, celle mise au point par Andromaque, médecin de l’empereur Néron (54-68), connut un destin véritablement exceptionnel. cet électuaire formé de plus de soixante-dix ingrédients dont l’opium et la chair de vipère et qui s’imposa très vite comme le médicament préféré des empereurs connut son heure de gloire au début de l’époque romaine. La thériaque ne cessa ensuite d’être régulièrement préparée, en orient comme en occident, où elle donna lieu pendant tout le Moyen-Âge et la Renaissance à une très abondante littérature non seulement en grec, mais aussi en syriaque, en arabe et en latin. Réputée remarquablement efficace contre les morsures des animaux venimeux et les poisons, elle était aussi censée guérir un très grand nombre de maladies. La recette de cette préparation élevée au rang de panacée reste encore inscrite dans la pharmacopée allemande jusqu’en 1872 et ne disparaît de la pharmacopée française qu’en 1885. Or, le traité Sur l’antidote thériaque dédicacé à un certain Pison et faussement attribué au célèbre médecin Galien de  Pergame constitue notre principale source sur cet électuaire.

Composition de l’ouvrage et contenu


Marc Aurèle, son médecin et la thériaque

(Extrait de Galien de Pergame, un médecin grec à Rome de V. Boudon-Millot, 2012, pages 184-185)

Galien […] va trouver un […] moyen, […] régulier, d’intervenir auprès de l’empereur. Il va obtenir d’un de ses amis du nom d’Euphratès l’autorisation de préparer la thériaque pour Marc Aurèle. La recette de la thériaque qui intègre plus de soixante-dix ingrédients dont l’opium est liée au nom d’Andromaque. Ce médecin de Néron fut en effet le premier à avoir l’idée de lui adjoindre la chair de vipère. Avant la recette canonique d’Andromaque, une première version de ce remède avait été mise au point par le roi Mithridate et était censée protéger des empoisonnements selon le processus dit de mithridatisation. Véritable fleuron de la pharmacopée antique, la thériaque fait vite figure de panacée particulièrement efficace dans le traitement des morsures de vipères et des maladies de peau.[…]
Galien ne dit pas explicitement ce qui motivait chez l’empereur [sa] prise quotidienne de thériaque, qui a d’ailleurs parfois fait soupçonner une addiction à l’opium, sinon qu’il cherchait la « sécurité » (asphaleian). Certains ont compris que Marc Aurèle souhaitait se prémunir contre une éventuelle tentative d’empoisonnement. Mais dans un autre passage tiré de la Thériaque à Pison, Galien indique que Marc Aurèle en attendait une « utilité pour le corps » (ôpheleian) et en usait comme d’un aliment pour mieux équilibrer son tempérament. L’hypothèse d’un usage fortifiant de la thériaque semble donc devoir être privilégiée, même si la première ne peut pas être totalement exclue. De fait, dans un troisième passage où cependant Marc Aurèle n’est pas explicitement nommé, Galien précise, à propos de la recette de l’antidote « hecatontamigmatos », c’est-à-dire composé de cent ingrédients, qu’ « il l’a préparé pour l’empereur contre tout, et en particulier contre les poisons ». Mais le nom d’empereur employé ici par Galien peut également renvoyer à Septime Sévère qui, après que Commode eut abandonné son usage, renoua avec la thériaque dont il était grand amateur.

Sommaire de la biographie


La cuisson des vipères

(Extrait de Thériaque à Pison, Galien, traduction de V. Boudon-Millot, pages 65-68)

