Le Vent dans l’oliveraie, Fortunato Seminara (extrait)

Seminara

Extrait des premières pages du roman Le Vent dans l’oliveraie de Fortunato Seminara, paru aux Belles Lettres en juin 2016 dans une traduction d’Érik Pesenti Rossi :

15 décembre

Nous commencerons demain. On défriche le terrain pour refaire la vigne. Les vieilles vignes usées par des coupes et des amputations, tordues et fatiguées, ne trouvant plus d’aliment suffisant dans le terrain, sont en partie mortes et celles qui restent donnent peu de fruit ; il faut les remplacer par de jeunes pieds. C’était un travail pour l’an dernier ; mais j’ai dû le renvoyer, car pendant les années fécondes il ne faut pas s’embarquer dans de longs travaux ; la main-d’œuvre, à cause de la récolte et du pressurage des olives, est rare et chère. Tout est calculé, le temps et la dépense ; mais sachant par expérience qu’à la fin mes prévisions seront inexactes, j’ai laissé une marge pour les imprévus. Le temps est la chose la plus incertaine, de toutes façons je compte finir pour Noël.

Je passerai une quinzaine de jours avec les ouvriers, écoutant leurs discours et leurs plaintes ; j’entendrai des voix contentes et des éclats de colère ; et je devrai parfois les engueuler, souvent les plaindre. Cette expérience me sera-t-elle utile ? Que peut-elle m’apprendre de plus que je ne sais ? Je connais leur égoïsme, leurs enthousiasmes soudains et parfois irraisonnables comme leurs colères, leurs rixes sauvages ; je connais surtout la rancœur, qu’ils couvent contre tous ceux de ma condition, qui est cependant impuissante et ne fait pas peur tant qu’ils sont divisés.

Ils arrivent de bon matin ; attachent à leurs jambes des torchons qui descendent sur leurs chaussures, enlèvent leur veste, se disposent en ligne à la limite du champ et commencent à travailler. Ils travaillent avec enthousiasme : les houes se lèvent et s’abaissent à un rythme égal et au même rythme les dos se penchent et se redressent ; personne ne parle. Il fait froid ; je suis contraint à allumer le feu pour me réchauffer. Je regarde mes hommes, je les contemple un à un ; leurs physionomies s’impriment facilement. Mais sera-t-il aussi facile de les connaître intérieurement ? Le premier est un homme de soixante-cinq ans, grand, noir et osseux, qui semble taillé à coups de hache dans un tronc de chêne ; sa voix puissante domine toutes les voix. Il est toujours joyeux et bruyant, mais assidu au travail et capable de rivaliser avec les jeunes. « Cette terre je la dévore comme du pain », dit-il. Et il lance un cri entraînant. Il a eu quatre épouses, la dernière de trente-trois ans il y a deux ans ; et quand il parle de cela, ou qu’il entend les autres en parler, il rit avec satisfaction, en est presque orgueilleux comme d’une prouesse. Tout n’est pas clair dans cette affaire ; du reste, il n’est pas plus méchant que les autres, ni coupable au point d’être indigne de compassion. Il parle de sa dernière épouse avec tendresse, louant ses qualités et son affection. Le second est de petite taille, maigre et brun, le torse saillant et le visage hagard. Il a eu deux épouses, mais ne s’en vante pas ; il rappelle gravement que toutes deux lui ont donné huit enfants. Les derniers sont encore petits et attendent qu’il les nourrisse ; le plus grand, parti combattre en Afrique, a disparu depuis trois ans. De temps en temps il en parle et s’attendrit. Du troisième j’ai gardé en mémoire les yeux sans cesse en mouvement et le parler rapide ; d’un autre le visage pâle et sévère et le caractère taciturne. Ce sont tous des hommes d’un âge avancé, au passé plus ou moins lourd ; ils ont émigré de nombreuses fois sans réussir à modifier leur situation ; ils travaillent par nécessité, et continueront à travailler tant qu’ils pourront tenir une pioche en main. Et puis il y a les jeunes, moqueurs et insouciants. J’ai remarqué que les vieux n’ont pas de vices ; les jeunes au contraire fument.

Les discours de ces hommes sont toujours les mêmes, ils tournent autour des moments ordinaires de la vie : naissance, mort, malheurs et heureux événements ; les besoins élémentaires dominent leurs pensées. Il est étrange qu’ils aient oublié si rapidement les terribles souffrances de la guerre ; à présent ils sont obsédés par la préoccupation de leur pain quotidien. Les jeunes parlent volontiers des femmes, et les vieux de l’Amérique, la terre de la richesse fabuleuse, qu’ils imaginent peut-être aussi sous les traits d’une femme qui toujours les tente et les déçoit ; quand ils parlent d’autre chose, c’est comme s’ils divaguaient. Ils acceptent la vie, même s’ils font des efforts pour la changer ; et sans doute ne connaîtront-ils d’autres inquiétudes et d’autres angoisses que celles, originelles, de l’homme posé sur la terre face à tant de choses qui lui cachent encore leur secret, et contraint de se procurer son pain avec peine. S’il arrive parfois qu’un fait extraordinaire, l’écho d’un bouleversement social arrive jusqu’à eux et exerce son influence dans les familles et spécialement chez les jeunes, en changeant leurs habitudes et leur façon de penser, les pères ne comprennent plus les fils.

 

Extrait des pages 17 à 19

 

>> Retrouvez tous les titres de la collection « L’Exception » aux Belles Lettres

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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