Sénèque, bienfaits et ingratitude

Il y a 90 ans, l’Association Guillaume Budé confiait à François Préchac (1888-1977), agrégé des lettres et membre de l’École française de Rome (1906-1908), l’édition des sept livres de Sénèque connus sous le nom de De Beneficiis. Nous avons eu envie de partager avec vous, ce jour de 2016, un peu de saine érudition, à la portée de tous, afin de réfléchir ensemble sur les éternelles notions de bienfaisance, d’ingratitude et de reconnaissance. Cette édition en deux volumes est toujours disponible sous la couverture souple des Collections des Universités de France, série latine.

Extrait de l’introduction, par François Préchac (1926)

Sur la bienfaisance ou l’ingratitude, sur la délicatesse dans l’échange des bons procédés, nous aimons, depuis La Bruyère, à lire quelques pensées suggestives plutôt qu’un traité volumineux. Sur ce sujet, Sénèque a écrit sept livres ! Ils ne peuvent guère ne pas nous sembler longs. Et pourtant, l’intérêt historique, philosophique et littéraire qu’ils ont pour nous est indéniable. (…)

Il est pour l’histoire de la morale antique un document capital. La théorie des bienfaits passait aux yeux de Sénèque pour la maîtresse pièce de l’éthique, parce que l’échange des bienfaits lui semblait proprement fonder l’ordre social. Aussi lui devons-nous toute une philosophie et toute une casuistique de la bonté. (…)

[Cet] ensemble constitue une doctrine de la bonté, d’où le rationalisme stoïcien est loin d’être absent et où la connaissance du cœur humain s’affirme avec éclat, soit pour corriger certains rêves humanitaires par le sentiment de notre imperfection, soit pour atténuer les conséquences de l’antique talion par « le philtre d’amour » : « Si uis amari, ama », soit pour nous dicter la règle souveraine en morale : faisons le bien inlassablement.

cuf

Extrait Des Bienfaits, De Beneficiis, Livre I. 1-9, traduction de François Préchac (1926, 4e tirage 2003)

Inter multos ac uarios errores temere inconsulteque uiuentium nihil propemodum, uir optime Liberalis, discerni haec duo dixerim, quod benificia nec dare scimus nec accipere. Sequitur enim, ut male conlocata male debeantur, de quibus non redditis sero querimur ; ista enim perierunt, cum darentur…

Parmi les formes multiples et diverses de l’erreur qui tiennent à la légèreté et à l’irréflexion de notre conduite, il est deux défauts, excellent Libéralis, entre lesquels je serais bien tenté de ne faire aucune distinction : c’est que nous ne savons ni donner, ni recevoir, en matière de bienfaits. En effet, une chose entraîne l’autre : bienfaits mal placés, mauvaises créances ; et, s’ils ne nous sont pas rendus, il est trop tard pour nous plaindre ; car ils furent perdus au moment où ils étaient accordés.

Et il n’est pas étonnant que parmi les maux de l’âme les plus fréquents et les plus grands, il n’y en ait pas de plus répandu que l’ingratitude. Ce fait est dû à plusieurs causes, à ce que je vois :
La première, c’est que nous ne choisissons pas des personnes dignes de notre bienfaisance. Et, tandis qu’en vue d’une créance, nous faisons une enquête minutieuse sur le patrimoine et la conduite du débiteur, que, pour semer, nous ne jetons pas le grain sur un sol épuisé et stérile, pour faire le bien, nous procédons sans aucun choix, jetant au hasard au lieu de donner.

Et, d’autre part, il me serait malaisé de dire ce qui est le plus honteux, de nier un bienfait ou d’en réclamer le prix. Telle est, en effet, la nature de la créance dont il s’agit ici, que le recouvrement n’en est licite que dans la mesure où la restitution en est spontanée ; quant à la banqueroute, elle est ignoble, précisément parce qu’il  n’est pas besoin, pour s’acquitter, de fonds, mais d’intention : car c’est rendre un bienfait que de savoir en rester débiteur. Mais bien que ceux-là soient coupables, qui ne témoignent, ne fût-ce qu’en avouant leur dette, aucune reconnaissance, nous le sommes, nous aussi. Beaucoup de gens, à l’épreuve, se trouvent être ingrats envers nous ; plus de gens encore le deviennent par notre faute. Tantôt, en effet, nous sommes insupportables à force de reprocher nos services et de réclamer notre dû, tantôt d’humeur changeante et capables de regretter bientôt notre présent, tantôt grondeurs et cherchant chicane pour des vétilles.

Nous détruisons tout sentiment de reconnaissance, non seulement après avoir fait le bien, mais en le faisant.

Qui d’entre nous s’est contenté d’être sollicité discrètement ou même une fois ? Qui n’a pas, au moindre soupçon d’une demande qu’on lui adressait, plissé son front, détourné ses regards, fait semblant d’être occupé et, en prolongeant un entretien qu’il faisait exprès de ne jamais conclure, ôté l’occasion de la placer ; et, par divers artifices, éludé une détresse pressante ; ou bien, s’il était pris dans une impasse, différé, ce qui équivaut à un timide refus ; ou promis, mais en faisant des difficultés, mais en fronçant les sourcils, mais en termes secs et qui avaient du mal à sortir ? Or, nul ne doit de bon cœur ce qu’il a non pas reçu, mais arraché. La reconnaissance est-elle possible envers celui qui, pour faire le bien, a eu un geste de hauteur dédaigneuse ou de brusquerie, ou cédé, de guerre lasse, pour n’être pas ennuyé ? C’est une erreur de croire qu’on sera payé de retour par celui que l’on a épuisé par ses atermoiements, torturé par l’attente. Les sentiments de l’obligé reflètent exactement ceux du bienfaiteur ; et c’est là une raison pour ne pas se désintéresser du bien que l’on fait, nul ne doit en effet qu’à lui-même ce qu’il a reçu de nous à notre insu ; pour éviter même toute lenteur (en effet, comme en matière de services on attache toujours un grand prix à l’intention de celui qui les rend, si l’exécution a tardé, c’est que l’intention, longtemps, a manqué) ; pour éviter en tout cas à l’obligé toute humiliation, car, puisque selon l’ordre naturel des choses, les injures pénètrent plus profondément que les bons offices, que ceux-ci ont tôt fait de s’échapper de notre esprit, tandis que celles-là, sont conservées par une mémoire qui ne laisse rien sortir, que peut bien attendre celui qui blesse en obligeant ? C’est lui être assez reconnaissant que lui pardonner son bienfait.

Au reste, notre obligeance ne doit pas être ralentie par la multitude des ingrats.

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Publié dans Antiquité, Moyen Âge, Classiques de l'histoire des idées

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