7 Sur les vipères. Ensuite, après cela, il faut prendre les vipères elles-mêmes, en nombre suffisant pour la quantité de toute la préparation, que l’on aura chassées non pas en toute saison, mais de préférence au début du printemps , quand les bêtes  cessent d’hiberner et pour finir s’aventurent au dehors vers les lieux découverts, et ne possèdent plus de venin aussi virulent. 8 en effet, du fait qu’elles hibernent dans leur tanière et qu’elles n’éliminent en aucune manière, elles concentrent de façon plus virulente la faculté destructrice qui est en elles, au moment même où tout serpent a l’habitude de se débarrasser de ce que l’on appelle la mue qui est une enveloppe très épaisse, produite pendant la durée de l’hibernation, formant une mue sous l’effet de la durée de l’hibernation bien plus que sous celui de l’âge de l’animal. C’est pourquoi, il ne faut pas les capturer immédiatement, mais les laisser un petit peu de temps profiter de l’air et se repaître de leur nourriture habituelle. 9 Ces bêtes se nourrissent à la fois de certaines herbes et des animaux qui constituent leur alimentation habituelle, comme les enfle-bœuf, les cantharides et ce que l’on appelle les chenilles du pin. Telles sont en effet les nourritures qui leur correspondent.
10 Que les bêtes soient jaunâtres, qu’elles bougent tout à fait bien, et surtout qu’elles tendent le cou, qu’elles aient des yeux rougeâtres et intrépides, avec un regard féroce, qu’elles aient la tête plus large, ainsi que tout le corps et en particulier le ventre plus arrondi, qu’elles aient le rectum plutôt à l’extrémité de la queue, et que la queue ne soit pas enroulée, mais il faut que les bêtes soient plutôt ramassées sur elles-mêmes et qu’elles se déplacent tranquillement. 11 Tels sont en effet les traits par lesquels la femelle de la vipère diffère du mâle et par le fait qu’elle possède plus de deux canines, comme le dit précisément Nicandre dans ces vers :
« ll possède en haut deux crochets qui laissent leur marque dans la peau en crachant le venin, mais ceux de la femelle sont toujours plus nombreux à marquer.  »
12 Et de fait, après les avoir capturées en cette saison, il faut d’abord leur couper la tête et la queue, en pratiquant une coupe de la longueur de quatre doigts. Et je recommande aussi, lors de la coupe, de considérer exactement ces parties pour voir si, immédiatement après la coupe, les animaux paraissent exsangues, inertes et tout à fait morts. Si, de fait, tu trouves les bêtes en tel état, estime qu’elles sont impropres à entrer dans le mélange du médicament. 13 Mais si tu vois qu’après la coupe de ces parties, un mouvement quelconque persiste en elles et qu’elles sont capables de conserver leur sang quelque temps, alors celles-là, parce qu’elles sont excellentes, mélange-les à la préparation de l’antidote ; de fait, elles possèdent visiblement une faculté salvatrice non pas affaiblie mais vigoureuse. 14 Ensuite, après cela, dépouille les exactement de toute leur peau, retire également la graisse vu qu’elle est inutile et tous les viscères  car ce sont des réceptacles de résidus  ; et après cela , jette-les pour finir dans un vase en terre cuite d’excellente fabrication ou dans un chaudron bien étamé, que l’on place sur des charbons brûlants, afin de réaliser leur cuisson sans odeur. 15 Les faire cuire dans de l’eau de source et y ajouter du sel neuf avec des brins d’aneth, non sec, de taille moyenne. Ensuite, quand les chairs ont bien cuit (mets un terme à la cuisson quand les épines se sont détachées des chairs des bêtes), alors retire le chaudron du feu et sépare exactement les chairs des épines; 16 hache- les menu  et mélange-les à du pain le plus pur possible, fabriqué à partir de la fleur de farine la plus pure, dont tu auras pris la quantité adaptée à la confection des pastilles, comme le recommande Andromaque. 17 De fait Magnos, comme Damocrate, préconisent également d’ajouter au mélange une certaine quantité définie par eux : ils pèsent une quantité de pain égale à celle des chairs, et ainsi les incorporent au pain. 18 Ensuite, verse ce qu’il faut de jus et ainsi confectionne des trochisques de taille moyenne, en t’enduisant les doigts d’un peu d’opobalsamum pendant leur confection, et dépose-les à l’ombre où tu les conserveras pour préparer l’intégralité du médicament.

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'Antiquité gréco-romaine, Rome, jusqu'à Constantin, Sources
2 comments on “Galien, Marc Aurèle et la thériaque
  1. […] Vous pourriez également aimer lire le premier article publié dans cette série Médecine antique : Galien, Marc Aurèle et la thériaque […]

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Comment devons-nous tenir compte du prestige actuel des méthodes quantitatives et de leur puissance ?  La réponse habituelle est que la quantification est considérée comme souhaitable dans l’enquête sociale et économique depuis ses succès dans l’étude de la nature. Cette justification ne satisfait pas Theodore Porter. À son avis, nous devrions diriger notre regard dans la direction opposée : en comprenant l’intérêt pour la quantification dans les affaires, le gouvernement et la recherche sociale, nous apprendrons quelque chose de nouveau sur son rôle dans la psychologie, la physique et la médecine.
En réalité, la quantification naît d’une tentative pour élaborer une stratégie d’impersonnalité permettant de résister aux pressions de l’extérieur. C’est dans un contexte culturel que l’objectivité prend son essor, la quantification devenant plus importante lorsque les élites sont faibles et les négociations privées suspectes, et que la confiance fait défaut.
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