Penser l’oligarchie à Athènes aux Ve et IVe siècles

Oligarchie

Extrait de l’introduction de Penser l’oligarchie à Athènes aux Ve et IVe siècles : aspects d’une idéologie de Emmanuèle Caire, paru aux Belles Lettres en juin 2016 dans la collection « Études Anciennes » :

À la fin de l’été 404 av. J.-C., dans Athènes démoralisée par la défaite, affaiblie par de longues semaines de siège, privée de sa flotte et de ses remparts, trente hommes se saisirent du pouvoir, avec le soutien et la complicité du vainqueur, en la personne de l’épistoleus lacédémonien Lysandre. L’établissement de la « seconde oligarchie » avait été longuement préparé, par une campagne d’intimidation et de terreur à l’égard des éventuels opposants, par une entreprise de mobilisation des partisans de la révolution, par la mise en place d’une stratégie d’action qui allait permettre de donner au changement de régime toutes les apparences de la légalité. Les instigateurs de la révolution entendaient faire de la défaite d’Athènes la défaite de la démocratie, et de la victoire de Sparte l’occasion du triomphe de l’oligarchie. Le triomphe fut bref : huit moins plus tard, Thrasybule « ramenait le peuple » à Athènes.

Ces huit mois représentent un tournant décisif dans la façon dont a été perçue l’oligarchie à Athènes. Non que ce fut là, pour la cité, la première expérience de ce type de régime. En 411 déjà, à l’occasion d’une situation militaire difficile mais non encore désespérée, la démocratie avait été un temps abolie. Plus tôt encore, en 415, au moment du départ de l’expédition de Sicile, la mutilation des Hermès avait paru être le signe d’un complot visant à renverser la démocratie, et le désastre de cette expédition n’avait pu que renforcer les craintes. Mais jusqu’en 404, l’oligarchie était restée une notion en débat, une crainte permanente mais pas toujours exactement identifiée, ou encore un projet politique multiforme que même le régime de 411 n’était pas parvenu à préciser. La première révolution oligarchique, partie de Samos et poursuivie à Athènes, soumise aux aléas des événements extérieurs et des rivalités personnelles, jouant de la propagande et de la contrainte, prise entre l’improvisation et la détermination, apparaît comme un moment d’expérimentation des idées, des modèles et des méthodes, entre choix idéologique et opportunisme politique. On pourrait objecter que cette impression de confusion est imputable à l’état de notre documentation sur la période et tout particulièrement aux partis pris des sources littéraires et à leurs contradictions mutuelles. Mais l’état des sources est comparable pour l’oligarchie des Trente, qui offre cependant une tout autre image. Si le débat sur la définition et les modèles de l’oligarchie ressurgit un temps autour de Théramène, il est vite éliminé avec l’homme qui le suscitait. L’oligarchie présente, dès lors, l’apparence uniforme d’un régime où toutes les oppositions, potentielles ou avérées, sont systématiquement éliminées, au nom de principes d’action uniformément suivis par les gouvernants (les Trente, les Dix du Pirée puis les Dix d’Athènes- et par un Conseil docile, puis, plus tard, par les Trois Mille formant une assemblée soumise, peut-être contrainte par la peur, comme le plaideront ensuite les intéressés, peut-être aussi entraînée par ses propres convictions. Que cette image soit fidèle à la réalité ou qu’elle émane d’une construction délibérée des sources, elle contribue, en tout cas, à faire du régime des Trente l’expression exemplaire d’une certaine conception de l’oligarchie, mûrement élaborée, qui sait ce qu’elle veut faire et comment elle veut le faire, qui a tiré les leçons de l’échec de 411 et entend imposer ses définitions et ses méthodes pour en finir avec la démocratie. Mais, en quelque sorte, cette conception en finit aussi avec l’oligarchie : à partir de 403, la notion même d’oligarchie porte désormais l’empreinte du traumatisme profond imprimé par le souvenir d’un régime que même les adversaires les plus résolus de la démocratie se voient obligés de condamner. Dès lors, nul ne peut plus penser l’oligarchie avec les mêmes mots, les mêmes références, les mêmes modèles : quant au terme lui-même, il devient une formule d’accusation rhétorique ou une catégore descriptive de la philosophie politique.

Dans l’histoire de la notion d’oligarchie, il est un autre tournant, plus décisif peut-être encore que le premier : c’est celui que lui imprime la pensée d’Aristote. De même que la révolution de 404-403 a contribué à figer le débat politique sur l’oligarchie, l’analyse aristotélicienne marque durablement de son empreinte le débat théorique sur les formes de régimes. Elle arrive en effet au terme d’un processus au cours duquel le vocabulaire et les définitions du politique n’ont cessé d’évoluer, de se contredire, de se repriser, de se diversifier. Aristote rend compte de la complexité du réel, dans son épaisseur historique et dans sa diversité géographique, grâce à la documentation amassée sur les « constitutions » (politeiai) de 158 cités, et dont seule subiste sous une forme (presque) complète, l’ouvrage consacré à Athènes, qui nous est parvenu sous le titre d’Athènaiôn Politeia. De cette monumentale enquête le philosophe a tiré les multiples exemples qui nourrissent sa réflexion sur les formes de régimes dans les différents livres des Politiques. À ce titre, les Politiques représentent, à cause de l’ampleur de la documentation utilisée, mais aussi du fait de la synthèse théorique qu’elles représentent, l’incontournable point de départ de toute étude consacrée à la pensée politique grecque en général et à la notion d’oligarchie en particulier. Point de départ trop incontournable peut-être. Il est difficile, après Aristote, de n’être pas aristotélicien. Il est difficile de penser les formes institutionnelles et les types de régimes sans recourir aux catégories définies par Aristote. Il est difficile de concevoir les rapports sociaux et les conflits politiques dans la cité autrement qu’en termes d’affrontement entre nantis (euporoi) et démunis (aporoi). Il est difficile, surtout, d’échapper à la vision que le philosophe impose de l’histoire grecque en général, de l’histoire athénienne en particulier, vision selon laquelle les régimes se succèdent, avec des caractéristiques et des noms déterminés : royauté, aristocratie, oligarchie, tyrannie, démocratie. C’est sur ces définitions que s’est construite la pensée politique moderne, qui tend ensuite à projeter sur le monde grec ses propres catégories d’analyse. De ce fait, il existe trois manières d’aborder l’étude de l’oligarchie dans le monde grec : l’une part d’Aristote, la deuxième aboutit à Aristote, la troisième écarte Aristote.

 

[extrait des pages 11 à 13].

 

 

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'Antiquité gréco-romaine

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